OU­LI­PO

Le lan­gage mis en fonc­tion­ne­ment au­to­ma­tique

Art Press - - LIVRES - Jeff Bar­da

su­per­fi­cielles et pro­fondes as­so­ciées » (1). Mal­gré une pa­ren­té avec le sur­réa­lisme – pen­ser la pro­duc­tion de textes sys­té­ma­ti­que­ment à tra­vers l’au­to­ma­tisme, la contrainte – les Ou­li­piens en­vi­sagent de le faire scien­ti­fi­que­ment : l’écri­ture n’est dé­sor­mais plus un Coup de dés tou­jours soumis au ha­sard. La contrainte est au contraire un moyen de le gou­ver­ner (2): l’écri­ture se conçoit dé­sor­mais comme une suite de pro­to­coles à suivre, d’al­go­rithmes. La contrainte fonc­tionne alors non seule­ment comme em­brayeur (elle ouvre à des pos­sibles), re­mède à la « panne » (« l’af­fir­ma­tion phar­ma­ceu­tique, l’idée eau-de-Vit­tel de la contrainte […] comme vi­ta­mine ou vac­cin de la page blanche », se­lon Jacques Jouet), évé­ne­ment, car tou­jours en puis­sance, in­fi­ni et sans borne, tou­jours ca­pable d’en­gen­drer de nou­velles formes et iden­ti­tés par­ti­cu­lières. En re­fu­sant de se pré­sen­ter comme une poé­tique de rup­ture qui fe­rait table rase du pas­sé, l’Ou­li­po élar­git ses fron­tières tem­po­relles et spa­tiales. Pour Roubaud, les pa­ra­digmes mo­dernes ou post­mo­dernes n’ont au­cune per­ti­nence puisque l’Ou­li­po est avant tout trans­his­to­rique. C’est « une lit­té­ra­ture tra­di­tion­nelle d’après les tra­di­tions » qui for­ma­lise, sys­té­ma­tise, com­plexi­fie tout en ren­dant vi­sible ce qui exis­tait dé­jà à l’état la­tent chez les trou­ba­dours, Villon, Ra­be­lais, les grands rhé­to­ri­queurs, Rous­sel ou les for­ma­listes russes. De ce pre­mier mou­ve­ment en dé­coule un autre : l’Ou­li­po est le pre­mier groupe lit­té­raire in­ter­na­tio­nal (si l’on ac­cepte que le si­tua­tion­nisme était da­van­tage un mou­ve­ment ré­vo­lu­tion­naire qu’un groupe lit­té­raire pro­pre­ment dit), le plus ac­tif et vi­vace de la scène contem­po­raine.

PRO­JET TO­TAL

L’ex­po­si­tion à la Bi­blio­thèque nationale de France (3) (qui hé­berge le plus im­por­tant fonds consa­cré à ce groupe) et son catalogue d’une très belle fac­ture mettent en perspective les enjeux de ce groupe lit­té­raire et ré­vèlent un grand nombre d’ar­chives et do­cu­ments peu connus du pu­blic : les brouillons des ful­gu­rantes ana­grammes vo­ca­liques de Mi­chelle Gran­gaud (eux-mêmes très dif­fé­rents de ceux de Saus­sure ou de Pe­rec), les fiches d’Ita­lo Cal­vi­no, les graphes ar­bo­res­cents de Le Lion­nais, ou en­core les ma­nus­crits pré­pa­ra­toires de Roubaud. Au­tant de do­cu­ments qui rendent vi­sible le tra­vail de l’écri­ture (le « work in pro­gress ») et dé­crivent une pra­tique, une forme de vie (la ma­nière dont un col­lec­tif tra­vaille, échange, se nour­rit de cha­cun). Si l’Ou­li­po a connu une grande phase d’ex­plo­ra­tion à tra­vers l’usage de contraintes ma­thé­ma­tiques ou lin­guis­tiques, le champ d’ex­pé­ri­men­ta­tion s’est au­jourd’hui consi­dé­ra­ble­ment élar­gi : les ma­thé­ma­tiques ne sont plus le mo­dèle de ré­fé­rence et la contrainte se dé­ploie dé­sor­mais non seule­ment en de­hors du livre, mais aus­si à tra­vers d’autres mé­diums. Comme le rap­pelle Paul Gayot dans une syn­thèse très éclai­rante, l’ex­ten­sion de contraintes a don­né lieu à un pro­jet to­tal (Oux­po), où, dé­sor­mais, des ou­vroirs s’étendent au­tant à la pho­to­gra­phie (Ou­pho­po), à la mu­sique (Oumupo), à la pein­ture (Ou­pein­po) qu’à la lit­té­ra­ture po­li­cière (Ou­li­po­po), à la bande des­si­née (Oubapo) ou à l’his­toire (Ou­his­po), par­mi d’autres com­bi­nai­sons pos­sibles. Cet « art to­tal » ca­pable d’en­glo­ber di­vers do­maines de la connais­sance et de l’ex­pé­rience rap­pelle la kla­do­lo­gie du let­triste Isi­dore Isou, cette « science des branches de la théo­rie et de la pra­tique » conçue comme struc­ture « em­bras­sant la masse to­tale de dé­cou­vertes ou d’in­ven­tions dé­jà ac­quises ».

OU­LI­PIENNES ?

L’ex­po­si­tion est lu­dique : on peut s’amu­ser à construire de nou­velles ana­grammes à par­tir d’un dis­po­si­tif in­ter­ac­tif ins­tal­lé au sein du par­cours, ou à ma­ni­pu­ler les pièces d’un puzzle pour re­cons­truire la chro­no­lo­gie d’une in­trigue des Oubapo. Mal­gré un très grand tra­vail d’ar­chives et de pré­sen­ta­tion, prin­ci­pa­le­ment axé sur l es fi­gures phares de l’Ou­li­po (Que­neau, Pe­rec, Roubaud…), on re­gret­te­ra la qua­siab­sence de fi­gures fé­mi­nines : Anne F. Ga­rét­ta, no­tam­ment connue pour son ro­man Sphinx (1986), où l’au­teure s’ef­force de construire un ro­man d’amour au-de­là des dif­fé­rences sexuelles, ro­man où l’énigme de­meure en­tière et où seules les pro­jec­tions vir­tuelles- fan­tas­ma­tiques du lec­teur donnent lieu à de mul­tiples scé­na­rios ; mais aus­si, par­mi d’autres, Mi­chèle Mé­tail, poète ins­pi­rée par la poé­sie so­nore (Hen­ri Cho­pin, La­di­slav Novák ou Ber­nard Heid­sieck), les arts vi­suels ou la pen­sée chi­noise, connue, no­tam­ment, pour son poème in­fi­ni et ses « gi­gan­textes ». Dans une pé­riode où nos Cas­sandres mo­dernes pro­clament la fin de la lit­té­ra­ture, l’Ou­li­po re­lève le défi en pro­dui­sant, de­puis main­te­nant plus de cin­quante ans, de nou­velles formes qui ne re­lèvent d’au­cun genre lit­té­raire éta­bli. Conci­liant l’axiome de Lau­tréa­mont (« la poé­sie se­ra faite par tous ») avec les jeux de lan­gage de Witt­gen­stein, l’Ou­li­po pro­longe aus­si Bau­de­laire qui, son­geant à Py­tha­gore, et peut-être à No­va­lis, af­fir­mait « Tout est nombre. Le Nombre est dans tout ».

(1) Noam Chom­sky, Pen­sée, Payot, 2009. (2) « Nous ma­ni­fes­tons une cer­taine mé­fiance à l’égard du ha­sard » (Que­neau) ; « Nous lan­çons un défi au ha­sard » (Berge), « L’Ou­li­pien gou­verne le ha­sard » (Roubaud). (3) Ou­li­po, la lit­té­ra­ture en jeu(x), Bi­blio­thèque de l’Ar­se­nal, Pa­ris, 18 no­vembre 2014-15 fé­vrier 2015. Catalogue, sous la di­rec­tion de Claire Le­sage et Ca­mille Bloom­field (BnF/Gal­li­mard).

le Lan­gage et la Ray­mond Que­neau. « Cent mille mil­liards de poèmes ». 1961. Pré­face de Fran­çois Le Lion­nais. (© édi­tions Gal­li­mard, 1961, BnF, Ar­se­nal)

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