UNE NUÉE

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« Il n’existe qu’un seul mot en cas­tillan, sueño, pour dire le rêve, le songe et le som­meil. Cette adé­qua­tion de la vie, du songe et du som­meil, du théâtre et du monde, gou­verne… se­crè­te­ment ma vie. » Flo­rence De­lay se consa­cra aux grands Es­pa­gnols, sur­tout Calderón pour qui « la vie est un songe ». Mo­tif ba­roque aux ré­so­nances pé­rennes de l’âge éli­sa­bé­thain au Siècle d’or. Dans cet es­prit, son maître Jo­sé Ber­gamín s’éri­gea en veilleur des fan­tômes qui ne peuvent être que « vi­vants ». Elle les a fré­quen­tés mais, lors­qu’il s’est agi d’ou­vrir les dos­siers an­ciens, elle pro­cé­da avec pré­cau­tion, car « on ne sait ja­mais »… Cet hu­mour ra­pide, tel un lé­zard, tra­verse le livre, sur­git au dé­tour d’une phrase lors­qu’in­ter­vient une dé­fi­ni­tion iro­nique de l’au­teur qui se consi­dère tan­tôt ex­perte dans l’art des com­pro­mis, tan­tôt cham­pionne de la mau­vaise foi. Com­bien on peut ai­mer ces aveux lu­diques ! Sur­tout lors­qu’on leur ajoute, sub­tils an­ti­dotes, des éclats de ré­cits comme ce­lui de Gas­ton Gal­li­mard qui, amné­sique, dit à son fils Robert : « Tu sais la fille du mé­de­cin a du ta­lent. » Sans par­ler de l’au­ra qui en­toure Ramón Gó­mez de la Ser­na en l’hon­neur du­quel Flo­rence consti­tua un vrai cercle se­cret à Paris. Des amis dé­filent, en pas­sant par cette oa­sis qu’est le stu­dio de la rue de la Harpe, de Gi­ne­vra la belle Ita­lienne qui fait dire à Flo­rence qu’elle n’aime la nature qu’en Tos­cane, où elle a l’air d’être peinte, à Na­ta­cha, la com­pagne in­time d’écri­ture ren­con­trée dès sa jeu­nesse, ou Jacques Rou­baud qui, pa­reil à Brecht, fait tra­vailler les femmes qu’il ren­contre. Une nuée… Les morts ponc­tuent dis­crè­te­ment le cours de ce livre lu­mi­neux comme un ro­man de Scott Fitz­ge­rald. Un mot ou une phrase, un dé­part fu­gi­tif, tout est fur­tif pour ne pas as­som­brir le cli­mat et, pour­tant, on n’ou­blie ja­mais la pers­pec­tive de la fin que confirme ce conseil de vie : « Il faut se dé­pê­cher, l’im­par­fait me­nace. » Le pas­sage à l’im­par­fait – la langue en­re­gistre avec la vi­tesse de l’éclair la tra­ver­sée des fron­tières. Mais « Flo­rence est ici ». Dans Sept Sai­sons, Flo­rence De­lay réunit ses chro­niques pour la Nou­velle Re­vue Fran­çaise et re­cons­ti­tue ain­si les don­nées d’un pay­sage théâ­tral fré­quen­té avec dis­cré­tion et sans faire obé­dience. Nous re­trou­vons ici les voyages d’un spec­ta­teur en li­ber­té et d’un écri­vain qui ren­voie à des re­pré­sen­ta­tions lé­gen­daires ou évoque des fi­gures au­jourd’hui ou­bliées. Cette mul­ti­pli­ci­té sé­duit. Voi­ci un livre d’his­toire vé­cue. Té­moi­gnage de sept ans lé­gi­ti­mé par la pré­sence et l’ex­pé­rience di­recte. Du théâtre de Ta­deusz Kan­tor, no­tam­ment… Le théâtre, plus que tout autre art, en­gendre de la lit­té­ra­ture. Té­moin ce pro­pos qui mieux que tout autre dé­fi­nit le gé­nie du Po­lo­nais my­thique : « L’illu­sion com­bat la réa­li­té de la mort. La vie est un ob­jet per­du re­trou­vé par l’art. »

Georges Ba­nu

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