Kri­jn de Ko­ning

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CENT­QUATRE / 10 jan­vier - 5 avril 2015

Vi­si­ter une ex­po­si­tion avec un ar­tiste, son ex­po­si­tion, est sou­vent un exer­cice fas­ti­dieux, par mo­ments sté­rile, voire contre-pro­duc­tif. Ques­tion de dis­tance, de place mais aus­si de rôle. Le créa­teur n’est pas né­ces­sai­re­ment le meilleur com­men­ta­teur de son oeuvre et à l’image de com­po­si­teurs qui ne maî­trisent pas la di­rec­tion mu­si­cale, mais s’obs­tinent à di­ri­ger leurs propres par­ti­tions, cer­tains ar­tistes de­vraient s’abs­te­nir d’as­su­rer cette tâche. Dans le cas de Kri­jn de Ko­ning, cet exer­cice s’avère ce­pen­dant pro­fi­table. Pour une rai­son évi­dente : l’ex­po­si­tion coïn­cide avec l’oeuvre et son com­men­taire n’est qu’une étape par­mi d’autres d’un work in pro­gress, d’un de­ve­nir dont l’ar­tiste (dé)règle jus­qu’au der­nier ins­tant les dé­tails. Es­pace - Cou­leurs est, con­for­mé­ment au propos du Néer­lan­dais, un tra­vail in si­tu. Im­pres­sion­né par le lieu, ce­lui-ci a dû com­po­ser avec la dis­pa­ri­té des es­paces mis à sa dis­po­si­tion : la grande et im­po­sante nef, et les salles d’ex­po­si­tions ad­ja­centes, plus étri­quées. L’ins­tal­la­tion pro­duite vise à fé­dé­rer ces deux réa­li­tés et am­biances. Pour ce faire, l’ar­tiste a ima­gi­né une ar­ti­cu­la­tion de mo­dules, aus­si bien « ar­chi­tec­tu­raux » que « sculp­tu­raux », qui s’em­boîtent, se jux­ta­posent, se suc­cèdent, s’in­ter­pé­nètrent et, bien en­ten­du, ré­agissent au Cent­quatre, mo­dules aux­quels il a, chose rare chez lui, at­tri­bué des titres : le bâ­ti­ment, la chambre, l’ate­lier, le mur, etc. Fi­dèle à son vo­ca­bu­laire et à sa syn­taxe tein­tés d’une aus­té­ri­té en trompe-l’oeil, qui doit au­tant à l’hé­ri­tage du mou­ve­ment de Sti­jl qu’à l’art mi­ni­mal et à la site spe­ci­fi­ci­ty des an­nées 1960 et 1970, Ko­ning a conçu un par­cours que le spec­ta­teur peut em­prun­ter en toute li­ber­té. Jouant la carte des contrastes, pour ne pas dire des contra­dic­tions, il a su à cet égard ins­tau­rer un rythme où in­té­rieurs et ex­té­rieur, vides et pleins, noir et blanc et cou­leurs, ho­ri­zon­tales et ver­ti­cales se ré­pondent. En tra­ver­sant son ins­tal­la­tion, l’ar­tiste s’in­ter­roge : s’agit-il d’une oeuvre et d’un es­pace, comme le sug­gère le titre, ou de plu­sieurs ? Tel mur est-il un élé­ment dis­jonc­tif ou fé­dé­ra­teur ? Jouit-il d’une au­to­no­mie ? Le mo­dule évi­dé que l’on peut voir tan­tôt de l’in­té­rieur, tan­tôt de l’ex­té­rieur, ja­mais les deux à la fois, consti­tue-til une pièce ou deux ? Doit-on en­fin éclai­rer le la­by­rinthe ou, au contraire, le plon­ger dans le noir afin de sol­li­ci­ter d’autres sens, à com­men­cer par le tou­cher, mais aus­si en­cou­ra­ger la mé­moire des lieux pour mieux s’orien­ter. Ces ques­tions, Ko­ning se les pose et ne cherche ja­mais, à l’image de ses construc­tions, à cloi­son­ner son dis­cours. Il se dit prag­ma­tique (le mot re­vient à de nom­breuses re­prises dans les dis­cus­sions et les vi­sites) et n’hé­site pas à conver­tir le doute en for­mi­dable mo­teur d’in­ves­ti­ga­tions, tant spa­tiales que tem­po­relles. Le spec­ta­teur, dont les pos­si­bi­li­tés ki­nes­thé­siques sont ex­ploi­tées ici avec sub­ti­li­té, y trouve son compte. Car rares sont fi­na­le­ment les ex­po­si­tions à éri­ger l’in­cer­ti­tude comme prin­cipe es­thé­tique.

Erik Ve­rha­gen

Seeing an art show with the ar­tist is of­ten vexing, so­me­times ste­rile and even coun­ter­pro­duc­tive. The pro­blem is one of dis­tance, and al­so of role. Ar­tists are not ne­ces­sa­ri­ly the best equip­ped to com­ment on their own out­put. Like cer­tain com­po­sers who don’t know how to lead an or­ches­tra but in­sist on conduc­ting their own work, cer­tain ar­tists should just not go there. But in the case of Kri­jn de Ko­ning, this exer­cise turns out to be fruit­ful. It be­comes just ano­ther stage in the work in pro­gress, a pro­cess of pro­duc­tion where the ar­tist is in charge of the re­so­lu­tion or sub­ver­sion of the com­po­nents un­til the last mi­nute Es­pace - Cou­leurs is a site-spe­ci­fic work, in confor­mi­ty with this Dutch ar­tist’s usual prac­tice. He was im­pres­sed by the chal­lenge pre­sen­ted by the spaces he was of­fe­red be­cause of the dis­pa­ri­ty bet­ween the grand, im­po­sing high-cei­lin­ged cen­tral area and the cram­ped ad­ja­cent ex­hi­bi­tion rooms. His de­si­gn tries to con­nect these two rea­li­ties and am­biances. He de­si­gned a set of im­bri­ca­ted and in­ter­pe­ne­tra­ting mo­dules that are just as much sculp­tu­ral as ar­chi­tec­tu­ral, and of course in­te­ract with the Cent­quatre art cen­ter it­self. Unu­sual­ly for him, he gave each mo­dule a name: buil­ding, bedroom, stu­dio, wall, etc. Fai­th­ful to the vo­ca­bu­la­ry he has de­ve­lo­ped and its syn­tax tin­ged with a trompe-l’oeil aus­te­ri­ty roo­ted in the De Sti­jl mo­ve­ment as well as the mi­ni­ma­lism and site-spe­ci­fi­ci­ty of the 1960s and 70s, the re­sult is an open ins­tal­la­tion th­rough which vi­si­tors can move al­most any way they want. Ma­king full use of con­trasts and contra­dic­tions, he has been able to es­ta­blish a rhythm where in­te­riors and ex­te­riors, so­lids and voids, black and white and co­lors, ho­ri­zon­tals and ver­ti­cals all echo each other. As we wal­ked th­rough the mo­dules, he won­de­red if we were seeing a single art­work and space, as the title sug­gests, or ma­ny. Does that wall bring things to­ge­ther or se­pa­rate them? That hol­low mo­dule that can be seen as an ex­te­rior or an in­ter­ior but ne­ver both at once—does it consti­tutes one piece or two? Last­ly, should the la­by­rinth be ligh­ted, or on the contra­ry plun­ged in­to dark­ness in or­der to awa­ken other senses, star­ting with the sense of touch, and en­cou­rage people to re­ly on their me­mo­ry of the ve­nue to bet­ter orient them­selves? Ko­ning leaves these ques­tions open, like his construc­tions them­selves. He calls him­self a prag­ma­tist (a word he of­ten used du­ring our dis­cus­sions and vi­sits) and doesn’t he­si­tate to trans­form doubt in­to a po­wer­ful mo­tor dri­ving his tem­po­ral as well as spa­tial in­ves­ti­ga­tions. The subtle ways in which vi­si­tors have been free to ex­ploit all their ki­nes­the­tic abi­li­ties makes this a ve­ry plea­su­rable ex­pe­rience. Not ma­ny ex­hi­bi­tions take the un­cer­tain­ty prin­ciple as the ba­sis of their aesthetics.

Trans­la­tion, L-S Tor­goff

Ci-des­sus et ci-des­sous/ this page: Kri­jn de Ko­ning. Vue de l’ex­po­si­tion « Es­pace - Cou­leurs ». (Ph. M. Do­mage) Ex­hi­bi­tion view

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