Les Poèmes du Wake

Art Press - - LIVRES - Alexandre Mare Éric Lo­ret

La Nerthe Ras­sem­blés dans un vo­lume com­plé­té d’une pré­face et d’un com­men­taire des plus en­thou­sias­mants de Phi­lippe Blan­chon, les poèmes que James Joyce dis­sé­mine dans Fin­ne­gans Wake s’af­firment comme les sub­strats de l’oeuvre de l’écri­vain. Der­nier livre de Joyce, ce ro­man est un mael­ström en­voû­tant de ré­fé­rences phi­lo­so­phiques, his­to­riques, lit­té­raires et my­tho­lo­giques. En ex­traire les poèmes, c’est of­frir au lec­teur une porte d’en­trée des plus ef­fi­caces sur le ro­man, mais aus­si sur l’oeuvre en­tière de l’écri­vain ir­lan­dais. En ef­fet, ils per­mettent de sai­sir com­bien chez Joyce, et dans le Wake en par­ti­cu­lier, la par­tie contient le tout. Le point de dé­part du ro­man est une vieille bal­lade ir­lan­daise, dans la­quelle Finnegan, ivre, tombe de son échelle, meurt, puis, alors que l’on veille son corps as­per­gé de whis­ky, res­sus­cite pour fes­toyer avec les in­vi­tés. Voi­là, une his­toire de cycle, thème joy­cien par ex­cel­lence, qui s’an­nonce dès les pre­mières pages. Ro­man d’une seule nuit, tout comme Ulysse est le ré­cit d’une jour­née, Fin­ne­gans Wake est le livre de la mort et de la ré­sur­rec­tion, du hé­ros mul­tiple des époques qui s’en vont. Joyce ré­in­vente une his­toire, re­dé­fi­nit les chro­no­lo­gies, mêle pas­sé et pré­sent, per­son­nages, et les poèmes du Wake sont comme des cailloux sur un che­min creux, les re­pères non pas tem­po­rels, mais qui marquent les li­mites des mondes. Ce sont les ja­lons du ré­cit de Fin­ne­gans Wake. « Pour­quoi ne pas battre me­sure pour abattre le temps? », dit le der­nier vers du der­nier poème. On se rap­pel­le­ra alors que Joyce pen­sait que le lec­teur idéal de cette oeuvre im­mense se­rait un in­som­niaque qui li­rait le livre d’une traite pour le re­prendre aus­si­tôt à la pre­mière page. « Sans poids ils flottent, ils ne se re­tiennent pas quoi­qu’ils s’ac­crochent l’un à l’autre, lé­gè­re­ment, aban­don­nés confiants, ils se touchent et sont joints de par­tout, en­la­cés, ri­gides, droits, – sauf bras ain­si pliés, mais dans leur som­meil ces gar­çons n’exigent pas que vous m’écou­tiez » : rares sont les mo­ments d’ac­cal­mie dans le ro­man de De­nis Jam­pen (1956-2006), co­re­li­gion­naire de Her­vé Gui­bert et Mathieu Lin­don dans la re­vue Mi­nuit à la fin des an­nées 1970, d’as­cen­dance thé­ma­tique Au­gié­ras/Bur­roughs et poétique Mal­lar­mé/Guyo­tat. Rare aus­si cette adresse pas­sive-agres­sive au lec­teur (« que vous m’écou­tiez ») ti­rant vers Lau­tréa­mont : Hé­ros (ti­tré peut-être d’après le tube de Bo­wie de 1977) fut com­men­cé à l’âge de 19 ans, et était res­té jus­qu’ici in­édit. Les hé­ros sont cinq, guer­riers ima­gi­naires sur une île de gar­çons sau­vages où ils passent la moi­tié du temps à bai­ser entre eux et l’autre à tor­tu­rer et vio­ler des ado­les­cents vain­cus. On est post-Ba­taille, Pa­so­li­ni vient de fil­mer Sa­lo : « La lame rou­gie, re­cour­bée, fend, en des­sous, sur toute sa lon­gueur, le sexe rai­di du pê­cheur, le long de l’urètre qui s’ouvre. […] De leur sa­live, lèvres se joi­gnant en­tou­rant le membre qui re­tombe, ils apaisent la plaie vive, lé­chant les couilles, poils cou­chés dans le sang, et le haut des cuisses, qui pal­pitent lisses. » Le fan­tasme est mû par le si­gnifiant, la syn­taxe sys­té­ma­ti­que­ment ren­ver­sée : c’est une écri­ture de mu­queuses col­lées, de mots­corps im­bri­qués dans un éter­nel retour, sur­faces vio­lem­ment ir­ri­tées, ma­chine lan­ga­gière en sur­chauffe ra­tio­ci­nante, fas­ci­née « par Éros et Tha­na­tos comme un la­pin par les phares d’une voi­ture » – note en post­face Ar­no Ber­ti­na. Toute la noir­ceur pa­ra­doxale d’une pure ex­té­rio­ri­té, d’une ab­sence as­su­mée de né­ga­ti­vi­té.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.