Alain Flei­scher une cer­taine énigme de la langue

Art Press - - CONTENTS - Alain Flei­scher Al­ma Za­ra Gras­set Vincent Roy

Dans nombre de ro­mans d’Alain Flei­scher, il y a un vieux juif sage et éru­dit, fan­tôme d’un monde dis­pa­ru. Il est LA mé­moire. Dans tous les ro­mans d’Alain Flei­scher, il y a une jeune femme su­blime – ou, plu­tôt, des jeunes femmes su­blimes, qui sont toutes LA même, sous dif­fé­rents pré­noms qui se ter­minent tous par la lettre « a », comme les hé­roïnes de Sha­kes­peare ; le sexe de ces jeunes femmes (donc de CETTE jeune femme), c’est l’es­pace pré­sen­ti­fié, « la to­ta­li­té du monde », là, main­te­nant, à por­tée. Dans beau­coup de ro­mans d’Alain Flei­scher, il y a des « el­lipses » de temps qui coupent et su­turent deux mo­ments de la fic­tion que la chro­no­lo­gie tient éloi­gnés. Pour l’au­teur de Pro­lon­ga­tions, les fi­gures des jeunes femmes in­carnent dif­fé­rentes « perceptions du pré­sent ». Dans les ro­mans d’Alain Flei­scher, les vieux « spectres de l’An­cien Monde » sont sa­vants : ils parlent comme des livres, ou plu­tôt comme des bi­blio­thèques en­tières dont ils sont les gar­diens. Dans les ro­mans d’Alain Flei­scher, les hé­roïnes ré­pondent à la fo­lie des hé­ros – les­quels ont « la folle faim d’un amour fou » –, « par une gour­man­dise pleine de grâce ». Dans l’oeuvre dé­sor­mais consi­dé­rable, foi­son­nante, UNE, c’est-à-dire in­di­vi­sible, in­frag

men­table – de plus en plus in­frag­men­table tant elle se res­serre – d’Alain Flei­scher, les jeunes femmes, en somme, disent l’heure qu’il est, le temps qu’il fait. Les vieux sages, eux, disent le pas­sé et ils connaissent le fu­tur – sans le pré-dire puisque c’est le tra­vail du nar­ra­teur –, car il a dé­jà été écrit dans les livres. « Toute écri­ture lit­té­raire […] s’em­ploie à ca­cher un se­cret […], bien plus qu’à le dire, bien plus qu’à l’ex­po­ser, à le ca­cher dans les mots, à le perdre, à l’en­fouir, à l’en­se­ve­lir dans un tom­beau pro­fond d’où ce­la ne res­sor­ti­ra ja­mais, et dont la trace in­ver­sée, le positif is­su de ce né­ga­tif, la forme heu­reuse, vi­sible, is­sue de ce creux mal­heu­reux, de ce creu­set, de ce moule, se­ra pré­ci­sé­ment la sé­pul­ture men­teuse, le men­songe du pe­tit mo­nu­ment d’écri­ture », ex­pli­quait l’écri­vain en 2007 dans l’As­cen­seur. Le ro­man, donc, cache un se­cret dans les mots. Mieux, il le perd. Quel se­cret cache

Al­ma Za­ra, le der­nier ro­man d’Alain Flei­scher qui prend la forme d’un abé­cé­daire – c’est le ca­hier des charges de la nou­velle col­lec­tion des édi­tions Gras­set, « Vingt-six », dans la­quelle ce livre s’ins­crit, non sans une cer­taine li­ber­té ? Dès les pre­mières lignes, le nar­ra­teur pré­vient : « C’est seule­ment à une époque re­la­ti­ve­ment ré­cente, au seuil de la vieillesse, que j’en suis ve­nu à l’hy­po­thèse que l’his­toire dont je m’ap­prête à li­vrer une ver­sion par­mi d’autres, n’est pas pri­son­nière d’une énigme, for­mu­lée dans une cer­taine langue : j’ai com­men­cé à per­ce­voir que c’est une cer­taine énigme de la langue dont se­rait pri­son­nière cette his­toire. » Énigme de la langue elle-même ? Voyons voir.

DIC­TION­NAIRE FRAN­ÇAIS-BI­LINGUE

Été 1944. Da­mian, 7 ans, est ca­ché, avec d’autres en­fants, dans une de­meure for­ti­fiée au fin fond de la Tran­syl­va­nie. Là, des hommes à barbes blanches – des « vé­né­rables » – jouent les maîtres d’école au­près de cette pe­tite co­lo­nie ; ils « éclairent la lec­ture des livres an­ciens ». Da­mian dé­bute l’ap­pren­tis­sage du fran­çais – mais quelle est sa langue na­tale ? Mys­tère. Bref, il pos­sède un dic­tion­naire fran­çais- bi­lingue. En l’ab­sence d’un pro­fes­seur qui eut par­lé la langue fran­çaise, il doit se li­mi­ter à l’orthographe, aux signes gra­phiques et se fo­ca­lise sur l’acquisition du vo­ca­bu­laire. Seul un sage vieillard l’aide dans son ex­plo­ra­tion du dic­tion­naire bi­lingue, Ab­ba. Ce der­nier ne connaît le fran­çais que sous sa forme écrite, il peut ain­si cor­ri­ger l’en­fant quant à sa gra­phie et, dans la langue mys­té­rieuse avec la­quelle ils com­mu­niquent tous les deux – langue dont Da­mian, ar­ri­vé au « seuil de la vieillesse » se de­mande même si elle existe, si elle se parle en­core –, va de­ve­nir son « maître des si­gni­fi­ca­tions ». « Mon vieux dic­tion­naire bi­lingue d’ap­pren­tis­sage du vo­ca­bu­laire fran­çais n’était ré­di­gé que dans un seul sens, de­puis la langue que j’ai ou­bliée, et qui dé­jà s’en­fon­çait sous la tem­pête du temps, vers le fran­çais, ce conti­nent nou­veau dont j’ap­pe­lais le ri­vage de mes voeux et par tous mes ef­forts », confie Da­mian. L’his­toire qui va suivre se­ra « co­dée » dans la langue fran­çaise. Une nuit, dans cette mai­son iso­lée du fin fond de la Tran­syl­va­nie, au sein même de cette co­lo­nie d’en­fant, ap­pa­raît une jeune vio­lo­niste de 20 ans, d’une énig­ma­tique beau­té. Elle s’ap­pelle d’abord Al­ma – elle se pré­nom­me­ra Bel­la, puis Cla­ra, Fe­li­cia, Dia­na, Ju­di­ta, Stel­la, Ka­ri­na, Tes­sa… L’ar­ri­vée d’Al­ma est le dé­part de l’his­toire que nous ra­conte Da­mian à par­tir des mots qu’il ap­prend et dont Ab­ba, avec lui, dis­cutent le sens. Al­ma parle fran­çais avec un ac­cent hon­grois. Elle de­vien­dra la « maî­tresse des pro­non­cia­tions » de Da­mian. Al­ma, res­ca­pée de l’hor­reur na­zie, de­meu­re­ra tou­jours jeune dans cette his­toire pro­gram­mée par cer­tains mots de notre vo­ca­bu­laire, tou­jours « fixe » dans le temps – tou­jours au pré­sent, dans dif­fé­rents états ou ter­ri­toires du pré­sent. La grâce a quelque chose à voir avec cette per­ma­nence. À tout ins­tant, ce gros ro­man ba­roque par sa forme même peut bas­cu­ler : il suf­fit d’un mot. Au ha­sard, tiens, « dé­sir » : « Du dé­sir, mon vieux maître Ab­ba m’avait dit qu’il était le res­sort même de l’exis­tence, car se­lon lui il ne faut ces­ser de dé­si­rer pour vivre, la vie n’étant pas un état mais un mou­ve­ment, un tro­pisme : “Être, c’est dé­si­rer être, et quand ce dé­sir cesse, l’être meurt”, m’avai­til dit. » Les per­son­nages de Flei­scher sont im­mor­tels.

Alain Flei­scher (Ph. DR)

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