CA­THE­RINE MILLOT la lo­gique et l’amour

Art Press - - LIVRES -

in­ter­view par Phi­lippe Fo­rest

Ca­the­rine Millot La Lo­gique et l’Amour et autres textes Édi­tions Cé­cile De­faut

Dans art­press, nous sui­vons avec beau­coup d’in­té­rêt et d’ad­mi­ra­tion l’en­tre­prise – je di­rais dé­jà « lit­té­raire » – dans la­quelle vous êtes en­ga­gée de­puis vingt-cinq ans et qui a abou­ti à des livres comme Abîmes or­di­naires, la Vie par­faite, O So­li­tude, pu­bliés en 2001, 2006 et 2011 dans la col­lec­tion « L’In­fi­ni » chez Gal­li­mard. Au­jourd’hui, vous faites pa­raître aux Édi­tions Cé­cile De­faut un re­cueil sous le titre de la Lo­gique et l’Amour. J’ima­gine l’em­bar­ras dans le­quel ce livre va plon­ger les li­braires lors­qu’ils au­ront à dé­ci­der dans quel rayon le ranger. Il s’agit sans doute d’un ou­vrage de psy­cha­na­lyse. Mais il traite aus­si d’art, de lit­té­ra­ture, de phi­lo­so­phie. Sur­tout, bien qu’il s’agisse d’un re­cueil de textes ap­pa­rem­ment dis­pa­rates, comme vos livres pré­cé­dents, ce­lui-ci se lit, se­lon la for­mule, « comme un ro­man ». Ce­la tient à la flui­di­té et à la beau­té de l’écri­ture mais aus­si, me semble-t-il, à l’usage que vous y faites de la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier. Il y a sans doute beau­coup d’autres exemples – je pense no­tam­ment aux ou­vrages de Jean Al­louch de­puis Éro­tique du deuil au temps de la mort sèche ou bien au ré­cent Une part de soi dans la vie des autres de Da­nièle Brun. Mais il me semble qu’il faut tou­jours à un au­teur, comme c’est votre cas, se mettre, d’une ma­nière ou d’une autre, dans son livre – fût-ce un livre de psy­cha­na­lyse. Je re­con­nais dans votre ques­tion votre in­té­rêt pour les rap­ports du Je avec la lit­té­ra­ture. Dans ces textes que je viens de re­cueillir, j’use de la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier de ma­nière in­cons­tante. Elle in­ter­vient d’abord dans ceux qui évoquent les an­nées 68, si j’ose dire, et les an­nées La­can, c’est le Je du sou­ve­nir. Mais le Je le plus in­sis­tant est ce­lui de l’ana­ly­sante que je ne cesse d’être quand j’écris. C’est le Je qui se sou­met à la règle de l’as­so­cia­tion libre, qui m’est presque de­ve­nue une mé­thode de com­po­si­tion. Écrire m’a ser­vi bi­zar­re­ment à pro­lon­ger mon ana­lyse, à la pour­suivre, et j’irais jus­qu’à dire à la conclure. Cha­cun de ces textes peut être pris sous cet angle : il consti­tue ou té­moigne d’un « bout » d’ana­lyse. Ce n’était le plus sou­vent pas concer­té ni dé­li­bé­ré, mais ce­la me saute aux yeux après coup. Ce livre n’est donc pas tant un livre de psy­cha­na­lyse que le livre d’une psy­cha­na­lyse, fai­sant ain­si écho à ce que j’avais pu mettre en oeuvre ex­pli­ci­te­ment dans Abîmes or­di­naires.

GÉ­NÉ­RA­TION 68

Je dois vous in­ter­ro­ger d’abord sur la très belle et étonnante illustration de cou­ver­ture. Les lec­teurs d’art­press y re­con­naî­tront le Por­trait d’un vieillard et d’un jeune gar­çon de Do­me­ni­co Ghir­lan­daio (vers 1490, mu­sée du Louvre) au­quel vous aviez consa­cré un texte dans les pages du ma­ga­zine (1). Il me semble que le com­men­taire que vous en pro­po­sez et par le­quel s’ouvre la Lo­gique et l’Amour ré­vèle beau­coup de choses con­cer­nant les in­ten­tions et les orien­ta­tions du re­cueil. Le por­trait de Ghir­lan­daio fait par­tie de mes sou­ve­nirs d’en­fance. Il est as­so­cié à mon grand-père et re­pré­sente pour moi l’amour qui nous unis­sait. Si ce que j’en dis ré­vèle beau­coup, dites-vous, sur les in­ten­tions et les orien­ta­tions de ce re­cueil, c’est à mon in­su. Même si, à la re­lec­ture de ces textes, j’ai été frap­pée par les échos que l’on trou­vait de l’un à l’autre, je n’au­rais pas réa­li­sé sans votre re­marque que, peut-être, cher­chait à s’y dire ce que j’ai ap­pe­lé un amour pur, un amour qui se­rait pu­ri­fié des mi­rages du nar­cis­sisme, un amour af­fran­chi de l’am­bi­val ence, qui mé­pri­se­rait son bien, voire cô­toie­rait les bords de son anéan­tis­se­ment, ré­gion où le Je s’ac­com­plit dans sa dis­pa­ri­tion même. Je par­lais de « ro­man » à pro­pos de la Lo­gique et l’Amour mais la qua­trième de cou­ver­ture de l’ou­vrage est plus pré­cise et parle de « ro­man d’édu­ca­tion ». Une « édu­ca­tion sen­ti­men­tale », alors ? Mais très dif­fé­rente dans son es­prit et dans sa mo­rale de celle qu’avait écrite Flau­bert ? Que Cé­cile De­faut ait qua­li­fié ce re­cueil de « ro­man d’édu­ca­tion » m’agrée tout à fait. Elle au­rait pu écrire, à l’al­le­mande, « ro­man de for­ma­tion », car c’est beau­coup de ma for­ma­tion in­tel­lec­tuelle qu’il s’agit, for­ma­tion par­ta­gée avec bon nombre de ceux de ma gé­né­ra­tion, mar­quée par la ren­contre (la lec­ture) d’au­teurs qui sus­ci­taient une grande pas­sion. Ain­si, pour moi, de Ba­taille, de Fou­cault, de La­can sur­tout, mais aus­si de Klos­sows­ki, de Hei­deg­ger. Pour cer­tains, je les ai ren­con­trés, par­fois fu­gi­ti­ve­ment (comme Fou­cault ou Hei­deg­ger) ou long­temps cô­toyés, comme La­can ou Klos­sows­ki. Ce livre en fait état. J’y évoque aus­si l’oeuvre d’amis proches, comme Anne-Lise Stern, ou Jean-Noël Vuar­net, avec le­quel j’eus un échange du­rant près de vingt ans sur les mys­tiques. Ce livre – ce n’était pas concer­té – est donc aus­si un livre sur l’ami­tié. La pas­sion pour la théo­rie et l’amour ou l’ami­tié pour les per­sonnes ont été, dans ma vie, indissociables. En ce sens, mon édu­ca­tion fut sen­ti­men­tale in­sé­pa­ra­ble­ment. Peut-être ce­la tient-il à mon sexe, et à mon his­toire : à la chance des ren­contres. Mais comme vous le dites, ce n’est pas une édu­ca­tion sen­ti­men­tale au sens de Flau­bert, qui se sol­de­rait par la dé­ri­sion, comme l’évo­ca­tion flau­ber­tienne d’une vi­rée man­quée au bor­del : « C’est ce que nous avons eu de meilleur », et par, au mieux, l’as­somp­tion de la déception. Cette « édu­ca­tion » ne m’a pas dé­çue, c’est ce que j’ai eu de meilleur ! Dans ce « ro­man d’édu­ca­tion » que vous pro­po­sez, un évé­ne­ment se dé­tache sur le­quel vous re­ve­nez à plu­sieurs re­prises, qui concerne votre his­toire in­di­vi­duelle mais éga­le­ment celle de votre gé­né­ra­tion. Il s’agit de Mai 68. Sur le ter­rain phi­lo­so­phique mais éga­le­ment po­li­tique, la mode a long­temps été au pro­cès de ce qui fut ap­pe­lé « la pen­sée 68 ». Vous li­sant, je me de­man­dais si l’heure du pro­cès en ap­pel, voire de la ré­ha­bi­li­ta­tion n’était pas enfin ve­nue. Je suis tou­jours res­tée at­ta­chée à ce mo­ment vé­cu dans l’en­thou­siasme, avec un sen­ti­ment

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.