Ka­tha­ri­na Ziemke

Art Press - - CONTENTS - Anaël Pi­geat

Ka­tha­ri­na Ziemke a fait ses études à l’École des beaux-arts de Pa­ris avant de s’ins­tal­ler à Ber­lin. Elle vient de mon­trer son tra­vail dans une ex­po­si­tion per­son­nelle à la ga­le­rie Zur­cher, Sweet Ghosts of Doubt (10 jan­vier - 17 fé­vrier 2015), et dans une ex­po­si­tion de groupe à la Box de Bourges, l’Heure du loup– Phase 2 - Som­meil lé­ger (15 jan­vier - 17 fé­vrier 2015). Elle y présente une ma­nière nou­velle, signe de l’évo­lu­tion ra­pide de son tra­vail au cours des an­nées ré­centes.

Dans les pre­miers ta­bleaux de Ka­tha­ri­na Ziemke, alors qu’elle sor­tait à peine de l’ate­lier de Joël Ker­mar­rec à l’École nationale su­pé­rieure des beaux-arts de Pa­ris, il y avait une vio­lence crue, quelque chose d’étrange et de mor­bide, un peu hal­lu­ci­né. Avec des ca­drages très pho­to­gra­phiques, elle pei­gnait des per­son­nages qui res­sem­blaient à des sculp­tures de cire, les yeux sou­vent fer­més ou bien noyés de blanc. Elle a pra­ti­qué la li­tho­gra­phie et la gra­vure sur bois, puis son tra­vail s’est pro­gres­si­ve­ment adou­ci. Cette vio­lence s’est glis­sée dans le tra­vail même de la ma­tière, et sa pra­tique s’est ou­verte à de nou­veaux ho­ri­zons.

DES ENCRES LA­BILES

C’est Ham­let qui a don­né lieu à The King­dom, pre­mière sé­rie d’encres de Chine sur pa­pier de riz, l’une des tech­niques qu’elle s’est ré­cem­ment ap­pro­priées. Le goût de Ka­tha­ri­na Ziemke pour ce per­son­nage sha­kes­pea­rien lui vient no­tam­ment de Mal­lar­mé et de son poème le Pitre châ­tié. De ces quinze por­traits en la­vis de noirs et de gris mor­do­rés, émane à la fois une grande ten­sion, celle qu’il a fal­lu pour les réa­li­ser, et un cer­tain lâ­cher prise, ce­lui de la la­bi­li­té de l’encre et de la lé­gè­re­té gra­nu­leuse et ir­ré­gu­lière du pa­pier. Les vi­sages sont tous de la même taille, mais mille va­ria­tions les font vi­brer et tra­duisent le ca­rac­tère in­sai­sis­sable du per­son­nage. C’est le co­mé­dien Lau­rence Oli­vier en cos­tume de ville, un peu plus vieux que l’âge au­quel on ima­gine Ham­let. D’autres encres ont en­suite été réa­li­sées, tou­jours à par­tir de pho­to­gra­phies gla­nées ici et là, ou bien prises par Ka­tha­ri­na Ziemke el­le­même, par exemple un au­to­por­trait sur­di­men­sion­né dont le ca­drage ne ré­vèle que les yeux à tra­vers les­quels on ima­gine des mondes. Le re­gard est un su­jet qui re­vient à plu­sieurs re­prises dans son tra­vail ; elle a peint no­tam­ment une sé­rie in­ti­tu­lée Ins­ti­tut pour les aveugles. La mise en scène ne l’in­té­resse pas. C’est au contraire la ma­gie de l’ins­tan­ta­né et de l’ar­rêt sur image qu’elle re­cherche : le mys­tère de la réa­li­té. Au mo­ment même où Ka­tha­ri­na Ziemke créait sa sé­rie sur Ham­let, le met­teur en scène Tho­mas Os­ter­meier lui pro­po­sait de conce­voir des dé­cors de scène pour Un en­ne­mi du peuple d’Ib­sen à la Schaubühne, puis pour la Mouette de Tche­kov avec le To­neel­groep à Am­ster­dam. L’en­vi­ron­ne­ment ima­gi­né pour la Mouette est proche des encres sur pa­pier de riz : un peintre de scène réa­li­sait pen­dant le spec­tacle de grands pay­sages créés par Ka­tha­ri­na Ziemke « un peu comme un com­po­si­teur pour un in­ter­prète », dit-elle. Pour une nou­velle pré­sen­ta­tion du spec­tacle au Théâtre Vi­dy à Lau­sanne, le peintre se­ra sur la scène. On au­rait pu ima­gi­ner que ce geste de­vienne

une per­for­mance, qu’elle se mette dans la po­si­tion du souffleur, mais en pein­ture. Peu­têtre, dans les an­nées à ve­nir, sa pra­tique s’élar­gi­ra-t-elle à la scène.

ENTRE GRA­VURE ET PHO­TO­GRA­PHIE

Un peu plus tôt, une tech­nique nou­velle était ap­pa­rue dans le tra­vail de Ka­tha­ri­na Ziemke, un mé­lange entre le pro­cé­dé de la gra­vure et ce­lui de la pho­to­gra­phie. La bru­ta­li­té crue des pre­miers ta­bleaux semble avoir été ca­na­li­sée par cette tech­nique mi­nu­tieuse qui contraste fort avec les encres sur pa­pier de riz – ce­la est d’au­tant plus sen­sible que le même mo­tif est sou­vent représenté avec une tech­nique, puis avec l’autre, et par­fois de nou­veau avec la pre­mière. La feuille est d’abord re­cou­verte d’aplats de cou­leurs au pas­tel gras, as­sem­blés par har­mo­nies dans un ordre que Ka­tha­ri­na Ziemke qua­li­fie de mu­si­cal en fai­sant ré­fé­rence à Paul Klee. Puis cet en­semble est re­cou­vert d’une couche de noir dense. Avec l’ou­til et le geste du sculp­teur, elle creuse des traits dans ces épais­seurs de cou­leur pour y faire ap­pa­raître, y « ré­vé­ler » des images comme sur­gies d’un bain pho­to­gra­phique. Les lignes sont fines ou épaisses, es­pa­cées ou ser­rées se­lon des rythmes éga­le­ment très mu­si­caux. Plu­sieurs de ces des­sins re­pré­sentent d’ailleurs un bat­teur de jazz, Art Bla­key, comme un nou­vel Ham­let noir. L’une des images les plus fortes de cette sé­rie est un por­trait de Bon­nie Par­ker. La tête pen­chée en avant, elle tombe d’une au­to­mo­bile sous un rai de lu­mière stri­dente qui semble sur­gir des pro­fon­deurs du pa­pier, « comme du noir et blanc où le blanc se­rait cou­leur », sou­ligne Ka­tha­ri­na Ziemke. L’oeuvre a été pré­cé­dée et sui­vie de des­sins à l’encre sur pa­pier de riz. L’ef­fet de sé­rie fait dis­pa­raître le mo­tif au pro­fit de la ma­tière même du des­sin, de cette pra­tique hy­bride qui n’est ni sculp­ture ni pein­ture. Faut-il voir dans ces su­jets l’in­fluence du tra­vail me­né avec Tho­mas Os­ter­meier ? Peut-être. Même Night Foun­tain, un bas­sin comme au Luxem­bourg, qui est représenté de nuit dans une fo­rêt, peut aus­si évo­quer la piste ronde d’un cirque. Dans Circle, par­mi les quelques per­son­nages qui sont as­sis au­tour d’un feu, il y en a un qui rap­pelle les sal­tim­banques dé­crits par Apol­li­naire à propos des ta­bleaux de Pi­cas­so. Il y a même un élé­phant dans un autre de ces grat­tages, et puis un singe, sou­vent le double de l’ar­tiste. Ce singe, Ka­tha­ri­na Ziemke l’a pho­to­gra­phié der­rière une grille, dans la vi­trine d’un antiquaire à New York ; ce n’était pas un ani­mal sau­vage mais une sculp­ture de por­ce­laine. Dans une autre com­po­si­tion, on voit des herbes folles sous les­quelles trans­pa­raît de la lu­mière. Elles passent à tra­vers les mailles d’une clô­ture grilla­gée dans un jar­din aban­don­né. L’épais­seur du pas­tel gras noir des­sine une autre forme de grille qui re­tient ce pay­sage. Il y a tou­jours chez Ka­tha­ri­na Ziemke l’idée d’une vie sau­vage.

Ka­tha­ri­na Ziemke

Née en 1979 à Kiel. Vit et tra­vaille à Ber­lin Ex­po­si­tions per­son­nelles ré­centes 2015 Ga­le­rie Zür­cher, Pa­ris ; An­dreas Grimm, Mu­nich Ex­po­si­tions de groupe ré­centes 2013 Friends and Fa­mi­ly, Ga­le­rie Eva Ho­ber, Pa­ris The First En­ding : Re­sem­bling Noir, Zür­cher Stu­dio, New York 2014 Zur­to­pia, Zür­cher Stu­dio, New York

Ge­nem byen en sid­ste gang, Gal­le­ri Be­no­ni, Co­pen­hague; SSIIEE 4, SSIIEE, Ber­lin 2015 L’Heure du Loup- Som­meil Lé­ger, Sleep Di­sor­ders Centre d’art La Box, Bourges

Af­ter gra­dua­ting from the École des Beaux-arts in 2004, Ka­tha­ri­na Ziemke mo­ved to Ber­lin. She has just had two shows in France, one at Ga­le­rie Zur­cher,

Sweet Ghosts of Doubt (Ja­nua­ry 10– Fe­brua­ry 17, 2015), and a group show at La Box in Bourges, L’Heure du loup – som­meil

lé­ger (Ja­nua­ry 15–Fe­brua­ry 17, 2015). The new work on show here re­flects the spee­dy de­ve­lop­ment of her work over the last few years.

Her ear­ly pain­tings, made short­ly af­ter lea­ving the École Nationale Su­pé­rieure des Beaux-arts, where she was in Joël Ker­mar­rec’s ate­lier, had a raw vio­lence to them, so­me­thing strange and mor­bid, slight­ly hal­lu­ci­na­to­ry. Their fra­ming high­ly pho­to­gra­phic, her pain­tings show fi­gures that are like wax­works, their eyes of­ten clo­sed or drow­ned in white. She al­so made li­tho­graphs and wood­cuts. Gra­dual­ly, her work grew gent­ler, with the vio­lence of its content being dis­pla­ced to the ma­te­rial it­self as Ziemke ex­plo­red new ho­ri­zons.

LA­BILE INKS

Ham­let was the oc­ca­sion of her first fo­ray in­to the me­dium of In­dian ink on rice pa­per. Ziemke’s taste for the cha­rac­ter came via Mal­lar­mé and his poem Pitre

châ­tié. The re­sult, fif­teen por­traits in washes of gil­ded blacks and greys, exudes great ten­sion, which comes from the ef­fort that went in­to ma­king them, but al­so a sense of let­ting go, due to the la­bi­li­ty of the ink and the gra­nu­lar and ir­re­gu­lar light­ness of the pa­per. The faces are all the same size but vi­brant with a thou­sand va­ria­tions ex­pres­sing the elu­si­ve­ness of the cha­rac­ter, em­bo­died here by the ac­tor Lau­rence Oli­vier, dres­sed in civ­vies and a tad lon­ger in the tooth than we ima­gine the Da­nish prince to have been. Other series of inks were al­so ba­sed on pho­to­graphs, ei­ther found or ac­tual­ly ta­ken by Ziemke her­self, like the over­size self-por­trait whose fra­ming shows on­ly the eyes, por­tals to worlds we ima­gine. The gaze is a re­cur­ring theme in her work—one series of pain­tings is tit­led

Ins­ti­tut pour les aveugles (Ins­ti­tute for the Blind). Sta­ging the images does not in­te­rest her. What she is loo­king for is the ma­gic of the snap­shot and the free­ze­frame: the mys­te­ry of rea­li­ty. While she was wor­king on the Ham­let series Ziemke was contac­ted by thea­ter di­rec­tor Tho­mas Os­ter­meier to de­si­gn the sets for his pro­duc­tion of An Ene­my of the

People at the Schaubühne [Ber­lin]. This was fol­lo­wed by de­si­gns for Che­khov’s The

Sea­gull at the To­neel­groep in Am­ster­dam, the world of which is close to the works in ink on rice pa­per: du­ring the show it­self a stage pain­ter re­pro­du­ced the large-scale land­scapes concei­ved by Ziemke be­fo­re­hand—“a bit like a com­po­ser for a mu­si­cian,” says the ar­tist. For a new set of per­for­mances at the Théâtre Vi­dy in Lau­sanne Ziemke her­self will be on stage. One can ima­gine this tur­ning in­to a per­for­mance, in which she acts as a kind of pain­ter-promp­ter. Per­haps, in the years to come, her prac­tice will it­self come to em­brace the stage.

ENGRAVING AND PHO­TO­GRA­PHY

Short­ly be­fore this Ziemke be­gan ex­pe­ri­men­ting with ano­ther new tech­nique, a cross bet­ween engraving and pho­to­gra­phy. The raw bru­ta­li­ty of the first pictures seems to have been chan­ne­led by this me­ti­cu­lous tech­nique which stands in strong contrast with the inks on rice pa­per, all the more so in that the same mo­tif is of­ten re­pre­sen­ted suc­ces­si­ve­ly in one me­dium and then ano­ther, and then so­me­times again in the first. The sheet is co­ve­red with patches of co­lor in pas­tel, as­sem­bled in har­mo­nies in an or­der that Ziemke des­cribes as mu­si­cal, in re­fe­rence to Paul Klee. These are co­ve­red with a thick layer of black. Using the tools and tech­niques of sculp­ture, she gouges lines in­to these layers of co­lor so that images ap­pear or are re­vea­led as if in a bath of de­ve­lo­ping fluid. The lines are fine or thick, wi­de­ly or tight­ly spa­ced, with rhythms that are again mu­si­cal. Se­ve­ral of these dra­wings re­present a jazz drum­mer, Art Bla­key, like a new Black Ham­let. One of the most po­wer­ful images in this series is a por­trait of Bon­nie Par­ker. Head th­rust for­ward, she is fal­ling out of a car, seen in a beam of tor­chlight. This stri­dent light comes out at us from the depths of the pa­per, “like black and white in which the white would be a co­lor,” Ziemke com­ments. This work was pre­ce­ded and fol­lo­wed by ink dra­wings on rice pa­per. The ef­fect of the series causes the mo­tif to di­sap­pear be­hind the ac­tual ma­te­rial of the dra­wing in a hy­brid prac­tice that is neither sculp­ture nor pain­ting. Should we trace these sub­jects back to the in­fluence of the work with Tho­mas Os­ter­meier? Per­haps. Even Night Foun­tain, a pool like the one the Jar­din de Luxem­bourg, which is re­pre­sen­ted in a fo­rest at night, can al­so evoke a cir­cus ring. In Circle, the hand­ful of fi­gures sit­ting around a fire in­clude one who re­calls the per­for­mers Apol­li­naire des­cribes in Pi­cas­so. There is even an ele­phant in one of these scra­ped works, as well as a mon­key, which is al­so the ar­tist’s double. Ziemke pho­to­gra­phed her mon­key in an an­tique dea­ler’s win­dow in New York: it was not a wild ani­mal but a por­ce­lain fi­gure. In ano­ther com­po­si­tion we see weeds with light shi­ning th­rough. They are gro­wing th­rough the gra­ting of a grille pro­tec­ting an aban­do­ned gar­den. The thi­ck­ness of the black pas­tel forms ano­ther kind of grid which holds in the scene. The idea of wild­ness is always there, so­mew­here, in Ziemke’s work.

Trans­la­tion, C. Pen­war­den

Ci-contre/ left: « Man­hat­tan Mon­key ». 2014 Pas­tel à l’huile/pa­pier. 118 x 93 cm. Wax crayon/pa­per Page de droite/ page right: « Night Foun­tain ». 2014 Pas­tel à l’huile / pa­pier. 149 x 204 cm. Wax crayon/pa­per

« The King­dom ». 2013. Encre de chine sur pa­pier de riz. 90 x 70 cm cha­cun. In­dian ink on rice pa­per

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