New York

Ro­bert Storr

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Il suf­fit d’un coup d’oeil sur l’an­née pas­sée pour voir que le nombre im­pres­sion­nant de « block­bus­ters » est in­ver­se­ment pro­por­tion­nel à leurs ap­ports en termes de nou­veau­té – ex­cep­té des re­cords en termes de nombre de vi­si­teurs ou d’ex­plo­sions bud­gé­taires. À l’ère post­mo­derne, la « nou­veau­té » n’est plus le cri­tère de ré­fé­rence qu’elle a été pour les mo­dernes, et, trop sou­vent, le temps ver­bal pré­fé­ré de l’art contem­po­rain est le pas­sé plu­tôt que le pré­sent. De sur­croît, ce point de vue ré­tros­pec­tif ne me rap­pelle que trop com­bien de grandes stars qui n’oc­cupent plus dé­sor­mais que le bas de l’af­fiche ou en­core de grands ac­teurs de genre qui n’ont ja­mais oc­cu­pé le de­vant de la scène peuvent quand même vo­ler la ve­dette à ceux qui tiennent le haut du pa­vé. De sorte que l’on se sou­vien­dra da­van­tage des pre­miers que des grands noms qui font vendre des billets après avoir fait vendre l’idée de pro­duire le spec­tacle au­près des pro­duc­teurs. Il en va de même en art. Et, tan­dis que je suis pra­ti­que­ment le seul à les contes­ter, les listes an­nuelles des « 10 meilleurs » ce­ci ou ce­la qui en­combrent

Art­fo­rum et autres pu­bli­ca­tions, sont de­ve­nues pré­vi­sibles dans leur ido­lâ­trie de la com­pé­ti­tion ; et d’un en­nui, et d’une va­ni­té ! Tant et si bien que s’il fal­lait nom­mer les ex­po­si­tions de 2014 qui me sont restées le plus long­temps en tête, les deux exemples qui se ren­for­ce­raient mu­tuel­le­ment sont tous deux des pe­tites ex­po­si­tions qui se sont te­nues dans des es­paces hors des sen­tiers bat­tus, toutes deux prin­ci­pa­le­ment, voire en­tiè­re­ment dé­diées à une ar­tiste gé­né­ra­le­ment peu connue, morte au Ve­ne­zue­la en 1994. Elle s’ap­pe­lait Ger­trude Goldschmidt, et on l’ap­pe­lait Ge­go.

VI­TA­LI­TÉ ET IN­GÉ­NIO­SI­TÉ

J’ai vi­si­té la pre­mière de ces deux ex­po­si­tions au prin­temps der­nier à la Mai­son de l’Amé­rique la­tine à Pa­ris, et la se­conde il y a deux mois à la ga­le­rie d’art du Hun­ter Col­lege à New York. Cette der­nière était pré­sen­tée comme un dia­logue entre Ge­go et son ma­ri, Gert Leu­fert, ar- tiste et de­si­gner gra­phique moins connu qu’elle. Ré­fu­giée, juive, elle avait quit­té Ham­bourg pour fuir les na­zis en 1939, tan­dis qu’il était un émi­gré d’après la Se­conde Guerre mon­diale, ar­ri­vé à Ca­ra­cas en 1951, où ils se sont ren­con­trés et ins­tal­lés. Ce qu’il faut d’abord men­tion­ner, c’est com­bien le dia­logue entre eux était ce­lui, du point de vue ar­tis­tique, d’une qua­si-éga­li­té. Le des­sin était leur mé­dium com­mun. Les meilleurs des­sins de Leu­fert montrent une éner­gie ges­tuelle qui évoque des rythmes et des for­ma­tions na­tu­rels – stries géo­lo­giques ou mi­né­rales, mo­tifs de crois­sance or­ga­niques de ra­cines et de branches – sans être réa­listes. Ces des­sins semblent plu­tôt le pro­duit du mou­ve­ment sis­mique d’une main très sen­sible à la pres­sion et à la di­rec­tion des marques en cours de réa­li­sa­tion, et aux mo­tifs en­gen­drés par l’ac­cu­mu­la­tion de ces marques. Les quelques oeuvres de cette ex­po­si­tion en duo prouvent que l’ar­tiste en mé­rite une pour lui seul. Tou­te­fois, Ge­go était une in­no­va­trice d’un autre ca­libre, tant dans ses am­bi­tions que dans ses réus­sites. For­mée à l’ar­chi­tec­ture mais dé­pour­vue de la pos­si­bi­li­té d’exer­cer sa pro­fes­sion en exil, Ge­go exé­cu­tait des tra­vaux d’ate­lier pour se dis­traire. Leu­fert l’avait en­cou­ra­gée à les prendre au sé­rieux et à s’y consa­crer sans re­te­nue. Par­mi les prin­ci­pales ca­rac­té­ris­tiques de son oeuvre, on note une vi­ta­li­té gra­phique et une am­pleur ex­quise, at­ta­chées à une in­gé­nio­si­té créa­trice et un sens de la trou­vaille for­melle opé­rant au ni­veau de la rencontre, de la connexion, du noeud, ou de l’en­che­vê­tre­ment d’une seule ligne avec une autre, un peu comme un tis­se­rand com­pose la sur­face fluc­tuante d’une ta­pis­se­rie à par­tir d’une myriade de fils in­di­vi­duels. À New York, on pou­vait voir des exemples in­di­vi­duel­le­ment su­perbes, quoique mo­destes, de cette pra­tique di­ver­si­fiée, comp­tant le des­sin, la gra­vure, et la sculp­ture. Tan­dis qu’à Pa­ris, un plus grand nombre d’exemples sug­gé­rait l’échelle de la pro­duc­tion de Ge­go dans cha­cun de ces mé­diums, sans tou­te­fois in­clure d’exemples de ses en­vi­ron­ne­ments épous­tou­flants.

DES­SINS SANS PA­PIER

Si Ge­go mé­rite d’être cé­lèbre, c’est tout d’abord et peut-être sur­tout pour ses re­liefs mu­raux qu’elle nom­mait di­bu­jos sin pa­pel (des­sins sans pa­pier). Réa­li­sés avec du fil de fer, des cache-câbles en plas­tique, des mous­ti­quaires et autres fi­la­ments tout aus­si di­vers et va­riés, ils se com­binent en grilles ir­ré­gu­lières d’un seul te­nant et d’une va­rié­té in­croya­ble­ment riche, ou en­core sont diec­te­ment ac­cro­chés au mur, dont elle uti­lise la blan­cheur pour re­flé­ter ses lé­gers tra­cés gra­phiques en deux di­men­sions et de­mie. L’art mo­derne n’avait ja­mais vu, et ne ver­rait ja­mais plus rien de pa­reil. Dé­ployant les mêmes prin­cipes de construction que ceux des di­bu­jos sin Pa­pel, qua­si­ment plans, pour l’exé­cu­tion de formes réel­le­ment en trois di­men­sions, tout en ex­ploi­tant les struc­tures en ten­sé­gri­té ébau­chées dans ses des­sins et ses gra­vures, Ge­go avait en­tre­pris de créer plu­sieurs sé­ries d’ob­jets fra­giles, pre­nant beau­coup de place, de­ve­nant à leur tour au­tant de ré­seaux et de grilles aptes à dé­fi­nir l’es­pace. In­ti­tu­lées Re­ti­cu­la­reas ( Ré­ti­cu­la­tions) et Chor­ros ( Cou­rants), ces construc­tions sou­vent évo­ca­trices de van­ne­rie, élas­tiques, à la forme ou­verte des­sinent comme des es­saims, tombent en cas­cades

avec une grâce et une clar­té d’ar­ti­cu­la­tion tout aus­si ori­gi­nales au­jourd’hui que lors de leur concep­tion voi­ci un quart de siècle et plus. Elles ont l’air l’air ab­so­lu­ment contem­po­rain. En­trant en ré­so­nance avec les ri­deaux-as­sem­blages en mé­tal du Gha­néen El Anat­sui et en en fai­sant res­sor­tir le po­ten­tiel, elles sont aus­si tour­nées vers l’ave­nir. Bien qu’à l’ins­tar de Ge­go, ce­lui-ci soit très tra­vailleur, il a aus­si été un des ar­tistes « dor­mants » dans le contexte des en­goue­ments du monde de l’art de l’an­née pas­sée. Mais, comme d’El Anat­sui, on se sou­vien­dra long­temps de Ge­go, bien après que les feux de paille des « stars » du mo­ment se se­ront éteints. En his­toire de l’art, l’invention et la maî­trise for­melle fi­nissent tou­jours par l’em­por­ter sur les styles in­tel­li­gents de la der­nière sai­son.

Tra­duit par Va­ni­na Gé­ré

Loo­king back over the past year “block­bus­ters” that fai­led to break any new ground were plen­ti­ful— even though some did break at­ten­dance re­cords and/or bud­gets. Not that in the post-mo­dern era “new­ness” is the cri­te­rion that it was in the mo­dern one. In too ma­ny ways to men­tion “was” has eclip­sed “is” as the verb of choice in con­tem­po­ra­ry art. Mo­reo­ver, from that retrospective van­tage point, I am al­so re­min­ded of how great stars who have lost top billing and great cha­rac­ter ac­tors who ne­ver got it can be the scene stea­lers one re­mem­bers more than the mar­quee names that sold ti­ckets to the pu­blic af­ter sel­ling the mo­ney men on the idea of pro­du­cing the show. The same holds true in the art world. And so when chal­len­ged by no one but my­self—how pre­dic­ta­bly com­pe­ti­tive, dull and vain­glo­rious an­nual the 10 Best lists that lit­ter Art­fo­rum and other pu­bli­ca­tions have be­come!—to name the ex­hi­bi­tions that have lin­ge­red lon­gest and most vi­vid­ly in mind as 2014 ends, the two mu­tual­ly rein­for­cing examples were both small shows in out of the way ve­nues pri­ma­ri­ly i f not en­ti­re­ly de­vo­ted to a ge­ne­ral­ly obs­cure ar­tist who died in Ve­ne­zue­la in 1994; her name was Ger­trude Goldschmidt and she was known as Ge­go. I saw the first of these two ex­hi­bi­tions about six months ago at La Mai­son de l’Amé­rique La­tine in Pa­ris, and the se­cond two months ago at the Hun­ter Col­lege Art Gal­le­ry in New York, it being pre­sen­ted as a dia­logue bet­ween Ge­go and her les­ser known gra­phic de­si­gner/ar­tist hus­band Gert Leu­fert. She was a Je­wish re­fu­gee from the Na­zis who es­ca­ped Ham­burg in 1939; he was a post­war émi­gré who ar­ri­ved in Ca­ra­cas in 1951 where they met and set­tled down. Happily, the first thing to be said is that the dia­logue bet­ween them was ve­ry near­ly one of ar­tis­tic equals. Dra­wing was their com­mon me­dium. Leu­fert’s best are ener­ge­ti­cal­ly ges­tu­ral and evo­ca­tive of na­tu­ral rhythms and for­ma­tions—geo­lo­gi­cal or mi­ne­ral stria­tions, or­ga­nic growth pat­terns of roots and branches—wi­thout ever in fact de­pic­ting such things. Ra­ther they would seem to be pro­ducts of seis­mic mo­tion of a hand acu­te­ly sen­si­tive to the pres­sure and di­rec­tion of the marks that it was ma­king and the pat­terns en­gen­de­red by their ac­cu­mu­la­tion. On the evi­dence of the few sheets in this joint show, he is an ar­tist who de­serves one of his own. Ne­ver­the­less, Ge­go was an in­no­va­tor of ano­ther le­vel of am­bi­tion and ac­com­plish­ment. Trai­ned as an ar­chi­tect but unable to prac­tice her pro­fes­sion in exile, Ge­go be­gan ma­king small stu­dio works for her own dis­trac­tion which Leu­fert en­cou­ra­ged her to take se­rious­ly and de­vote her­self to who­le­hear­ted­ly. Com­mon to eve­ry­thing she did is an ex­qui­site gra­phic vi­ta­li­ty and ex­pan­si­ve­ness har­nes­sed to form-ma­king or form-fin­ding in­ge­nui­ty that ope­rates at the le­vel of a single-line cros­sing, lin­king, knot­ting or in­ter­wea­ving with ano­ther line much as a wea­ver com­poses the fluc- tua­ting sur­face of a ta­pes­try from ma­ny in­di­vi­dual threads. On dis­play in New York were in­di­vi­dual­ly beau­ti­ful but re­la­ti­ve­ly mo­dest examples of her di­verse prac­tice, which en­com­pas­sed dra­wing, print-ma­king, and sculp­ture, while in Pa­ris a grea­ter range of examples hin­ted at the ac­tual scope of her pro­duc­tion in each of these me­dia wi­thout in­clu­ding examples of her breath-ta­king en­vi­ron­men­tal works. Ge­go’s ini­tial claim to fame—and it is a ma­jor one—were the wall re­liefs she cal­led “Di­bu­jos sin pa­pel” or “Dra­wings wi­thout pa­per.” She made them with wire, plas­tic wire co­ve­rings, screens, and fi­la­ments of va­rious other kinds. These she com­bi­ned in an ama­zin­gly rich va­rie­ty of self-sup­por­ting ir­re­gu­lar grids that she hung di­rect­ly on the wall using its whi­te­ness as the foil for her light­weight twoand-a-half di­men­sio­nal gra­phic tra­ce­ry. There had been no­thing quite like them in mo­dern art be­fore, and there has been no­thing like them since. De­ploying the same prin­ciples of construction in ful­ly th­ree-di­men­sio­nal shapes as those used in the shal­low “Di­bu­jos sin pa­pel,” while tap­ping in­to the tense, grit­ty struc­tures adum­bra­ted in her dra­wings and prints, Ge­go pro­cee­ded to create se­ve­ral series of fra­gile spa­ce­hun­gry ob­jects that in turn be­came space de­fi­ning webs and meshes. Tit­led “Re­ti­cu­la­reas” (Re­ti­cu­la­tions) and “Chor­ros”(Streams), these elas­tic, open-form, of­ten bas­ket-like construc­tions ex­pand and contract, clus­ter and cascade with a grace and cla­ri­ty of ar­ti­cu­la­tion that are as fresh to­day as they were when Ge­go first concei­ved of these for­mats a quar­ter cen­tu­ry ago and more, ma­king them seem ut­ter­ly con­tem­po­ra­ry. And in­so­far as they rhyme with and tease out pos­si­bi­li­ties al­so in­herent in the me­tal as­sem­blage cur­tains of Gha­naian ar­tist El Anat­sui, they point to­wards the fut ure. Al­though en­or­mous­ly in­dus­trious like Ge­go, he too has been a “slee­per” against the back­ground of this past year’s art world crazes. But Ge­go, like El Anat­sui, will be re­mem­be­red long af­ter those flash- in- the- pan “stars” have burnt them­selves out. In art his­to­ry for­mal invention and mas­te­ry always win out over cle­ver sea­so­nal sty­ling.

Ci-des­sus et page de gauche/ above and page left: Ge­go. Sans titre. 1968. Encre sur pa­pier. 71 x 101 cm. Un­tit­led. Ink on pa­per « Sans titre (Tamarind 1843. Co­lor Separation n°1) ». 1966. Li­tho­gra­phie sur pa­pier. 47 x 32 cm. (Coll. Mer­can­til). Li­tho­graph on pa­per

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