No­mans­land - Nau­mans­land

Art Press - - ÉDITO - Ro­bert Storr

De Bruce Nau­man, au­cune pré­sen­ta­tion ma­jeure des oeuvres n’avait été mon­trée à Pa­ris de­puis une quin­zaine d’an­nées. La Fon­da­tion Car­tier pour l’art contem­po­rain a choi­si, pour la vaste ex­po­si­tion qu’elle pro­pose jus­qu’au 21 juin, un en­semble d’oeuvres ré­centes, in­édites en France, et d’autres plus an­ciennes. Quant à Ro­bert Storr, il re­vient sur une oeuvre certes concep­tuelle, mais dont la com­plexi­té et la ri­gueur es­thé­tique ré­sonnent du­ra­ble­ment face à la va­cui­té des stra­té­gies tant ar­tis­tiques que mer­can­tiles.

Il était une fois les an­nées 1960, où l’on ne par­lait guère que de « ré­so­lu­tion de pro­blèmes ». C’est qu’il fal­lait de­vi­ner la di­rec­tion que pren­drait l’art, éli­mi­ner toute forme de dis­trac­tion ou d’obs­tacles, et par­ve­nir au but le pre­mier. Tout ce­la se pas­sait à l’apo­gée du for­ma­lisme amé­ri­cain ( en­fin, c’était ce que croyaient ses fi­dèles). À l’époque ré­gnait sans conteste l ’idée que chaque mé­dium pos­sé­dait une es­sence qu’il in­com­bait à l’ar­tiste de ré­vé­ler. Mal­gré les grandes dé­cla­ra­tions de ses dé­fen­seurs, le règne de cette idéo­lo­gie fut, en fin de compte, éton­nam­ment bref. Dès la fin de la dé­cen­nie, des ta­lents agi­tés avaient com­men­cé à sa­per les sup­po­si­tions de l’or­tho­doxie en réa­li­sant des tra­vaux qui sou­le­vaient des ques­tions aux­quelles il était im­pos­sible de don­ner des ré­ponses prêtes à l’em­ploi et se­lon des termes étroi­te­ment for­mels, lo­giques ou re­le­vant de l’his­toire de l’art. Cet art ne sui­vait pas de développement li­néaire en vue d’une fin pré­vi­sible et ne se sou­ciait pas des slo­gans de ceux qui s’ima­gi­naient écrire les règles à la place des pra­ti­ciens. C’était de l’art fait par des hommes et des femmes qui choi­sis­saient leurs moyens en ac­cord avec des contin­gences, em­pê­chant toute forme de cer­ti­tude sur quoi que ce soit. Si un ar­tiste a in­car­né ce tour­nant, c’est bien Bruce Nau­man.

PRES­SION SUR LE CORPS

Peu d’ar­tistes aus­si in­tel­lec­tuel­le­ment ri­gou­reux sont aus­si peu pro­gram­ma­tiques que Nau­man, qui est pour ain­si dire in­clas­sable. Au­cune éti­quette ne lui va. De sur­croît, il n’a pas de style im­mé­dia­te­ment re­con­nais­sable, pas d’idéo­lo­gie vrai­ment ca­rac­té­ris­tique, ni de pro­blé­ma­tique ou d’ordre du jour co­hé­rents. De­puis cin­quante ans, il suit ses propres in­tui­tions, ce qui l’a conduit à pro­duire un cor­pus mor­pho­lo­gi­que­ment dis­pa­rate, mais dont toutes les par­ties forment mys­té­rieu­se­ment un tout. Ce cor­pus couvre une vaste gamme de re­gistres émo­tion­nels, flir­tant, d’un cô­té, avec le co­mique gros­sier, et, de l’autre, avec un ex­pres­sion­nisme évident. Mais le plus im­pres­sion­nant dans la dé­marche de Nau­man, c’est que si les pré­misses de sa créa­tion sont par­fois très « concep­tuelles » (et « ar­tiste concep­tuel » est la ca­té­go­rie dans la­quelle on le range le plus sou­vent), en re­vanche ses oeuvres, prises in­di­vi­duel­le­ment, qu’elles soient des ob­jets, des es­paces, des ac­tions, des mots ou en­core de la mu­sique, mettent presque tou­jours l’ac­cent, voire la pres­sion, sur le corps, et sur le sta­tut de l’es­prit en tant que par­tie in­té­grante de ce même corps et uni­que­ment se­lon une re­la­tion de conflit in­hé­rent. De toutes les ma­nières pos­sibles, Nau­man an­ti­cipe et ac­cule le spec­ta­teur en tant que son sem­blable de corps et d’es­prit. Bien que les jeux lin­guis­tiques mar­qués par la phi­lo­so­phie de Witt­gen­stein soient une des clés de l’ap­proche de Nau­man, peu « d’ar­tistes-à-idées » ma­nient comme lui les com­bi­nai­sons plas­tiques des ma­té­riaux pour en­gen­drer, cor­ré­la­ti­ve­ment à ses concepts, toutes les formes qu’il crée, les sons qu’il pro­duit, tout en fai­sant la lu­mière sur les re­coins les plus sombres et les plus obs­curs de la conscience. Les grandes ques­tions que Nau­man af­fronte sont fon­da­men­ta­le­ment exis­ten­tielles, et, en tant que telles, elles de­meurent par dé­fi­ni­tion in­so­lubles. À l’in­jonc­tion phi­lo­so­phique clas­sique : « Connais-toi toi-même », Nau­man ré­agit en de­man­dant: « Oui, mais com­ment » ? Il s’at­telle à ce pro­blème en pro­po­sant une sé­rie d’hy­po­thèses épis­té­mo­lo­giques ou des pa­ris on­to­lo­giques vi­sant à su­ci­ter à la fois des spé­cu­la­tions ana­ly­tiques et une réac­tion vis­cé­rale per­met­tant d’al­ler au-de­là des idées re­çues et des sen­ti­ments ac­cep­tés. Ce qui donne la pos­si­bi­li­té d’abor­der des di­lemmes phi­lo­so­phiques, voire mé­ta­phy­siques de fa­çon terre-à-terre, pour que nous puis­sions nous y confron­ter et ain­si nous an­crer dans les tour­ments de l’être, qui ne sont que trop hu­mains. Blaise Pas­cal les for­mule comme une op­po­si­tion dia­lec­tique entre le sa­cré et le pro­fane, entre l’éle­vé et l ’avi­li : « ni ange, ni bête, mais l’homme ». Nau­man, lec­teur at­ten­tif de Sa­muel Be­ckett, accorde pour sa part une place à l’exis­tence de l’âme, mais dresse nos na­tures hu­maine et ani­male l’une contre l’autre sans pour au­tant don­ner d’es­pace à

la ré­so­lu­tion ou en­core à la moindre pos­si­bi­li­té de trans­cen­dance. Il en­lève le sa­cré, et nous aban­donne à une sorte de pur­ga­toire laïc. À une époque où sé­vit un concep­tua­lisme mal conçu, c’est-à-dire em­bar­ras­sé de no­tions pé­dantes et af­fu­blées des tout der­niers modes de fa­bri­ca­tion les plus coû­teux, Nau­man est de­ve­nu à la fois une ano­ma­lie et, en sa qua­li­té de vé­té­ran in­cor­rup­tible de l’art post-du­cham­pien, une ré­fé­rence in­con­tour­nable et rec­ti­fi­ca­tive. Là où la dé­sin­vol­ture sco­laire ré­colte des ap­plau­dis­se­ments « mon­diaux » (et éta­blit des prix re­cord), la qua­li­té la­pi­daire de Nau­man ne ré­sonne que mieux face à la va­cui­té de ces stra­té­gies es­thé­tiques fa­ciles et de ces at­ti­tudes constantes de com­mer­çants.

EN MAR­CHANT

En 2007, j’avais or­ga­ni­sé l’ex­po­si­tion de la Bien­nale de Ve­nise au­tour de l’in­ti­tu­lé « Pen­ser avec les sens / Res­sen­tir avec l’es­prit ». Nau­man n’y était certes représenté qu’au tra­vers d’une pe­tite oeuvre, mais il n’en de­meu­rait pas moins l’ar­tiste pi­vot de ce que j’en­ten­dais par l’équa­tion dia­lec­tique si­gni­fiée par le titre. Pour consti­tuer un livre de lec­tures ac­com­pa­gnant le catalogue de l’ex­po­si­tion, j’avais de­man­dé aux par­ti­ci­pants de m’en­voyer un texte qui leur pa­rais­sait im­por­tant. J’étais cu­rieux de voir s’ils sui­vraient les exemples de textes cri­tiques ac­tuels que les gens qui suivent l’art contem­po­rain s’at­tendent à lire, ou si d’autres écrits émer­ge­raient. Le plus sou­vent, ce furent d’« autres » écrits. Dans le cas de Nau­man, le texte fi­gu­rait par­mi les moins at­ten­dus et les plus suc­cincts. Il avait ré­agi en en­voyant une maxime du phi­lo­sophe grec pré­so­cra­tique du 4e siècle av. J. C., Dio­gène : père du cy­nisme, mais pas au sens per­ver­ti que nous avons hé­ri­té à force d’abus pa­res­seux du terme, comme nous le rap­pelle très jus­te­ment la Cri­tique de la rai­son

cy­nique de Pe­ter Sloterdijk. « Ce­la se ré­sout en mar­chant », dé­cla­rait Dio­gène, et ré­ité­rait Bruce Nau­man. « Ce­la » , c’est- à- dire la per­plexi­té et les contra­dic­tions, s’élu­cide en ré­flé­chis­sant lon­gue­ment, sans se pres­ser, en al­lant là où l’es­prit nous porte, au rythme de la pen­sée in­cer­taine vis-à-vis d’el­le­même, im­pa­tiente mais tou­jours dé­ter­mi­née à pour­suivre l’in­ves­ti­ga­tion. En éclai­rant, en in­car­nant, en don­nant voix et des di­men­sions spé­ci­fi­que­ment phy­siques à des pa­ra­doxes tou­jours plus dé­con­cer­tants et ré­per­cu­tants, Nau­man de­meure loyal à ce pré­cepte.

Pa­ris had not hosted a ma­jor Bruce Nau­man ex­hi­bi­tion for some fif­teen years. Th­rough June 21, the Fon­da­tion Car­tier pour l’Art Contem­po­rain is sho­wing a sub­stan­tial mix of recent work ne­ver seen in France be­fore and ol­der pieces. In an age of light­weight ar­tis­tic pro­po­sals ri­ding on com­mer­cial stra­te­gies, Ro­bert Storr sings the praises of a sin­gu­lar fi­gure in whose art the con­cep­tual di­men­sion is al­lied with a re­mar­kable aes­the­tic com­plexi­ty and ri­gor.

Once upon a time in the 1960s there was much talk of pro­blem sol­ving. The chal­lenge was to fi­gure out where art was hea­ded, eli­mi­nate all dis­trac­tions and obs­tacles along the way to that des­ti­na­tion and get there first. All this was back when Ame­ri­can For­ma­lism was in its glory days—or so adhe­rents to the faith be­lie­ved. Back when the idea that each me­dium had an es­sence and that the ar­tist’s goal was to reveal it rei­gned su­preme. Des­pite the swee­ping claims made by its ad­vo­cates, the rei­gn of this ideo­lo­gy tur­ned out to be sur­pri­sin­gly short-li­ved. By the end of the de­cade, res­tive ta­lents star­ted to un­der­mine the as­sump­tions of this or­tho­doxy by ma­king work that as­ked ques­tions which could not be rea­di­ly ans­we­red in nar­row for­mal, lo­gi­cal or art-his­to­ri­cal terms, art that didn’t fol­low a li­near de­ve­lop­ment to­ward a fo­re­seeable end and igno­red the slo­ga­nee­ring of those who pre­su­med to write the rules for prac­ti­tio­ners, art made by men and wo­men who chose their means in ac­cor­dance with contin­gen­cies that pre­clu­ded cer­tain­ty about any­thing. More than anyone Bruce Nau­man epi­to­mi­zed this shift. The least pro­gram­ma­tic of in­tel­lec­tual­ly ri­go­rous ar­tists, Nau­man is, prac­ti­cal­ly speaking, un­clas­si­fiable. No la­bel fits him. Mo­reo­ver, he has no si­gna­ture style, no tra­de­mark me­tho­do­lo­gy, no consistent theme or agen­da. For a half cen­tu­ry he has fol­lo­wed his own hunches, pro­du­cing a mor­pho­lo­gi­cal­ly dis­pa­rate but mys­te­rious­ly co­he­sive bo­dy of work with a broad range of emo­tio­nal re­gis­ters which at one ex­treme flirt with crude co­me­dy and at the other ex­treme bor­der on overt ex­pres­sio­nism.

FEL­LOW BO­DY

The most daun­ting as­pect of Nau­man’s en­dea­vor is that no mat­ter how “con­cep­tual” his wor­king pre­mises may be—and “Con­cep­tua­list” is the ru­bric conven­tio­nal­ly ap­plied to him—in­di­vi­dual works, whe­ther they turn out to be an ob­ject, a space, an ac­tion, words or mu­sic, al­most always place em­pha­sis, not to say pres­sure on the bo­dy, and on the mind’s sta­tus as an in­te­gral but in­he­rent­ly conflic­ted part of that bo­dy. In eve­ry ima­gi­nable way Nau­man an­ti­ci­pates and cor­ners the spec­ta­tor as a fel­low bo­dy and mind. Al­though Witt­gen­stein-in­flec­ted lin­guis­tic play is key to his ap­proach, to a de­gree unique among idea-ar­tists, a cor­re­la­tive toying with the plas­tic conju­ga­tions of ma­te­rials has en­gen­de­red the shapes he creates, the spaces he frames, the sounds he makes, and the light he casts on the dar­ker, more obs­cure cor­ners of cons­cious­ness. The big pro­blems Nau­man grapples with are fun­da­men­tal­ly exis­ten­tial, and as such they are, al­most by de­fi­ni­tion, in­so­luble. To the clas­sic phi­lo­so­phi­cal in­junc­tion “Know thy­self,” Nau­man re­sponds by as­king “How?” He does so by pro­po­sing a series of epis­te­mo­lo­gi­cal hypotheses or on­to­lo­gi­cal gam­bits ai­med at eli­ci­ting both

« Ca­rou­sel (Stain­less steel ver­sion) ». 1988. Acier in­oxy­dable, alu­mi­nium mou­lé, mousse

po­ly­uré­thane, mo­teur élec­trique (© Bruce Nau­man.

Ph. court. Glens­tone). Stain­less steel, cast alu­mi­num, po­ly­ru­re­thane foam,

elec­tric mo­tor

Ci-des­sous et page de gauche /

be­low and page left: « Pen­cil Lift / Mr.Ro­gers ». 2013. Ins­tal­la­tion au­dio­vi­suelle : 1 écran LED. Com­po­sant de droite : Mr. Ro­gers, 46 sec, en boucle (© Bruce Nau­man; Ph. Court. Spe­rone West­wa­ter, New York). Au­dio and vi­deo ins­tal­la­tion: 1 LED Screen. Right com­ponent: Mr. Ro­gers, 46 sec, looped

Page de droite/ page right: « Un­tit­led 1970-2009 ». Images ex­traites du film (© Bruce Nau­man). Film stills Ci-des­sous / be­low: Bruce Nau­man, 2009 (Pho­to © Ja­son Sch­midt)

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