LA DÉ­LÉ­GA­TION DE L’OEIL

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du Luxem­bourg réunit quelques ta­bleaux pas­sés entre ses mains et qui trônent dé­sor­mais dans les plus grands mu­sées du monde, que l’on songe à la Femme à la vague de Cour­bet (Me­tro­po­li­tan Mu­seum, NY) ou la Mu­sique aux Tui­le­ries de Ma­net (Na­tio­nal Gal­le­ry, Londres). Mais ce­lui qui dy­na­mite vé­ri­ta­ble­ment le re­gard, c’est Re­noir. Ses trois couples de dan­seurs (Bos­ton et Or­say) gé­nèrent un tour­billon vi­ta­liste, la femme et la fillette de Sur la ter­rasse (Art Ins­ti­tute of Chi­ca­go) s’échap­pe­raient presque du ta­bleau grâce à de sa­vants ef­fets de 3D. Et puis il y a les émou­vants por­traits des en­fants de Du­rand-Ruel, com­man­dés à l’ar­tiste un été aux en­vi­rons de Dieppe. Cé­lé­brés au mu­sée des beaux-arts de Nan­cy, les Rouart es­quissent une autre dy­nas­tie. Po­ly­tech­ni­cien, chef d’en­tre­prise, Hen­ri Rouart (1833-1912) fut un col­lec­tion­neur pas­sion­né. Si­gnac, vi­si­tant son hô­tel par­ti­cu­lier rue de Lis­bonne à Pa­ris, dé­crit des murs rem­plis du sol au pla­fond d’oeuvres de Goya, De­la­croix, mais aus­si Re­noir, Mo­net, Mo­ri­sot et sur­tout De­gas. For­mé au­près de Co­rot, Hen­ri fut aus­si peintre et par­ti­ci­pa aux ex­po­si­tions im­pres­sion­nistes. Son fils Er­nest (1874-1942) ne re­prend pas le flam­beau des af­faires mais bien ce­lui de la pein­ture. Il se­ra ain­si l’unique élève de De­gas. Un troi­sième Rouart (Au­gus­tin [1907-97], ne­veu d’Er­nest) pour­suit la tra­di­tion pic­tu­rale ; tou­te­fois, ins­pi­ré da­van­tage par Ingres et Dü­rer, il s’écarte de la tra­di­tion im­pres­sion­niste pour peindre des ta­bleaux dans ce style réa­liste em­preint d’in­quié­tante étran­ge­té qui ca­rac­té­rise les an­nées 1920-30.

UNE ÉTRANGE DE­MOI­SELLE

C’est à cette époque que Jac­que­line De­lu­bac (1907-97) dé­bute une car­rière théâ­trale (puis au ci­né­ma) au­près de Sa­cha Gui­try, dont elle de­vient la troi­sième épouse. Gui­try col­lec­tionne dé­jà Re­noir, Cé­zanne ou Ma­tisse, mais c’est après-guerre, à la sé­pa­ra­tion du couple, que De­lu­bac com­mence vé­ri­ta­ble­ment sa col­lec­tion. Elle ac­quiert des oeuvres de Pi­cas­so ( Femme as­sise sur la plage), Lam ou Ba­con, tan­dis que son nou­veau com­pa­gnon, le dia­man­taire My­ran Ek­nayan, achète des ta­bleaux de Mo­net ( le Dé­jeu­ner sur l’herbe), un Pi­cas­so de jeu­nesse ( Nu aux bas rouges) ou en­core ces chefs-d’oeuvre que sont le Saint Sé­bas­tien de Co­rot et le Pois­son sur une as­siette de Bon­nard. Sans hé­ri­tier, l’ac­trice lègue sa col­lec­tion au mu­sée des beaux-arts de Lyon (sa ville na­tale), le­quel rend au­jourd’hui un bel hom­mage à celle qui fut « la femme la plus élé­gante de Pa­ris ». Vé­ri­table beau­té orien­tale, l’Égyp­tienne Joyce Man­sour (1928-86) s’ins­talle avec son ma­ri Sa­mir à Pa­ris en 1954 et de­vient vite l’égé­rie du Sur­réa­lisme d’après-guerre. Elle est une poé­tesse de ta­lent, et ar­tiste à ses heures : elle crée d’étranges fé­tiches, « ob­jets mé­chants » hé­ris­sés de clous. Elle ac­com­pagne quo­ti­dien­ne­ment An­dré Bre­ton dans ses pro­me­nades, pour col­lec­ter toutes sortes d’ob­jets et d’oeuvres, no­tam­ment d’art pri­mi­tif, en pro­ve­nance de Nouvelle-Bre­tagne et Nouvelle Gui­née (entre autres, une ma­gni­fique sculp­ture Ma­lan­gan aux bras écar­tés). Dans son ap­par­te­ment, elle ac­croche aus­si des ta­bleaux de Toyen, Mo­li­nier ou Brau­ner. Le 2 décembre 1959, c’est là que Jean Be­noist exé­cute le Tes­ta­ment du Mar­quis de Sade, cé­ré­mo­nie au cours de la­quelle il marque son corps au fer rouge des quatre lettres du nom de Sade. Le Mu­sée du Quai Bran­ly évoque jo­li­ment la vie de cette « étrange de­moi­selle » à tra­vers les oeuvres de sa col­lec­tion (2). Re­ve­nir sur le par­cours de ces ama­teurs qui ont voué leur vie à l’art n’est pas sans ques­tion­ner le pré­sent, les mo­ti­va­tions et l’im­pli­ca­tion des col­lec­tion­neurs ac­tuels au­près des ar­tistes. Avec les im­pres­sion­nistes, Du­rand-Ruel a li­vré une ba­taille « contre le goût du pu­blic ». De­lu­bac avouait pour sa part : « J’ai un bon oeil, j’ai eu le bon­heur d’avoir un as­sez bon ins­tinct et d’ache­ter des pein­tures de Po­lia­koff, de Fau­trier, de Du­buf­fet qui étaient peu connus et j’ai la joie de les avoir ac­quises quand tout le monde se mo­quait de moi. » De nos jours, est-ce bien tou­jours la vo­lon­té de se dé­mar­quer des cou­rants mains­tream qui do­mine? Hen­ri

Ed­gar De­gas. « Por­trait d’Hen­ri Rouart». Huile sur toile. (Mu­sée Mar­mot­tan-Mo­net © Brid­ge­man Images). Oil on can­vas

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