New York Robert Storr

Centre Pom­pi­dou : nou­velle pré­sen­ta­tion des col­lec­tions mo­dernes

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Peu après ma no­mi­na­tion comme conser­va­teur au dé­par­te­ment des Pein­tures et Sculp­tures du MoMA, Do­mi­nique Bo­zo émit l’idée, au cours d’un dé­jeu­ner à Paris, que je change de camp au dé­bot­té et que je le re­joigne au Centre Pom­pi­dou. Je fus ex­trê­me­ment ten­té. Ma vie est trop com­pli­quée dé­sor­mais pour au­to­ri­ser de tels re­bon­dis­se­ments ; mais ce­la n’au­rait guère d’in­té­rêt de toute fa­çon. Le nouvel ac­cro­chage pro­po­sé par Ber­nard Blis­tène pour la pre­mière moi­tié de la col­lec­tion per­ma­nente me convainc que je ne se­rais que la cin­quième roue du car­rosse. Je n’en ai ja­mais vu de meilleur de­puis les nom­breuses an­nées que je fré­quente le mu­sée en tant qu’étu­diant, ar­tiste et homme de mu­sées pro­fes­sion­nel – et ra­re­ment d’aus­si bons. Ce qui est mer­veilleux avec des col­lec­tions per­ma­nentes aus­si pro­fondes et riches que celle-ci, c’est que, lors­qu’on les confie à des conser­va­teurs in­tel­li­gents et ima­gi­na­tifs – et quel­que­fois à des ar­tistes – elles se prêtent à des re­com­bi­nai­sons qua­si­ment in­fi­nies à l’in­té­rieur des axes dé­fi­nis par le ré­seau des dis­cours for­mels, poé­tiques, his­to­riques et cri­tiques cou­rants. Il va sans dire qu’il n’existe en la ma­tière au­cune « bonne ma­nière » de faire, et c’est d’ailleurs pour ce­la que les mu­sées contem­po­rains peuvent ex­po­ser l’art le plus re­con­nu sans ces­ser d’être contem­po­rains. Le mé­tier qui consiste à ins­tal­ler des col­lec­tions per­ma­nentes – mé­tier que j’ai pra­ti­qué au MoMA pen­dant une dou­zaine d’an­nées sans ja­mais me trou­ver à court d’idées – com­mence par la prise en compte des par­ti­cu­la­ri­tés d’une col­lec­tion ; en d’autres termes, de ses forces et de ses fai­blesses. Il est tou­jours dan­ge­reux de les igno­rer, no­tam­ment lors­qu’il s’agit de rendre compte, de ma­nière en­cy­clo­pé­dique, de ce genre d’art aca­dé­mique des 20e et 21e siècles qui fait la ma­tière de mo­no­gra­phies cri­tiques abon­dam­ment illus­trées des re­pro­duc­tions les plus at­ten­dues. La vaine ten­ta­tive de Ca­the­rine Gre­nier, avant son dé­part pour la Fon­da­tion Gia­co­met­ti, de conju­guer la mo­der­ni­té au plu­riel, dé­mon­trait pré­ci­sé­ment com­bien des ex­po­si­tions de ce type peuvent par­fois mettre en évi­dence les points faibles d’un mu­sée plu­tôt que ses points forts. Le Centre Pom­pi­dou pour­rait cer­tai­ne­ment dres­ser une utile liste d’ac­qui­si­tions en art d’Eu­rope cen­trale et orien­tale, d’Amé­rique du sud, d’Asie et d’Afrique sur la base des la­cunes et des peu convain­cants er­satz que si­gna­lait sa dé­marche dé­me­su­ré­ment am­bi­tieuse.

UN PAR­COURS GÉ­NÉ­REUX

Il faut re­con­naître à l’ac­cro­chage de Blis­tène le mé­rite de mettre en avant des oeuvres clés d’ar­tistes is­sus de ces ré­gions du monde – Lasz­lo Peri, Ka­tar­zy­na Ko­bro, Vi­cente do Re­go Mon­tei­ro, pour n’en ci­ter que quelques-uns. Il fau­dra pour­tant en­core un cer­tain temps au Centre Pom­pi­dou pour échap­per au champ de forces des po­la­ri­tés nord-at­lan­tiques. La pru­dence étant [comme dit Sha­kes­peare], la meilleure part de la va­leur, Blis­tène a sa­ge­ment et fer- me­ment choi­si d’ac­cep­ter les li­mites po­sées par les res­sources ac­tuelles du mu­sée, fouillant au fond de ses do­maines d’ex­cel­lence et en ex­tra­yant des res­sources, no­tam­ment ar­chi­vis­tiques, pas tou­jours fa­mi­lières au com­mun des vi­si­teurs, ni même aux spé­cia­listes. Le let­trisme, par exemple, ob­tient son dû pour la pre­mière fois dans l’his­toire, tan­dis que le de­si­gn se voit ac­cor­der dans les prin­ci­pales salles de pein­ture et de sculp­ture la place la plus im­por­tante dont je me sou­vienne. Les conser­va­teurs fran­çais souffrent trop sou­vent de re­mon­tées acides à l’évo­ca­tion des pé­riodes où l’art fran­çais était à la traîne der­rière ce­lui d’autres pays ; Blis­tène a su au contraire re­con­naître fran­che­ment l’im­por­tance de la contri­bu­tion de ces pays et de ces cultures à la mo­der­ni­té, sans trop cher­cher à four­nir des équi­va­lents fran­çais des­ti­nés à main­te­nir un équi­libre oeuvre par oeuvre, salle par salle, afin de sa­tis­faire la de­mande po­li­tique lo­cale. Ce « par­cours » gé­né­reux et ja­mais in­sis­tant s’ouvre ain­si par un es­pace dé­dié à une mine aux tré­sors d’oeuvres de Bar­nett New­man, dont Shi­ning Forth, toile gra­ve­ment en­dom­ma­gée et ré­cem­ment res­tau­rée. Puis le vi­si­teur dé­couvre la suite de salles plus im­por­tantes où se dé­ploie la che­vau­chée fan­tas­tique de la pein­ture et de la sculp­ture de l’École de Paris, la­quelle oc­cupe la plus grande par­tie du 5e étage, et com­mence avec Ma­tisse et les fauves, ar­tistes fran­çais s’il en est. Tout au long du par­cours, l’art al­le­mand, néer­lan­dais, russe, belge et ita­lien de cette époque re­çoivent l’at­ten­tion qu’ils mé­ritent ; in­utile de rap­pe­ler qu’une bonne part de l’art « pa­ri­sien » est l’oeuvre d’étran­gers. Ces es­paces sé­quen­tiels sont lon­gés par un long cou­loir et les ter­rasses dont Blis­tène a éli­mi­né les ajouts ar­chi­tec­tu­raux ac­cu­mu­lés dans les der­nières dé­cen­nies. Sur les es­paces ou­verts ain­si ré­cu­pé­rés, il a se­mé des sculp­tures sous la pré­si­dence, à un bout – non loin de New­man – de la Co­lonne sans fin de Bran­cu­si que contemple, de­puis l’autre ex­tré­mi­té, l’énorme Na­na en robe de ma­riée de Ni­ki de Saint Phalle à la­quelle fait face, de loin, une géante dé­char­née de Gia­co­met­ti, tan­dis que des pièces de Jean Arp et d’autres sculp­teurs ha­billent l’éten­due qui les sé­pare. Des salles consa­crées à l’abs­trac­tion for­ma­liste des an­nées 1950 et 1960 ferment la pa­ren­thèse mo­der­niste ou­verte par New­man et les fauves. À la fois bon his­to­rien et bon joueur, Blis­tène laisse au pas­sage leur chance aux an­ti-mo­dernes dans des es­paces spé­ci­fiques, en par­ti­cu­lier une salle dé­vo­lue au pseu­do-comte Bal­thus et à son frère Pierre Klos­sows­ki, aux cô­tés du fauve re­né­gat De­rain, de membres de l’In­ter­na­tio­nale « brune » et des vam­pires qui furent les men­tors des ar­tistes ré­ac-

tion­naires du monde en­tier. De même qu’avec l’en­clos New­man, c’est ce­pen­dant dans cette concen­tra­tion fi­nale de pein­tures et de sculp­tures mi­ni­ma­listes et pro­to- mi­ni­ma­listes que Blis­tène est le plus près de dé­voi­ler son coeur de for­ma­liste. Là, il confronte Fran­çois Mo­rel­let à son ami Ells­worth Kel­ly – dont Beau­bourg ar­bore dé­sor­mais un im­pres­sion­nant en­semble d’oeuvres pro­duites du­rant le sé­jour de Kel­ly à Paris après-guerre, par­mi les­quelles son pré­coce et fé­cond chef-d’oeuvre Win­dow, Mu­seum of Mo­dern Art, Paris (1949) – ain­si que des oeuvres de Do­nald Judd, Robert Ry­man et des ar­tistes de Sup­ports/Sur­faces et de ten­dances proches, comme Michel Par­men­tier et Mar­tin Bar­ré.

RE­GAR­DER VERS L’EX­TÉ­RIEUR

Tout pa­no­ra­ma glo­bal de l’art mo­derne et « post-mo­derne » com­prend né­ces­sai­re­ment des ar­tistes et des mou­ve­ments que j’ai né­gli­gé de ci­ter jus­qu’ici ; à l’in­té­rieur du cadre bien dé­fi­ni des pos­ses­sions du Centre Pom­pi­dou, Blis­tène ne laisse quant à lui que peu de choses de cô­té. L’un des moyens qu’il a ima­gi­nés pour cou­vrir un champ si vaste est de « truf­fer » in­tel­li­gem­ment l’ex­po­si­tion d’es­paces et d’al­lées consa­crées à des écri­vains ayant écrit sur l’art, aux pre­miers rangs des­quels Georges Du­thuit, Guillaume Apol­li­naire, An­dré Bre­ton, Georges Ba­taille, Louis Ara­gon, Jean Paul­han, Michel Ra­gon et Pierre Res­ta­ny. La pas­sion que tous ma­ni­fes­tèrent pour des per­son­na­li­tés et des groupes aus­si bien ma­jeurs que mi­neurs per­met de faire une place à beau­coup d’ar­tistes qui au­raient si­non été pas­sés sous si­lence, et rap­pelle uti­le­ment au vi­si­teur que le goût des « hommes d’idées » est sou­vent plus capricieux, et par consé­quent moins étri­qué, que leurs théo­ries. Quant aux femmes, au­cune cri­tique ou poé­tesse ne fi­gure par­mi les phares élus par Blis­tène ; dans l’en­semble, les femmes ar­tistes, de Su­zanne Va­la­don à Natalia Gont­cha­ro­va, de Pau­la Mo­der­sohn-Be­cker à So­phie Taue­ber-Arp, de Tar­si­la do Ama­ral à Ko­bro, de Ni­ki de Saint Phalle à Agnes Mar­tin, re­çoivent néan­moins da­van­tage d’at­ten­tion que par le pas­sé. Puisse cette ten­dance conti­nuer, et puissent en même temps être com­blées les la­cunes en art mo­derne in­ter­na­tio­nal. L’ave­nir de la France en tant que centre cultu­rel mon­dial dé­pend en­tiè­re­ment de sa ca­pa­ci­té à re­gar­der vers l’ex­té­rieur au­tant que vers l’ave­nir, et à créer des mu­sées qui soient de ceux qui n’an­ti­cipent pas seule­ment le fu­tur, mais savent éga­le­ment cor­ri­ger la myo­pie du pas­sé. Ce­la mis à part, l’épreuve dé­ci­sive pour les pro­fes­sion­nels des mu­sées consiste à ré­sis­ter à la ten­ta­tion de don­ner un cours au pu­blic, et d’ap­prendre au contraire à in­vi­ter ce pu­blic à prendre plai­sir aux dé­bats et à dé­cou­vrir la di­ver­si­té par lui-même. En re­bat­tant les cartes et en dis­tri­buant aux vi­si­teurs une nou­velle donne, où les cartes les plus fa­mi­lières se voient sub­ti­le­ment com­bi­nées de la ma­nière la moins fa­mi­lière qui soit, Blis­tène réus­sit l’épreuve haut la main. Ber­nard Blis­tène, the new di­rec­tor of the Mu­sée Na­tio­nal d’Art Mo­derne in Paris, pre­sen­ted his new han­ging of its col­lec­tions this May. Robert Storr, who was pas­sing through at the time, spent long hours po­ring over this show on the fourth floor of the Pom­pi­dou Cen­ter, and re­ports back both tho­rough­ly and en­thu­sias­ti­cal­ly. Over lunch in Paris short­ly af­ter my being ap­poin­ted a cu­ra­tor in the De­part­ment of Pain­ting and Sculp­ture at MoMA Do­mi­nique Bo­zo floa­ted the idea of my abrupt­ly swit­ching teams and joi­ning him at the Centre Pom­pi­dou. I was so­re­ly temp­ted. Had Al­fred Pac­que­ment as­ked me to come af­ter I quit MoMA I would pro­ba­bly have ac­cep­ted. Now my life is too com­pli­ca­ted to make such leaps but there would be lit­tle point in any case. Ber­nard Blis­tène’s new re­han­ging of the first chro­no­lo­gi­cal half of the per­ma­nent col­lec­tion per­suades me that I would sim­ply be a fifth wheel. I’ve seen none bet­ter in the ma­ny years I have vi­si­ted the mu­seum both as a student, an ar­tist and as a pro­fes­sio­nal mu­seum man, and few as good. The mar­ve­lous thing about deep, rich per­ma­nent col­lec­tions is that when en­trus­ted to in­tel­li­gent and ima­gi­na­tive cu­ra­tors—and some- times to ar­tists—they are ca­pable of al­most in­fi­nite re­com­bi­na­tion wi­thin the axes de­fi­ned by the mesh of current for­mal, poe­tic, his­to­ri­cal and cri­ti­cal dis­courses. It goes wi­thout saying that there is no de­fi­ni­ti­ve­ly “right way,” which is why contem­po­ra­ry mu­seums of ca­no­ni­cal art can re­main contem­po­ra­ry. Of course the mé­tier of ins­tal­ling per­ma­nent col­lec­tions—one I prac­ti­ced at MoMA for a do­zen years wi­thout run­ning out of fresh ideas—be­gins with the par­ti­cu­lars of that col­lec­tion; in other words its idio­syn­cra­tic strengths and weak­nesses. There are dan­gers in­herent in igno­ring them, es­pe­cial­ly when strai­ning to ren­der an en­cy­clo­pe­dic ac­count of 20th and 21st cen­tu­ry art of the kind aca­de­mics who have writ­ten text­books cram­med with re­pro­duc­tions bli­the­ly ex­pect. In­deed, Ca­the­rine Gre­nier’s vain at­tempt to conju­gate mo­der­nism in the plu­ral prior to de­par­ting for the Fon­da­tion Gia­co­met­ti, de­mons­tra­ted just how such shows can re­veal a mu­seum’s weak­nesses more than its strengths, though a shopping list of Cen­tral and Eas­tern Eu­ro­pean, South Ame­ri­can, Asian and Afri­can art in­di­ca­ted by the la­cu­nae and un­con­vin­cing place-hol­ders in her over­ly am­bi­tious ef­fort may yet serve the Pom­pi­dou well.

Ci-des­sus / above: Salle Jean Du­buf­fet. Au 1er plan/ fo­re­ground: sculp­tures d’Al­ber­to Gia­co­met­ti Page de gauche / page left: Salle « Nou­veau Réa­lisme ». Ar­man (au fond, à g./ rear, left) ; Jean Tin­gue­ly (1er plan, au centre) ; Cé­sar (à dr./ right). « Com­pres­sion Ri­card ». 1962; Gé­rard Des­champs (sur la ci­maise, à dr./ on pic­ture wall, right). (Ph. P. Migeat, Centre Pom­pi­dou)

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