Bien­nale d’art contem­po­rain, Mon­tréal

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Di­vers lieux / 22 oc­tobre 2014 - 8 fé­vrier 2015

La nou­velle Bien­nale de Mon­tréal re­lance une scène ac­tive, mais pas tou­jours très li­sible vue d’Eu­rope ni même des USA, et qui en­tend ne pas perdre sa vi­si­bi­li­té en dé­pit de cer­tains res­ser­re­ments des fi­nances pu­bliques à l’égard de la culture au Ca­na­da. Réunis­sant l’hé­ri­tage dif­fi­cile de la Trien­nale qué­bé­coise (se­conde et der­nière édi­tion en 2011), des Cent jours d’art contem­po­rain de Mon­tréal (1985-1996) et de la Bien­nale de Mon­tréal (1998-2011), la Bien­nale a été re­con­fi­gu­rée par sa nou­velle di­rec­trice, Syl­vie For­tin, cri­tique et com­mis­saire, ac­tive de­puis plus de vingt ans entre le Ca­na­da et les États-Unis. Elle a réuni en une an­née les moyens et l’équipe de com­mis­saires né­ces­saires pour réa­li­ser une bien­nale in­ter­na­tio­nale qui s’in­vente sans sin­ger un for­mat obli­gé. Avec le double mou­ve­ment de son titre, il est vrai un peu contour­né, l’Ave­nir (loo­king for­ward), la bien­nale af­firme le bi­lin­guisme et la double iden­ti­té du Ca­na­da fé­dé­ral, mais aus­si une pro­po­si­tion thé­ma­tique fi­ne­ment conçue en termes d’in­ten­tion mais aus­si quant au choix des oeuvres. La no­tion d’ave­nir fait écho à l’image du Mon­tréal des an­nées 1960-1970. L’ex­po­si­tion uni­ver­selle de 1967, Ex­po 67 (le pa­villon amé­ri­cain était le dôme de Bu­ck­mins­ter Ful­ler qui marque tou­jours la ville) en est un symp­tôme. Une par­tie de la Bien­nale per­met­tra d’ex­plo­rer ce sen­ti­ment per­du de mo­der­ni­té pion­nière. À ce ré­tro-fu­tu­risme s’ar­ti­cule, en ré­ponse à la ten­ta­tion nos­tal­gique, un réa­lisme de l’ac­tion qui in­ter­roge la ca­pa­ci­té de l’art à par­ler de son temps et à par­ti­ci­per aux trans­for­ma­tions du monde. D’où cette tem­po­ra­li­té flot­tante, avec des oeuvres par­fois di­rec­te­ment construites à par­tir d’ar­chives, d’autres qui do­cu­mentent de ma­nière cri­tique des su­jets sen­sibles, d’autres en­fin qui s’es­sayent à la pros­pec­tive. Un cadre as­sez te­nu pour per­mettre au vi­si­teur de per­ce­voir une ligne dans l’ac­cro­chage, que les oeuvres dis­persent et re­prennent tour à tour. La réus­site tient aus­si à la di­ver­si­té des ar­tistes réunis, dont une moi­tié de Ca­na­diens, et seize ve­nus du Qué­bec. Cer­tains ont tra­vaillé à par­tir de réa­li­tés ca­na­diennes, comme Jac­que­line Hoang Nguyen, qui re­vi­site dans une ins­tal­la­tion ( Space Fic­tion & the Ar­chives, 2012) cen­trée sur un film de mon­tage ( 1967: A People Kind of Place) l’im­pro­bable pro­jet por­té par un bourg ca­na­dien de construire une piste d’at­ter­ris­sage pour sou­coupe vo­lante, en signe d’ou­ver­ture et d’in­vi­ta­tion aux ex­tra­ter­restres. L’es­prit du pro­jet res­ti­tué par l’ar­tiste, sans ju­ge­ment ni sur­plomb, avec une pointe de nar­quoi­se­rie ce­pen­dant, donne l’un des tons de l’ex­po­si­tion. Les Mont­réa­lais Ri­chard Ib­ghy et Ma­ri­lou Lem­mens sont as­so­ciés par deux pro­jets ; l’un d’entre eux, l’ins­tal­la­tion vi­déo mon­trée à Vox-Centre de l’image contem­po­raine ( The Gol­den USB, 2014), consiste en un catalogue des biens et res­sources ter­restres mar­chan­di­sables, construit à par­tir de ca­té­go­ries im­pro­bables, et me­né par les ar­tistes comme une énu­mé­ra­tion-dé­mons­tra­tion en­re­gis­trée sur une clef USB des­ti­née à être en­voyée chez des ex­tra-ter­restres à des fins de pros­pec­tion com­mer­ciale. Cette dé­ri­sion est par­ta­gée, au MAC, par l’ins­tal­la­tion The Pro­phets (2013), qui présente sur une très longue table quelque quatre cents mi­cro-sculp­tures et as­sem­blages de ma­té­riaux fra­giles et pauvres (bois, pa­pier, fil), avec les sché­mas de la vul­gate gra­phique de l’ex­per­tise éco­no­mique et scien­ti­fique. Il en va ain­si de la di­rec­tion cri­tique prise par nombre de pro­po­si­tions, comme celles qui s’at­tachent aux pré­oc­cu­pa­tions en­vi­ron­ne­men­tales et à l’an­thro­po­cène. Au bord du do­cu­men­taire, Rules of Play (20092013), de l’Aus­tra­lienne Su­san Nor­rie, est une vi­déo de dix-sept mi­nutes mon­trant le contexte d’ex­ploi­ta­tion de l’île de Sa­kha­line, point de con­ver­gence de ten­sions éco­no­miques, géo­lo­giques et po­li­tiques ; Ur­su­la Bie­mann as­so­cie dans sa vi­déo Deep Wea­ther (2013) des images de l’ex­ploi­ta­tion des sables bi­tu­mi­neux de l’Al­ber­ta au Ca­na­da avec celles du del­ta du Ben­gla­desh où les po­pu­la­tions s’en­gagent dans la construction de bar­rages de for­tune pour se dé­fendre de la mon­tée du ni­veau des eaux. Mat­thew Bi­der­man et Mar­ko Pel­j­han, as­so­ciés dans le pro­jet Arc­tic Perspective Ini­tia­tive, ins­tallent un im­po­sant dis­po­si­tif tech­no­lo­gique d’ex­pé­di­tion po­laire de re­le­vés et de pro­duc­tion de car­to­gra­phies ana­ly­tiques des condi­tions de la vie dans le Grand Nord ca­na­dien. Ces re­gards fron­ta­le­ment éco­sen­sibles croisent ce­lui d’Ab­bas Akha­van, plus pa­thé­tique et poé­tique, avec ses ani­maux aban­don­nés dans les angles morts de l’ex­po­si­tion : oi­seaux, cerf, re­nard, que le taxi­der­miste a fi­gés en po­si­tion de ca­davre. Le par­cours re­cèle d’autres ou­ver­tures, no­tam­ment vers la réa­li­té so­ciale, avec la pho­to­graphe mont­réa­laise Isa­belle Hayer, et sa pro­jec­tion ar­chi­tec­tu­rale d’images liées au mou­ve­ment de l’au­tomne 2011, Oc­cu­pons Mon­tréal, plus convain­cante que ses oeuvres pho­to­gra­phiques – la pro­jec­tion a été dé­pro­gram­mée au bout d’une se­maine. Sous forme de pro­jec­tion éga­le­ment, à l’échelle de l’ar­chi­tec­ture, la pièce de Kr­zysz­tof Wo­dicz­ko, dif­fu­sée juste en face du MAC, donne la pa­role à des san­sa­bris de la ville. Adap­ta­tive Ac­tions (Jean-Maxime Du­fresne et JeanF­ran­çois Prost) pro­pose des pièces par­ti­ci­pa­tives dans le pay­sage so­cial. C’est une di­men­sion po­li­tique que re­joignent par des che­mins plus concep­tuels les Amé­ri­cains Mat­thew Bu­ckin­gham ou Charles Gaines en par­ti­cu­lier : le tra­vail col­lec­tif de l’équipe de com­mis­saires, me­né par Gre­go­ry Burke et Peg­gy Gale, ai­dés de Les­ley Johns­tone et Mark Lanc­tôt, conser­va­teurs au MAC, per­met cette ou­ver­ture qui ne se perd pas pour au­tant en dis­per­sion. À no­ter en­core, outre les dis­po­si­tifs tech­no­lo­giques d’Ann Lis­le­gaard (vue à la der­nière Bien­nale de Lyon) et de Hi­to Steyerl qui pro­pose des ré­cits de vie sin­gu­liers, deux vi­déos am­bi­tieuses que la Bien­nale a contri­bué à pro­duire. Dans Preuz­mi­mo Ben­cic (2014), Al­thea Thau­ber­ger, qui vit et tra­vail à Van­cou­ver, par­court une usine aban­don­née à Ri­je­ka, en Croa­tie, avec une troupe d’en­fants et d’ado­les­cents, ré­ac­ti­vant ain­si la mé­moire du lieu. Com­plé­tant un pro­jet en trois vo­lets de 22 mi­nutes cha­cun, 2084: A Science Fic­tion Show, d’An­ton Vi­dokle et Pe­lin Tan, met en scène trois dis­cours qui mêlent hau­teur de vue, désar­roi et dis­tance caus­tique sur l’époque contem­po­raine et son de­ve­nir. Sou­hai­tons à cette Bien­nale de main­te­nir, en s’ins­cri­vant plus en­core pour les édi­tions à ve­nir dans le pay­sage de la ville de Mon­tréal, l’équi­libre d’am­bi­tions et d’ou­ver­ture qu’elle af­fiche au­jourd’hui.

Ch­ris­tophe Do­mi­no

The new Bien­nale de Mon­tréal re­boo­ted a scene that, for all its li­ve­li­ness, is not always on the ra­dar for people in Eu­rope and even the U.S., and does not in­tend to drop out of sight des­pites cut­backs in pu­blic fun­ding for culture in Ca­na­da. Heir to pro­ble­ma­tic pre­vious ef­forts, the Trien­nale Qué­bé­coise (whose se­cond and last edi­tion was held in 2011), the Cent jours d’Art Contem­po­rain de Mon­tréal (1985-1996) and the old Bien­nale de Mon­tréal (1998-2011), it was re­con­fi­gu­red by its new di­rec­tor Syl­vie For­tin, an art cri­tic and cu­ra­tor who has been ac­tive in Ca­na­da and the U.S. for more than two de­cades. In the space of a single year she or­ga­ni­zed the fun­ding, lo­gis­tics and cu­ra­to­rial team ne­ces­sa­ry for a world-class event that rein­ven­ted the bien­nial ra­ther than fol­lo­wing well-worn paths. With its bi­lin­gual though ad­mit­ted­ly cir­cum­lo­cu­tious title L'ave­nir (Loo­king For­ward), it reaf­fir­med not on­ly Ca­na­da’s bi­lin­gua­lism and fe­de­ra­ted iden­ti­ties but al­so a fi­ne­ly nuan­ced ap­proach in terms of both the­ma­tic in­ten­tions and the choice of art­works. The title’s iro­nic use of the term ave­nir, po­pu­lar in the 1960s, re­fe­ren­ced not the fu­ture but the past, the Mon­treal whose em­blem was Ex­po 1967 (the U.S. pa­vi­lion for that world’s fair, a dome de­si­gned by Bu­ck­mins­ter Ful­ler, still marks the ci­ty’s sky­line). One sec­tion of the cur­rent bien­nial al­lo­wed vi­si­tors to en­gage with the now long-gone fee­ling that the ci­ty was pio­nee­ring mo­der­nism. In contrast to this re­tro-fu­tu­rism, the other part was truly for­ward-loo­king in its in­ter­ro­ga­tion of art’s abi­li­ty to speak about its times and

take part in the trans­for­ma­tions the world is un­der­going. This en­trai­ned a floa­ting tem­po­ra­li­ty, with some art­works di­rect­ly using ar­chi­val ma­te­rial, some ta­king a cri­ti­cal look at sen­si­tive sub­jects and others trying to di­vine the fu­ture. This fra­me­work was tight enough to al­low vi­si­tors to fol­low the th­rough line in the ex­hi­bi­tion, which the art­works al­ter­na­te­ly broa­de­ned and shar­pe­ned. Ano­ther fac­tor in this event’s suc­cess was the di­ver­si­ty of the ar­tists, half of them Ca­na­dians and six­teen from Quebec. Some, like Jac­que­line Hoang Nguyen, ad­dres­sed Ca­na­dian rea­li­ties. Her ins­tal­la­tion Space Fic­tion & the Ar

chives, 2012, cen­te­red on fic­tio­nal do­cu­men­ta­ry ( 1967: A

People Kind of Place) re­tra­cing the im­pro­bable but true sto­ry of a UFO lan­ding pad built in a Ca­na­dian small town as a sym­bol of open­ness and an in­vi­ta­tion to all kinds of aliens. The ar­tist’s ac­count is non-judg­men­tal, though slight­ly sar­do­nic, and the spi­rit of the times as she re­cons­ti­tutes it sets the tone (or one of the tones) for this ex­hi­bi­tion. The Mon­trea­lers Ri­chard Ib­ghy and Ma­ri­lou Lem­mens part­ne­red for two pro­jects. One of them, the vi­deo ins­tal­la­tion scree­ned at the Vox-Centre de l’Image Contem­po­raine ( The Gol­den USB, 2014), is an in­ven­to­ry of all of Earth’s com­mo­di­fiable goods and re­sources di­vi­ded in­to im­plau­sible ca­te­go­ries, an il­lus­tra­ted sales catalogue re­cor­ded on a flash me­mo­ry de­vice in­ten­ded to be sent in­to space in or­der to es­ta­blish trade with ex­tra-ter­res­trials. These two ar­tists’ sense of the ri­di­cu­lous was al­so ap­pa­rent in their ins­tal­la­tion at the MAC (con­tem­po­ra­ry art mu­seum), The

Pro­phets (2013), a long table with four hun­dred mi­cro-sculp­tures and as­sem­blages using fra­gile or­di­na­ry hou­se­hold ma­te­rials (wood, pa­per, wire) to create the kind of graphs ty­pi­cal of eco­no­mic and scien­ti­fic dis­course. Ma­ny of the other pieces were si­mi­lar­ly cri­ti­cal in their ap­proach to en­vi­ron­men­tal is­sues and the an­thro­po­cene. The Aus­tra­lian ar­tist Su­san Nor­rie’s se­ven­teen-mi­nute do­cu­men­ta­ry vi­deo Rules of Play (2009-2013) is an exa­mi­na­tion of the context of oil and gas de­ve­lop­ment on Sa­kha­lin Is­land, where eco­no­mic, geo­lo­gi­cal and po­li­ti­cal ten­sions converge. Ur­su­la Bie­mann’s vi­deo Deep Wea

ther (2013) pairs images of tar sands ex­ploi­ta­tion in Al­ber­ta, Ca­na­da, with those of jer­ry-rig­ged dams built to hold back the ri­sing sea threa­te­ning the Ban­gla­desh del­ta. As part of their Arc­tic Perspective Ini­tia­tive, Mat­thew Bi­der­man and Mar­ko Pel­j­han made an im­pres­sive ins­tal­la­tion using the field tools they took with them to the Arc­tic Circle, where they ga­the­red da­ta for ana­ly­ti­cal charts about li­ving condi­tions in the Ca­na­dian Far North. This una­ba­shed­ly eco-sen­si­tive ap­proach was ren­de­red more poi­gnant and poe­tic by Ab­bas Akha­van, who pla­ced aban­do­ned ani­mals in the ex­hi­bi­tion’s blind cor­ners, a bird, stag and fox, all stuf­fed in the fro­zen pos­ture of death. This ex­hi­bi­tion was al­so open to other di­men­sions, such as so­cial rea­li­ty. The Mon­treal ar­tist Isa­belle Hayer’s ar­chi­tec­tu­ral pro­jec­tions of images of that ci­ty’s fall 2011 Oc­cu­py mo­ve­ment, al­though on view for on­ly a week, were more convin­cing than her pho­to pieces. Some of the ci­ty’s ho­me­less people spoke up in ano­ther ar­chi­tec­tu­ral-scale pro­jec­tion by Kr­zysz­tof Wo­dicz­ko, shown just in front of the MAC.

Adap­ta­tive Ac­tions (Jean-Maxime Du­fresne and Jean-Fran­çois Prost) of­fe­red open-cas­ting im­prov roo­ted in the so­cial landscape. This po­li­ti­cal di­men­sion took on a more con­cep­tual cast with the work of U.S. ar­tists, par­ti­cu­lar­ly Mat­thew Bu­ckin­gham and Charles Gaines. The cu­ra­tio­nal team led by Gre­go­ry Burke and Peg­gy Gale, as­sis­ted by MAC cu­ra­tors Les­ley Johns­tone and Mark Lanc­tôt, wor­ked col­lec­ti­ve­ly to achieve the right ba­lance of open­ness and fo­cus. Al­so no­table were the tech­no­lo­gi­cal­ly-orien­ted installations by Ann Lis­le­gaard (seen at the last Lyon Bien­nale) and Hi­to Steyerl’s two videos, am­bi­tious slices of life co­pro­du­ced by the bien­nial. In Preuz

mi­mo Ben­cic (2014), Al­thea Thau­ber­ger, who lives and works in Van­cou­ver, ex­plores an aban­do­ned fac­to­ry in Ri­je­ka, Croa­tia, with a troupe of chil­dren and tee­na­gers, reac­ti­va­ting the me­mo­ry of this site. Fi­nal­ly, the ins­tal­la­tion 2084:

a Science Fic­tion Show, by An­ton Vi­dokle and Pe­lin Tan, com­prises th­ree 22-mi­nute videos that take a dis­tan­ced, caus­tic and conster­na­ted look at what our era is be­co­ming. We hope that fu­ture Bien­nales de Mon­tréal are able to main­tain this ba­lance of am­bi­tion and open­ness as the event be­comes even more dee­ply ins­cri­bed in the ci­ty’s cultu­ral landscape.

Trans­la­tion, L-S Tor­goff

An­ton Vi­dokle et Pe­lin Tan. « 2084: A Science-fic­tion Show ». 2014

Ci-des­sus / above: Ur­su­la Bie­mann. « Deep Wea­ther ». 2013. Vi­déo Ci-des­sous / be­low: Ni­co­las Baier et Ab­bas Akha­van

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