Jacques hen­ric

Le feuille­ton

Art Press - - LIVRES -

Phi­lippe Cau­bère, Michel Car­doze Phi­lippe Cau­bère joue sa vie Éditions Gas­cogne Alice Ro­land À l’OEil nu P.O.L

« Per­for­mance », je sais qu’il n’aime pas le mot, Phi­lippe Cau­bère. La rai­son est que, dans le do­maine de l’art contem­po­rain et dans le pire des cas, il peut dé­si­gner des ex­hi­bi­tions pu­bliques dont la dé­bi­li­té in­tel­lec­tuelle et les pres­ta­tions phy­siques laissent pan­tois. Com­pa­ronsles aux per­for­mances de cho­ré­graphes, ar­tistes de cirque ou spor­tifs de haut ni­veau. Ou aux to­re­ros dans l’arène. C’est à eux que je pense, en par­lant de per­for­mances à pro­pos des spec­tacles de Cau­bère. Le mot me re­vient à cha­cune de ses ap­pa­ri­tions sur scène. À prendre « ap­pa­ri­tions » dans son ac­cep­tion re­li­gieuse. Il est un mo­ment où la per­for­mance, à la fois phy­sique (plu­sieurs heures, seul sur scène), men­tale (une prouesse de mé­moire), lit­té­raire (puis­sance d’écri­ture) et mo­rale, échappe à l’ordre de la rai­son rai­son­nante pour nous faire ac­cé­der à un état de l’hu­main qui re­lève d’une trans­cen­dance mys­té­rieuse. Un homme est sur scène et voi­là un monde, son monde, des my­riades de mondes qui sur­gissent, voi­là sa voix et des cen­taines de voix qui clament, ré­clament, ap­pellent, in­ter­pellent, se ré­pondent, ex­pri­mant tous les de­grés, toutes les nuances de la bon­té, de la vio­lence, de la sa­lo­pe­rie, de la mé­dio­cri­té, de la gran­deur, de l’in­tel­li­gence, de la conne­rie hu­maines. Ap­pa­raissent sa mère, Ariane Mnou­ch­kine, les gau­chistes de Mai 68, le gé­né­ral De Gaulle, Sartre, Mal­raux, Mau­riac… De bien grands mots, me di­ra-t-on, pour évo­quer les pres­ta­tions d’un co­mé­dien, de ce co­mé­dien que fut Cau­bère au ci­né­ma (Mo­lière dans le film de Mnou­ch­kine), au théâtre, no­tam­ment dans la grande aven­ture du Théâtre du So­leil. Il faut les mots qu’il faut quand vous êtes de­vant un phé­no­mène qui tient du mi­racle : un homme qui vient jouer sa vie, s’em­pare de celles des autres, les joue pour nous, et nous ren­voie à la nôtre propre.

PAS LA CORNE, SON OMBRE

Dans ce livre d’en­tre­tiens avec le jour­na­liste Michel Car­doze, ce­lui-ci est d’au­tant plus fon­dé à com­pa­rer les spec­tacles de Cau­bère à des courses de tau­reaux qu’il in­ter­roge un ha­bi­tué des arènes, et qui de plus est à son tour des­cen­du dans celles de Nîmes pour y lire Re­couvre-le de lu­mière, le livre qu’Alain Mont­cou­quiol a consa­cré à son jeune frère Ch­ris­tian, le to­re­ro Ni­meño II, gra­ve­ment bles­sé à Arles, qui se sui­ci­de­ra en 1991, ne sup­por­tant pas l’idée de ne plus pou­voir to­réer. Non que Cau­bère ait l’ou­tre­cui­dance de pré­tendre ris­quer sa vie sur scène. Si corne de taureau il y a, il pré­cise qu’il ne s’agit que de son ombre. Mais, comme Lei­ris, il sait néan­moins quels dan­gers il court à se mettre à nu sur scène, lui, mais plus en­core à dé­nu­der ses proches, mère, femme, maî­tresse, amis. L’au­to­fic­tion est son pé­rilleux terrain de jeu, sauf, à la dif­fé­rence de la plu­part des écri­vains qui la pra­tiquent, qu’il y ma­ni­feste un pro­di­gieux don co­mique, un es­prit de bien­veillance à l’en­droit des fi­gures de ses sa­gas fa­mi­liales et pro­fes­sion­nelles, et visà-vis de lui-même un hu­mour aux ac­cents qua­si cé­li­niens. En­cou­ra­gé par son in­ter­lo­cu­teur, Cau­bère se livre à un ju­bi­la­toire exer­cice d’ad­mi­ra­tions et d’exé­cra­tions. Ses ad­mi­ra­tions : Mo­lière, son « maître », Proust, Sua­rès, Cé­line, Ca­la­ferte, Vio­lette Le­duc, les grands clowns, les to­re­ros, les pros­ti­tuées. Ses exé­cra­tions : la « cul­ture », à la­quelle il op­pose l’« art », les « théâ­treux », la gauche mo­rale, sa dé­ma­go­gie, la do­mi­na­tion fé­mi­nine et la lâ­che­té mas­cu­line. Sa règle : re­ve­nir à l’en­fance pour tout com­prendre. Si­non tout, il a com­pris bien des choses le « Fer­di­nand », et il nous en fait gé­né­reu­se­ment pro­fi­ter. Le mi­lieu théâ­tral et lit­té­raire va-t-il s’avi­ser en­fin, à l’ins­tar du pu­blic, ose­raije dire po­pu­laire?, qui le suit de­puis des an­nées, qu’un ro­man­cier et poète réus­sit ce à quoi tout écri­vain as­pire : une har­mo­nie fé­conde entre corps, voix et écrit.

LE MONDE OU­VERT PAR LE CUL

La tran­si­tion est ai­sée avec le livre qui suit, si­gné Alice Ro­land, puisque dans À l’OEil nu, il est à nou­veau ques­tions de per­son­nages sur une scène. Pas tout à fait des ac­teurs dans ce qui n’est pas tout à fait un théâtre, À l’OEil nu étant, au choix : un peep show, un live show, un sex show. Des dif­fé­rences ? Dans le peep ou le live, il y a du strip-tease, dans le sex show, je découvre une pra­tique plus in­at­ten­due: le client, mâle, voyeur, non seu­le­ment n’est pas sé­pa­ré des « tra­vailleuses » par une vitre, mais peut être ma­ni­pu­lé par elles quand le foutre est long à lui ve­nir au terme d’une la­bo­rieuse mas­tur­ba­tion. Elles ex­hibent leurs « culs » et leurs « chattes », mais, at­ten­tion, pas touche! On ne baise pas! Cette boîte, d’as­pect mi­nable, si­tuée dans une ban­lieue si­nistre, n’est donc pas un bor­del. Les filles, qui of­fi­cient dans des ca­gi­bis ap­pe­lés « iso­loirs », ne sont pas vrai­ment des pros­ti­tuées. Com­ment les qua­li­fier ? « Se­mi­putes », pro­pose l’une d’elles. Quand dé­bute le ré­cit, À l’OEil nu a été dé­truit, la nar­ra­trice a quit­té de­puis long­temps le pavillon en briques, et pour qu’en sub­siste quelques traces, elle fait ap­pel à des filles avec les­quelles elle a tra­vaillé en leur de­man­dant de ra­con­ter la vie qu’elles ont me­née dans cet im­pro­bable « pa­lais des glaces ». Té­moi­gnages pas­sion­nants, tant la fa­cul­té d’ana­lyse de ces ra­mo­neuses de toutes les per­ver­sions de mâles en mal de sexe, tant leur es­prit cri­tique, leur hu­mour, leur maî­trise de la langue et leur cul­ture font mer­veille. Ima­gi­nez: des strip-tea­seuses qui ont pour lec­tures Fante, Bur­roughs, Sade, Gom­bro­wicz, Fou­cault, Bea­triz Pre­cia­do, y com­pris le do­mi­ni­cain, au­teur des Vies de saints, Jacques de Vo­ra­gine!… Au point que je me suis de­man­dé, ne sa­chant rien de l’au­teur/nar­ra­teur du livre (ah! ce jeu des je dans la lit­té­ra­ture), quel était le sta­tut de cet ou­vrage sin­gu­lier : au­to­bio­gra­phie écrite sous pseu­do­nyme, té­moi­gnages, fic­tion pure? L’édi­teur P.O.L étant chiche en in­for­ma­tions sur ses au­teurs (avec rai­son, seul le texte compte à ses yeux), j’ai eu re­cours à In­ter­net. Alice Ro­land existe, je ne l’ai pas ren­con­trée mais je sais main­te­nant qui elle est : dan­seuse, écri­vain (au­tant pour moi de l’avoir igno­ré), et strip-tea­seuse. L’au­teur est donc une femme qui sait de quoi elle cause et sur quoi elle écrit. Au­to­fic­tion son livre? Di­sons ain­si. Son su­jet, dé­ve­lop­pé sur près de quatre cents pages: le ré­cit des équi­pées de mal­heu­reux éclo­pés du sexe sou­te­nu par une in­ter­ro­ga­tion sur le dé­sir des mâles hu­mains et les ré­ponses qu’y ap­portent les femmes. Ré­ponses qui ne sont pas sans cruau­té et drô­le­rie (ces sou­ve­nirs de bites, et de chattes à lé­cher…). Et sans sa­gesse. Du coup, voi­là Cour­bet quelque peu cor­ri­gé : le monde ne se­rait pas sor­ti d’un con, mais se se­rait « ou­vert par le cul ». Dixit Clé­mence-Vic­to­ria-Ol­ga, une ex du sex show.

Phi­lippe Cau­bère (Ph. Mi­chèle Laurent)

Alice Ro­land (Ph. John Fo­ley)

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