VÉ­RI­TÉ MU­SI­CALE

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C’est dire que, dans leur rap­port au si­lence, lit­té­ra­ture et mu­sique, dans des guises di­verses, vont de pair. Et c’est pour avoir creu­sé ce­la que ce livre est pré­cieux. Il se veut, plus pré­ci­sé­ment, l’ac­com­pa­gne­ment spi­ri­tuel d’une grande aven­ture artistique, celle du com­po­si­teur d’un pays loin­tain, qui ne pou­vait se ter­mi­ner que par le si­lence. Millet a très bien vu que, mal­gré ses ef­forts pour être un mu­si­cien comme les autres, Si­be­lius ne put, ne se­rait-ce qu’à cause de son éloi­gne­ment géo­gra­phique, que s’écar­ter des pro­cé­dés de la mu­sique clas­sique oc­ci­den­tale. À cet égard, il y a du pa­thé­tique dans sa ten­ta­tive de com­po­ser des sym­pho­nies tra­di­tion­nelles sans y par­ve­nir, du fait même qu’il en­ten­dait en lui­même, en écho de la na­ture, une­mu­sique tout autre, re­cher­chant avant tout, dans des formes in­ven­tées, sa « vé­ri­té en mu­sique, ce qui nous éloigne, si be­soin était, des illu­soires ques­tions de l’avant-garde et du pro­grès ». On com­prend dès lors que, dans son es­sai déses­pé­ré d’être autre, Si­be­lius n’ait pu qu’abou­tir, dans sa Qua­trième Sym­pho­nie, à un point de non­re­tour : « la né­ga­tion de la to­na­li­té, de la forme et de la mé­lo­die », bref, ce que réa­li­se­ront plus tard les mu­si­ciens ato­naux ou sé­riels. D’où une sym­pho­nie qui, se­lon Ka­ra­jan, se ter­mine « sur un com­plet dé­sastre ». Mais il lui fut don­né, en par­ti­cu­lier dans le der­nier mou­ve­ment de sa Cin­quième Sym­pho­nie, ins­pi­ré par le cri des cygnes sau­vages dans le si­lence abys­sal de la na­ture, sa vé­ri­té mu­si­cale ul­time, c’est-à-dire celle d’une mu­sique qui est moins construite que « tui­lée », dans le che­vau­che­ment de « strates so­nores d’in­égales am­pleurs évo­quant le ciel ». Et cette sym­pho­nie s’achève par des ac­cords aus­si aléa­toi­re­ment dis­per­sés dans le temps que ma­giques, mar­quant comme la fin d’un monde et le dé­but hé­si­tant d’une nouvelle ère. Si bien qu’après ce­la et une Sixième Sym­pho­nie, la plus énig­ma­tique de ses oeuvres, Si­be­lius ne put, avant de se taire, qu’écrire une Sep­tième Sym­pho­nie en un mou­ve­ment, un bloc dans le­quel le tui­lage est por­té à son comble, dans une ex­tase fi­nale qui n’est autre que « l’ac­quies­ce­ment qua­si dé­fi­ni­tif à la splen­deur dé­so­lée de la na­ture », l’oeuvre, sur le point de se clore, trou­vant « sa jus­ti­fi­ca­tion dans un ac­cord ac­cueillant le si­lence ». Fi­na­le­ment, Si­be­lius ne laisse comme tes­ta­ment que le si­lence. Ce der­nier ne de­vait rien à la ma­la­die ou à l’im­puis­sance créa­trice, mais le mit tout à fait à part – vé­ri­table ha­pax – dans l’his­toire de la mu­sique. Car ce si­lence ap­pa­raît bien plus élo­quent et in­ter­ro­ga­tif que la chute des trois autres « S », ses contem­po­rains, Strauss, Stra­vins­ky et Schön­berg, après des som­mets de créa­ti­vi­té et d’in­ven­tions nou­velles qui le sur­passent, dans un néo-clas­si­cisme qui a sa gran­deur. Mais, pa­reil à Hei­deg­ger qui, sans pour­tant se taire comme lui, mit jus­qu’à sa mort sous le bois­seau ses oeuvres phi­lo­so­phiques les plus ori­gi­nales qui re­cher­chaient un nou­veau com­men­ce­ment, Si­be­lius a si­gni­fié, par son si­lence même, qu’une autre ma­nière de conce­voir la mu­sique, d’après la na­ture plu­tôt que d’après l’har­mo­nie clas­sique, même trans­gres­sée, était pos­sible. Ce­pen­dant, la vé­ri­té de ce si­lence n’abou­tit pas, comme le sug­gère Millet, qui parle d’une « aube qui ne se lève pas » à la fin de son ou­vrage, à une chute dans l’obs­cu­ri­té. Car ce si­lence peut être aus­si pro­messe de re­nou­veau, dans la me­sure même où, pré­cise Hei­deg­ger, « ar­ri­ver à faire si­lence a sa source dans l’ori­gine ef­fer­ves­cente de la pa­role même ». Cette der­nière ne de­mande qu’à res­sur­gir, trans­for­mée par ce si­lence même. Ce­la vaut aus­si pour le lan­gage mu­si­cal, et c’est la rai­son pour la­quelle le si­lence fi­nal de Si­be­lius est si élo­quent. Il a fait de lui une sorte de pré­cur­seur fi­na­le­ment muet d’une mu­sique tout à fait nouvelle, dé­jà es­quis­sée chez De­bus­sy, et que l’on trou­ve­ra par la suite, entre autres, chez Va­rèse ou Xe­na­kis.

Jean-Phi­lippe Guinle

Jean Si­be­lius. Por­trait peint par Ee­ra Jar­ne­fel­ta

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