Char­bel-jo­seph H. Boutros

Char­bel-jo­seph H. Boutros est un re­pré­sen­tant de la jeune scène ar­tis­tique li­ba­naise. Vi­vant à Paris et à Bey­routh, il a été ré­sident au Pa­villon Neu­flize OBC, Pa­lais de To­kyo, où il a ré­cem­ment ex­po­sé – lors d’un mo­dule en 2014 ; une in­ter­ven­tion, Sueur

Art Press - - CONTENTS - Léa Bis­muth

Le se­cret est un centre aveugle au­tour du­quel la connais­sance gra­vite. En tant qu’abs­trac­tion char­gée d’un sens in­at­tei­gnable, on ne peut rien en dire. Mar­cel Du­champ avait sai­si ce­la, avec son « ready-made ai­dé » À

bruit se­cret (1916-1964) : « Une pe­lote de fi­celle entre deux plaques de cuivre réunies par quatre longs bou­lons. À l’in­té­rieur de la pe­lote de fi­celle, Walter Arens­berg ajou­ta se­crè­te­ment un pe­tit ob­jet qui pro­duit un bruit quand on le se­coue. Et à ce jour je ne sais pas ce dont il s’agit, pas plus que per­sonne d’ailleurs », ex­pli­qua-t-il. Il y a une culture sem­blable du se­cret dans la dé­marche de Char­bel­jo­seph H. Boutros, même s’il s’écarte du jeu du­cham­pien pour créer des oeuvres en­ri­chies d’un sur­croît de vie spi­ri­tuelle.

SAI­SIR L’IM­MA­TÉ­RIEL

Ain­si l’ar­tiste tisse-t-il son oeuvre à par­tir de trois sources in­dé­maillables : une ex­pé­rience per­son­nelle qui ne se­ra pas dé­voi­lée ; une ex­pé­rience géo­gra­phique – l’ori­gine li­ba­naise de l’ar­tiste est im­por­tante, de même que ses mul­tiples dé­pla­ce­ments à l’étran­ger ; une ex­pé­rience plus glo­bale, en lien avec l’his­toire de l’art ou des ques­tion­ne­ments d’ordre po­li­tique et his­to­rique. Par exemple, la pièce A Re­mo

ved Stone conjugue ces trois ex­pé­riences : pour la réa­li­ser, l’ar­tiste pré­lève une pierre d’une fo­rêt li­ba­naise qu’il a connue en­fant (ex­pé­rience in­time) ; il l’em­porte dans son ex­po­si­tion au Pa­lais de To­kyo, comme une bribe de mé­moire, un té­moi­gnage bien réel d’une tra­jec­toire (dé­pla­ce­ment géo­gra­phique) ; enfin, il rap­porte la pierre à l’em­pla­ce­ment exact où il l’avait ra­mas­sée. Que nous ap­prend cette troi­sième étape ? L’oeuvre d’art est-elle re­de­ve­nue une pierre ano­nyme ? Cette pierre, nous dit l’ar­tiste, est « une sorte de ready-made in­ver­sé », puis­qu’il s’agit d’ac­cor­der le sta­tut d’oeuvre à un ob­jet, puis de le ra­me­ner à son sta­tut d’ob­jet quel­conque, en une re­con­quête de sa quo­ti­dien­ne­té. L’oeuvre, ren­due à la terre du Li­ban et à son hu­mus, hors de tout mu­sée, de­meu­re­ra in­vi­sible, mais un chan­ge­ment a eu lieu, une his­toire peut se ra­con­ter. L’im­per­cep­tible est ici d’une im­por­tance ca­pi­tale. Les ma­tières pre­mières de l’ar­tiste ne sont pas for­cé­ment celles qui donnent forme à l’oeuvre. Il laisse sou­vent d’autres puis­sances se char­ger de l’es­sen­tiel. The Sun Is

My On­ly Al­ly (2012) en at­teste dé­jà par son titre : sur un pa­pier jour­nal li­ba­nais, le soleil fait oeuvre, ré­vé­lant les lettres écrites avec un po­choir. Ce­pen­dant, « ce même soleil fi­ni­ra par ef­fa­cer et tuer l’oeuvre, jau­nis­sant la phrase écrite », note l’ar­tiste qui aime pous­ser la lo­gique jus­qu’à la dis­pa­ri­tion. Il peut aus­si cap­tu­rer la nuit dans une fo­rêt. C’est le cas avec Night En­clo­sed in Marble (2012-… : il trans­porte sur le lieu une pe­tite va­lise en marbre par une nuit sans Lune. La va­lise, qui se­ra ou­verte puis re­fer­mée, contient un es­pace lais­sé va­cant des­ti­né à conte­nir la nuit : 1 cm3 de vide. Deux fo­rêts li­ba­naises et la fo­rêt de Fontainebleau ont été le théâtre de cette cap­ta­tion. Mais qu’avons-nous sous les yeux une fois le ri­tuel ac­com­pli ? Rien qu’un bloc de marbre fer­mé sur son obs­cu­ri­té. Cette nuit, le spec­ta­teur doit y croire, l’ima­gi­ner con­fi­née à l’in­té­rieur. L’ar­tiste ré­itère l’ex­pé­rience dans dif­fé­rents en­droits du monde. Et cette « col­lec­tion de nuits » né­ces­sai­re­ment in­col­lec­tion­nable fait par­tie d’un pro­ces­sus, peut-être im­pos­sible, de ré­vé­la­tion de l’in­tan­gible. Aus­si col­lec­tionne-t-il les traces lais­sées par les jours de soleil sur un ca­len­drier – Days

Un­der their Own Sun (2013) : trois jours is­sus d’un même ca­len­drier li­ba­nais sont ex­po­sés sous les so­leils de Fa­raya au Li­ban, de Paris et de Maas­tricht. « Chaque jour a été ex­po­sé au soleil qui a fait ce jour : le lun­di au soleil de lun­di, le mar­di au soleil de mar­di… C’est pour moi une ma­nière de sou­li­gner la plu­ra­li­té des so­leils, contre un Soleil unique. C’est une somme de frag­ments face à une to­ta­li­té », pré­cise Char­bel-jo­seph H. Boutros. De même, il mé­lan­gea des eaux mi­né­rales pro­ve­nant de 28 pays d’Eu­rope dans l’oeuvre

Drink Eu­ro­pa (2013). Char­bel-jo­seph H. Boutros est un hé­ri­ter de l’art concep­tuel (l’agen­ce­ment presque tex­tuel des oeuvres dans le cadre de l’ex­po­si­tion), du mi­ni­ma­lisme (la forme cu­bique de plu­sieurs oeuvres), mais aus­si du ro­man­tisme (thé­ma­tique de la nuit, de la mé­lan­co­lie face à la nature – en ré­so­nance avec la ques­tion du dé­ra­ci­ne­ment et de l’exil, l’ar­tiste étant né en 1981 dans un pays ra­va­gé par une guerre ci­vile. L’oeuvre contient donc cette double ten­dance : une es­thé­tique très épu­rée et construite ; et une ou­ver­ture poétique sur les fra­gi­li­tés de l’âme. Ain­si, deux ti­ckets de caisse d’un su­per­mar­ché de Maas­tricht pla­cés côte à côte dé­crivent un mes­sage avec les pre­mières lettres des pro­duits ache­tés : « MON AMOUR ». L’idée est d’une sim­pli­ci­té désar­mante. L’oeuvre est pro­duite par une caisse en­re­gis­treuse. Le ré­sul­tat ob­te­nu est pour­tant l’es­sence même de toute adresse, et de toute lit­té­ra­ture.

2 m3 d'eau se­ront pré­le­vés du bas­sin. Ces 2 m3 se­ront trans­por­tés jus­qu'à une chambre froide in­dus­trielle et trans­for­més en un cube de glace. Ce cube de glace se­ra à nou­veau trans­por­té et ins­tal­lé sur la rive, tout près de l'en­droit d'où l'eau au­ra été ex­traite. / Le cube de glace de 2 m3 com­men­ce­ra à fondre, l'eau s'in­fil­tre­ra dans la terre et s'en re­tour­ne­ra len­te­ment vers le lieu d'où elle vient, vers le lieu au­quel elle ap­par­tient. / Les 2 m3 de glace met­tront quelques jours à fondre, l'eau ap­pel­le­ra l'eau, l'eau boi­ra l'eau, l'eau re­tour­ne­ra à l'eau, comme si rien n'avait chan­gé, ou comme si quelque chose avait lé­gè­re­ment chan­gé. 2m3 of wa­ter will be ta­ken from the pond/ Those 2m3 will be trans­por­ted to an in­dus­trial cold room/ and trans­for­med in­to a box of ice/This box of ice will be trans­por­ted again and po­si­tio­ned just on the edge of the bank, ve­ry close to the place where the wa­ter was ini­tial­ly ex­trac­ted/The 2m3 ice box will start to melt, wa­ter will in­fil­trate the earth and will go back slow­ly to its ori­gi­nal place, to where it be­longs/ The 2m3 of ice will take some days to melt, wa­ter will be cal­ling for wa­ter, wa­ter will drink wa­ter, wa­ter will go back to wa­ter, as if no­thing has chan­ged, or so­me­thing has slight­ly chan­ged. « From Wa­ter to Wa­ter ». 2013. Ins­tal­la­tion à Maas­tricht. (Toutes les images / all images: Court. Grey Noise Gal­le­ry et Ja­que­line Mar­tins Gal­le­ry)

Two su­per­mar­ket ti­ckets. Mar­ker.

« Mon amour ». 2012-2015. Deux ti­ckets de caisse de su­per­mar­ché, mar­queur. 15 x 20 cm.

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