Lei­ris contem­po­rain.

Pro­pos de Ma­thieu K. Abon­nenc, Jean-Mi­chel Al­be­ro­la, Ka­der At­tia, Mi­quel Bar­celó, Ca­mille Hen­rot, Mar­cel Mi­racle re­cueillis par Anaël Pi­geat

Art Press - - ÉDI­TO -

Lei­ris our contem­po­ra­ry Pro­pos de Ma­thieu K. Abon­nenc, Jean-Mi­chel Al­be­ro­la, Ka­der At­tia, Mi­quel Bar­celó, Ca­mille Hen­rot, Mar­cel Mi­racle, re­cueillis par Anaël Pi­geat

Pour éclai­rer les do­cu­ments et les oeuvres mo­dernes sur les­quelles Mi­chel Lei­ris a écrit, qui sont nom­breuses dans Lei­ris & Co au Centre Pom­pi­dou-Metz, Ma­rie-Laure Ber­na­dac, conser­va­teur gé­né­ral du pa­tri­moine et co­com­mis­saire de l’ex­po­si­tion avec Agnès de la Beau­melle et De­nis Hol­lier, a in­vi­té six ar­tistes qui ont bien vou­lu ré­pondre à nos ques­tions à pro­pos de l’in­fluence que Lei­ris a eue sur leur tra­vail. Leurs dif­fé­rentes ap­proches donnent une vi­sion ka­léi­do­sco­pique de cette oeuvre, et Lei­ris ap­pa­raît comme le pré­cur­seur de plu­sieurs orien­ta­tions de la pen­sée contem­po­raine, dans le champ de l’art, dans ce­lui des études post-co­lo­niales, et dans ce­lui de l’au­to­fic­tion. Comme Ma­rie-Laure Ber­na­dac le sou­ligne, « Lei­ris est au­jourd’hui une ré­fé­rence pour un cer­tain nombre d’ar­tistes, car il a su trans­for­mer l’eth­no­gra­phie en lit­té­ra­ture, comme une eth­no­gra­phie de lui-même. Dans

l’Afrique fan­tôme, il dit sa dif­fi­cul­té d’être par rap­port à l’autre, son sen­ti­ment d’être re­je­té ». De plus, il n’a ja­mais ces­sé de se po­ser des ques­tions sur le sta­tut des ob­jets qui étaient col­lec­tés pen­dant la mis­sion Da­kar-Dji­bou­ti au cours de la­quelle il a écrit son Afrique fan­tôme en guise de jour­nal de bord. « Il s'est tou­jours po­si­tion­né dans les pé­ri­phé­ries, en marge du Sur­réa­lisme et du Par­ti com­mu­niste, dans un grand écart constant dû au doute pro­fond qui l’ha­bi­tait », dit en­core Ma­rie-Laure Ber­na­dac. Lei­ris a écrit sur Pi­cas­so au­tant que sur Mar­cel Du­champ, sur Schön­berg au­tant que sur Stra­vins­ky. « Ce­la lui a don­né une dis­tance juste. Il est l’in­tel­lec­tuel qui, de Ray­mond Rous­sel au foyer ma­lien d’Ivry, dé­fend les po­pu­la­tions noires, mais aus­si les cultures syn­cré­tiques bien avant Edouard Glis­sant qui vient le voir quand il ar­rive à Pa­ris. Il est l’homme des pa­ra­doxes. » Ce­la donne au­jourd’hui à son oeuvre toute son ac­tua­li­té.

AP LA SUB­JEC­TI­VI­TÉ À SON PA­ROXYSME MA­THIEU K. ABON­NENC

J’ai ré­cem­ment re­trou­vé des pho­to­gra­phies faites par mon grand-père dans les an­nées 1930; il les avait in­dexées se­lon les mé­thodes de Lei­ris et de Griaule. C’est à ce mo­ment là que je me suis re­plon­gé dans l’Afrique fan

tôme que j’avais lu quand j’étais en­core étu­diant. On peut prendre ce livre sous dif­fé­rents angles, comme un feuille­tage : un jour­nal de voyage, des ré­cits psy­cha­na­ly­tiques de rêves, une chro­nique co­lo­niale et an­ti­co­lo­niale puisque Lei­ris dé­couvre pen­dant la mis­sion Da­kar-Dji­bou­ti qu’il est fon­ciè­re­ment an­ti­co­lo­nia­liste, au point qu’il se fâche avec Griaule au mo­ment de la pa­ru­tion du livre. Dans mon film Sec­teur IX B de pro­phy­laxie

de la ma­la­die du som­meil, j’ai vou­lu am­pli­fier ce que Lei­ris a fait : la dé­route de la mé­thode scien­ti­fique. J’avais dé­jà réa­li­sé un tra­vail sur la ques­tion de la bio­gra­phie des ob­jets, dont une par­tie est mon­trée en ce mo­ment au CAPC de Bor­deaux, Un film ita­lien (Afri­ca

Ad­dio). Pour ce­la, j’avais fait l’ac­qui­si­tion de croix de cuivre fa­bri­quées au Con­go à la fin du 19e et au dé­but du 20e siècle. C’est l’une des pre­mières res­sources que les Belges ont pillées au Con­go; ils les en­voyaient en Bel­gique pour qu’elles soient fon­dues. Je m’in­té­resse beau­coup à la ma­nière dont on s’ap­pro­prie des ob­jets pour les faire in­té­grer un autre sys­tème sym­bo­lique et éco­no­mique. Sec­teur IX B de pro­phy­laxie de la ma­la­die du

som­meil parle de l’Afrique fan­tôme par ses cô­tés les plus étranges. Mon idée était de m’in­té­res­ser aux drogues et mé­di­ca­ments que pre­naient ces eth­no­logues : ils étaient constam­ment dans un état de conscience chi­mi­que­ment mo­di­fié par le lau­da­num ou la qui­nine, si bien qu’ils ne pou­vaient pas pro­duire un dis­cours scien­ti­fique ob­jec­tif. Lei­ris prend ce par­ti dans l’Afrique fan­tôme: c’est la sub­jec­ti­vi­té pous­sée à son pa­roxysme qui per­met l’ob­jec­ti­vi­té. Le film est une fic­tion où il est peu ques­tion de Lei­ris fron­ta­le­ment, mais qui tourne au­tour du su­jet. Comment ra­me­ner vers soi des choses qui de­meurent opaques ? Comment uti­li­ser un dis­cours scien­ti­fique pour les rendre li­sibles ? Une hy­po­thèse à la­quelle je ne crois pas, pas plus que Lei­ris n’y croyait. Ce qui m’in­té­resse chez lui est qu’il uti­lise la bio­gra­phie comme une porte d’en­trée la plus pe­tite pos­sible, pour élar­gir en­suite son pro­pos. Le per­son­nage prin­ci­pal de ce film est une cher­cheuse qui es­saye de voir ce que contient une stra­té­gie comme celle de Lei­ris dans l’Afrique fan­tôme, et la ma­nière dont ce­la « tra­vaille » un dis­cours scien­ti­fique.

Né en 1977 en Guyane fran­çaise. Vit à tra­vaille à Metz L’AN­THRO­PO­LO­GIE EN QUES­TIONS CA­MILLE HEN­ROT J’ai lu l’Afrique fan­tôme à New York, quand j’ai dé­ci­dé de m’y ins­tal­ler en 2010. C’était aus­si le mo­ment où je com­men­çais mes Iké­ba­nas. En­suite j’ai lu l’Homme sans hon­neur, notes pour le Sa­cré dans la vie quo­ti­dienne. Pen­dant mon voyage en Inde, en 2010, j’ai sou­vent res­sen­ti le ma­laise que Lei­ris dé­crit, le fait de perdre son iden­ti­té et même par­fois son genre, parce que l’on de­vient un re­pré­sen­tant de son es­pèce. Au Va­nua­tu, j’ai as­sis­té à une messe où une femme prêtre m’a pré­sen­tée comme the Whi­te­man ; pour beau­coup d’In­diens j’étais une amé­ri­caine. Ce qui m’in­té­resse dans l’an­thro­po­lo­gie ce sont les pro­blèmes qu’elle se pose à elle-même. En 2011, j’ai été en­voyée en Inde par le Centre Pom­pi­dou; je de­vais ra­me­ner un film un peu comme dans une mis­sion on doit rap­por­ter des ob­jets. Dans l’Afrique fan­tôme, il y

a un mo­ment où Lei­ris dé­cide de prendre le contrôle de la ca­ra­vane car le chef de l’ex­pé­di­tion est ra­ciste ; il vou­drait par­ler avec l’homme qui s’oc­cupe des mules parce qu’il a de bonnes his­toires à ra­con­ter ; il vou­drait al­ler en Éthio­pie qui n’a pas en­core été co­lo­ni­sée. Mais il n’a pas pré­vu qu’à par­tir de onze heures il fait trop chaud pour mon­ter le cam­pe­ment, il se re­trouve seul sous le so­leil, et de­vient pire que ce­lui qu’il ju­geait bru­tal. À la fin il ne sait plus où est sa place et, quand il re­vient à Pa­ris, alors que la guerre a été dé­cla­rée, il est to­ta­le­ment dé­sta­bi­li­sé. Le livre qui m’a le plus ins­pi­rée est l’Homme

sans hon­neur : Lei­ris ex­plique que l’art est un en­semble de si­tua­tions pri­vi­lé­giées. Or, n’im­porte quelle ins­tal­la­tion peut se dé­fi­nir ain­si : c’est l’idée de trou­ver un ordre pour lut­ter contre le tu­multe in­té­rieur pro­vo­qué par le monde ex­té­rieur. Lei­ris est très sen­sible, il est bou­le­ver­sé par les gestes qu’il a faits ou n’a pas faits. Dans

l’Afrique fan­tôme, il parle de la mas­tur­ba­tion et de son rap­port à l’ima­gi­naire, un pas­sage qui m’a beau­coup ins­pi­rée pour la scène de mas­tur­ba­tion de Grosse fa­tigue, et pour mes des­sins Tro­pics of Love. Il vit dans un monde de fan­tasmes, ce qui l’em­pêche d’avoir une sexua­li­té tour­née vers l’autres et, en même temps, il rêve de ce qui est le plus « autre » pos­sible. Il est amou­reux de la fille de la sor­cière et se rend compte qu’il ne pour­ra pas avoir de re­la­tion avec elle ; il est à la fois hon­nête et dé­ran­geant.

Née en 1978 à Pa­ris. Vit et tra­vaille à Pa­ris et New York

RÉ­PA­RER KA­DER AT­TIA

Ce qui m’a le plus in­té­res­sé dans l’Afrique

fan­tôme est le rap­port entre l’ob­jet de la mo­der­ni­té et la tra­di­tion. Quand An­dré Bre­ton dé­clare que les masques sont des ob­jets d’art, il est contem­po­rain d'un ordre des choses où la re­la­tion entre l’Oc­ci­dent et les cultures ex­tra oc­ci­den­tales est à sens unique. Au­jourd’hui, ces der­nières, l’an­thro­po­lo­gie, et même les cultures oc­ci­den­tales tra­di­tion­nelles, sont d’ac­tua­li­té en art. Pour­tant, on ou­blie l'his­toire de ces ob­jets. Je cherche à mon­trer la fa­çon dont la co­lo­ni­sa­tion se ra­mi­fie, aus­si bien dans les do­maines po­li­tique et éco­no­mique qu’à tra­vers les arts. Or je vois chez Lei­ris, comme chez d'autres de ses contem­po­rains, l’idée d’une dé­pos­ses­sion de ces ob­jets, qui passe pour Ma­thieu Kleyebe Abon­nenc. « Sec­teur IX B de pro­phy­laxie de la ma­la­die du som­meil ». 2015. Film HD, 16’9, 35mn. (Co­pro­duc­tion Centre Pom­pi­dou-Metz, CAC Bré­ti­gny. En par­te­na­riat avec le Mu­séum na­tio­nal d’his­toire na­tu­relle, le Mu­sée du quai Bran­ly, et l’IFAN Da­kar. Court. et co­pro­duc­tion ga­le­rie Mar­celle Alix, Pa­ris. Pro­duc­tion red shoes/Some Shoes)

in­si­gni­fiante alors qu'elle est pro­blé­ma­tique. D’où l’idée d’une ré­ap­pro­pria­tion, d’une ré­pa­ra­tion. La plu­part des ob­jets tra­di­tion­nels afri­cains se trouvent en Oc­ci­dent. Ils in­carnent un es­pace in­ter­mé­diaire entre l’Oc­ci­dent et le monde ex­tra-oc­ci­den­tal, une « dia­spo­ra », se­lon John Pfef­fer, qui fait écho à la créo­li­té d’Edouard Glis­sant. Les Masques mi­roirs créent une mise en abîme du spec­ta­teur à tra­vers son re­flet frag­men­té sur un masque afri­cain, et donnent une autre vi­sion de Lei­ris, une autre gé­néa­lo­gie de l’art contem­po­rain. Un pas­sage de

l’Afrique fan­tôme dé­crit les membres de l’ex­pé­di­tion em­por­tant des sta­tues dans leurs bottes au mo­ment où ils quittent un vil­lage. Je cherche à res­ser­rer le lien qui nous sé­pare des cultures et modes de re­pré­sen­ta­tion de l'Afrique tra­di­tion­nelle, à rendre à ces ob­jets leur rôle dans l’his­toire. Le cu­bisme est lié à la sta­tuaire ibé­rique, et aux arts pre­miers, mais je suis frap­pé de ce que l’in­fluence de ces der­niers sur l’art mo­derne est de plus en plus l’ob­jet d’un dé­ni. Dès 1936, le MoMA mon­trait des arts pre­miers mais, dans Pi­cas­so et les maîtres, il n’y avait pas un masque afri­cain – nous en avons sou­vent par­lé avec Ma­rie-Laure Ber­na­dac, com­mis­saire de cette ma­gni­fique et his­to­rique ex­po­si­tion (1). Des pans en­tiers de la so­cié­té sont en jeu : comment vivre en­semble avec nos dif­fé­rences et nos bles­sures. Ce­la re­joint ce que j’ai dit dans le

Monde à pro­pos des at­ten­tats contre Char­lie Heb­do : les po­pu­la­tions qui des­cendent des co­lo­nies n’ont pas re­çu à l’école d’ex­pli­ca­tions sur ces dé­pos­ses­sions, ces hu­mi­lia­tions, sur les mil­liers de ti­railleurs sé­né­ga­lais et al­gé­riens qui sont morts. En France, nous avons un manque consi­dé­rable de croyance en l’his­toire qu'il est né­ces­saire de ré­pa­rer.

Né en 1977 à Du­gny. Vit et tra­vaille à Ber­lin

ILS POR­TAIENT DES ARMES MI­QUEL BAR­CELÓ

Le pre­mier livre de Lei­ris que j’ai lu est l’Afrique fan­tôme, au re­tour de mon pre­mier voyage au Ma­li en 1987, mais je pré­fère au­jourd’hui l’Âge d’homme. Pen­dant vingt­cinq ans, j’ai eu une mai­son au pays Do­gon, à San­gha, juste à un en­droit où a été prise une pho­to de Mi­chel Lei­ris et de Mar­cel Griaule au bord de la fa­laise : je m’y as­seyais pour lire avec les pieds dans le vide, face au vent. La lec­ture de l’Afrique fan­tôme m’a per­mis de mieux com­prendre les rap­ports per­vers de l’an­thro­po­lo­gie et du co­lo­nia­lisme. En 1934, Lei­ris est la pre­mière voix tou­ba­baou (d’un blanc), à par­ler du ma­laise qu’il éprouve à l’idée d’ex­po­ser des ob­jets de culte, comme la Mère du masque dont s’est em­pa­ré Griaule dans le vil­lage de Go­go­li, un ob­jet sa­cré qui ne sort ni ne danse ja­mais. On

ima­gine ces eth­no­logues avec un crayon à la main, mais ils por­taient des armes. Et je suis plu­tôt du cô­té de Lei­ris que de ce­lui de Griaule parce que Lei­ris est du cô­té de l’art, de la culture, et de l’es­prit. J’ai ren­con­tré des gens qui ont connu Griaule ; il y avait dans ses tra­vaux une forme de pillage mais – et il ne faut pas que mes pro­pos soient mal in­ter­pré­tés – les Oc­ci­den­taux ont aus­si fait des choses po­si­tives, des bar­rages par exemple. Au­jourd’hui, il y a en­core des pillages mais on ne construit plus de bar­rages. À la dif­fé­rence d’An­dré Gide, qui ex­prime dans son jour­nal sa com­pas­sion, Lei­ris voit la si­tua­tion avec lu­ci­di­té. D’autre part, dans la Langue se­crète des Do­gon de San­ga (1948), il trans­crit la cé­ré­mo­nie d’in­tro­ni­sa­tion du Ho­gon (le chef Do­gon) : il a com­pris que c’était une langue an­cienne de Gui­née, par­lée seule­ment dans ces grandes cé­ré­mo­nies. Ce beau texte est fait de phrases sans verbes, une suc­ces­sion de sub­stan­tifs.

Le ta­bleau que je montre à Metz, San­gha

1921, est de la taille d’un grand livre, que j’ai peint au Ma­li dans les an­nées 1990. C’est un pe­tit jeu per­vers : la pre­mière ren­contre d’un blanc coif­fé d’un casque d’ex­plo­ra­teur et mu­ni d’un pis­to­let, et d’un do­gon qui porte un masque et mes san­dales, comme si j’avais dé­jà été là avant. Je trou­vais bien de don­ner un peu de lé­gè­re­té à ce su­jet.

Né en 1957 à Ma­jorque. Vit et tra­vaille à Pa­ris

L’UL­TRA-LO­CA­LI­TÉ DE MI­CHEL LEI­RIS JEAN-MI­CHEL AL­BE­RO­LA

L'Âge d'homme et l’Homme sans hon­neur, notes pour le Sa­cré dans la vie quo­ti­dienne ont une grande proxi­mi­té avec ce que nous sommes. Lei­ris ne dé­borde pas de ce qu’il voit, de ce qu’il pense, de ce qu’il vit. Il sait qu’il existe du sur­na­tu­rel, des phé­no­mènes qui le dé­bordent, car il a fré­quen­té les Sur­réa­listes, mais il s’ar­rête avant, car il sait aus­si que l’in­tel­li­gence de ces phé­no­mènes est dans le réel. Il a une sorte d’ul­tra-lo­ca­li­té. Il y a un lien sans doute avec Ar­taud, une lit­té­ra­li­té de l’ex­té­rieur de la per­sonne où tout est pos­sible. Lei­ris réa­lise ce qui est à l’in­té­rieur de son ter­ri­toire res­sen­ti. Ce n’est pas de la pru­dence, c’est « la conscience claire ». À l’in­té­rieur de nos li­mites, il n’y a plus de li­mites, et c’est beau­coup plus com­pli­qué que si on en sort. Page de gauche / page left: Ca­mille Hen­rot. « Les flam­beurs d'hommes », “Men Bur­ners.” Mar­cel Griaule, et « L'homme sans hon­neur : notes pour le sa­cré dans la vie quo­ti­dienne », Mi­chel Lei­ris (les deux images : sé­rie « Est-il pos­sible d’être ré­vo­lu­tion­naire et d’ai­mer les fleurs ? »). 2012. (Court. l’ar­tiste et gal. ka­mel men­nour, Pa­ris ; Ph. F. Seixas). Ci-contre / right: Ka­der At­tia. « Peau noire, Masque blanc ». Bois et mi­roirs. (Court. ga­le­rie Na­gel Drax­ler; Ph. P.Guyon). “Black Skin, White Mask”

Rim­baud, Kaf­ka, Ray­mond Rous­sel sont aus­si dans cette des­crip­tion de cette la lit­té­ra­li­té, hors de l’in­ter­pré­ta­tion et hors du sym­bo­lique. Lei­ris part avec Griaule pour al­ler dans un ter­ri­toire in­con­nu dé­crire ce qui s’y passe ; c’est un vrai tra­vail d’eth­no­logue. Dans les an­nées 1980, l’Afrique était pour moi un moyen d’être ailleurs. J’ai par­lé aus­si de l’ora­li­té en Afrique, par rap­port à nos so­cié­tés très écrites, un su­jet que Lei­ris évoque aus­si entre autres choses. C’est en 1994 que j’ai fait les por­traits de Lei­ris qui sont mon­trés dans l’ex­po­si­tion, au mo­ment de l’af­faire du Rwan­da. J’ai pris deux axes : les pre­miers ré­seaux de la Ré­sis­tance du Mu­sée de l’Homme et le Mas­sacre des In­no­cents de Pous­sin. Dans ces por­traits, on voit la tête de Lei­ris, comme un fan­tôme. Je les ai ri­tua­li­sés avec des at­taches pa­ri­siennes et des ti­ckets de mé­tro, l’ob­jet que je per­çois comme le plus réel à Pa­ris, donc sa­cré. C’est une ma­nière de par­ler du dé­pla­ce­ment à l’in­té­rieur du lo­cal. Ce­la m’est ve­nu avec la lec­ture de l’Âge d’homme. Lei­ris est une conscience po­li­tique, c’est la « conscience claire » dont parle Karl Marx. Il a fait son bou­lot sans cher­cher à en­trer ou non dans la lit­té­ra­ture. Se­lon lui, « l’art est le bâ­tard du jeu et de la re­li­gion ». Il y a l’es­pace po­li­tique et re­li­gieux où nous nous trou­vons, mais il y a aus­si le jeu, et là on est sau­vé.

Né en 1953 à Saï­da. Vit et tra­vaille à Pa­ris

LA POÉ­SIE DE MI­CHEL LEI­RIS MAR­CEL MI­RACLE

J’ai dé­cou­vert Lei­ris il y a peut-être vingt ans ; à tra­vers Ba­ga­telles vé­gé­tales que j’ai lu chez un bou­qui­niste à Lau­sanne, un livre d’apho­risme avec une cou­ver­ture de Miró. C’est Ray­mond Rous­sel qui m’a fait en­trer dans Lei­ris, car je me suis ren­du compte qu’ils s’étaient connus. En­suite j’ai lu la Règle

du jeu et Fis­sures. Pour écrire mon texte dans le ca­ta­logue de l’ex­po­si­tion, je me suis ap­puyé sur Vois dé­jà l’ange, pa­ru dans

les Temps mo­dernes, puis re­pris dans Four­bis (1955). Lei­ris est en Al­gé­rie, il parle d’une ren­contre avec une pros­ti­tuée au vi­sage ta­toué, Kha­did­ja, et il fait son fa­meux com­men­taire sur le « cum » la­tin. Je par­tage la fas­ci­na­tion de Lei­ris pour la ma­gie de l’Afrique. Je suis né à Ma­da­gas­car, puis j’ai été géo­logue dans le Magh­reb, je connais bien la Li­bye et l’Al­gé­rie. Au mo­ment où il écrit ce texte, Lei­ris est mi­li­taire en Al­gé­rie. En pleine époque co­lo­niale, très jeune, il a une dis­tance for­mi­dable. Par ailleurs, il fait sa thèse sur la pos­ses­sion, or j’ai moi-même été ini­tié à une mé­thode de di­vi­na­tion à Ma­da­gas­car, le si­ki­dy, puis, dans le dé­sert du Magh­reb, j’ai ren­con­tré les « Ghoules », êtres ma­giques qui m’ont trans­por­té. À vrai dire, je ne connais pas bien son tra­vail d’eth­no­logue, c’est sa poé­sie qui m’in­té­resse – moi-même je me consi­dère sur­tout comme un poète. Pre­nons Mar­ron

sculp­tés pour Mi­ro, n°10: « Qui en dit le plus long, la craie, ce brin d’écume à la sur­face du ta­bleau noir, ou les bouches ou­vertes dans la blan­cheur du dé ? ». J’ai fi­ni ma car­rière comme ins­ti­tu­teur, et j’ai écrit pen­dant vingt ans au ta­bleau noir. En quatre lignes, il y a la géo­lo­gie, le ta­bleau noir, et l’in­no­cence du jeu. Je suis très proche de cette poé­sie. Pour les des­sins mon­trés à Metz, je suis par­ti des trois pre­miers poèmes de Fis­sures, qui disent la sim­pli­ci­té de la pein­ture de Miró : « Rien, et pour­tant pas le vide. Plu­tôt que rien, un rien » ; « Sans doute il ne s’en faut que d’un fil mais un rien ce n’est pas rien. » J’ai es­sayé de faire un tra­vail gra­phique sur ce rien à par­tir du­quel on peut ma­gni­fier le monde. Ces oeuvres sont des pe­tites fi­gures faites à par­tir de dé­bris sur un grand fond jaune, comme ten­du au-des­sus du vide, avec le texte de Lei­ris tout au­tour.

Né en 1957 à Ma­da­gas­car. Vit et tra­vaille en France, au Sa­ha­ra tu­ni­sien et en Suisse.

( 1) Pi­cas­so et les maîtres, Grand Pa­lais, 2009, Pa­ris. Ci­tons aus­si l’ex­po­si­tion très dis­cu­tée de Wi­liam Ru­bin au MoMA, Pri­mi­ti­vism in the 20th cen­tu­ry, Af­fi­ni­ty of the Tri­bal and the Mo­dern, au MoMA en 1984 (ndlr).

Ci-contre / left: Mi­quel Bar­celó. « En 1935- San­gha Go­go­ly ». 2000. Tech­nique mixte sur toile. 41 x 30 cm. Mixed me­dia (© M. Bar­celó ; Ph. An­dré Mo­rin, 2010) Page de droite / right: Mar­cel Mi­racle. « Fis­sures1 », « Fis­sures2 », « Fis­sures3 ». 2011. 30 x 20 cm. Tech­nique mixte, bic, craie grasse sur pa­pier. (Court. ali­ce­day, Bruxelles, et Ma­gnin-A Pa­ris. Mixed me­dia

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