Les Dé­ser­tés

Art Press - - LIVRES - Alexandre Mare Anne Mar­quez

Gal­li­mard Dans la Vie sexuelle des su­per-hé­ros (2011), Mar­co Man­cas­so­la fai­sait le constat sui­vant : avec leurs at­tri­buts, leurs capes et leurs col­lants, les su­per-hé­ros par­tagent avec nous les mêmes sou­cis du quo­ti­dien, les mêmes pro­blèmes exis­ten­tiels. Bref, les su­per-hé­ros sont tout à fait dé­pres­sifs. Dans les Dé­ser­tés, les tren­te­naires, ob­jet de l’at­ten­tion de l’au­teur, le sont tout au­tant. Après trop de sexe, de trom­pe­ries et d’in­cer­ti­tudes, le nar­ra­teur, un Mi­la­nais, re­trouve son frère pour quelques mois dans une com­mu­nau­té d’er­mites pa­ci­fiques en Ca­li­for­nie, dans les col­lines de Big Sur. Il vit dans une ca­ra­vane, a tro­qué la junk-food pour des bei­gnets de to­fu et écoute de loin les messes qu’offrent les moines, pro­fite de la nature pour ou­blier ses er­rances pas­sés et ses dé­faites amou­reuses. Loin du monde notre (an­ti)hé­ros s’y laisse vivre jus­qu’à l’ar­ri­vée de son tur­bu­lent meilleur ami, ve­nu cher­cher non pas quelque quié­tude com­mu­nau­taire mais un cha­man – une autre com­mu­nau­té donc – dans le dé­sert. Deux amis dans le dé­sert, en voi­ture, le ré­cit, sur la route, semble trop bien ba­li­sé. Ce ne se­ra pas si simple. Drôle et in­at­ten­du, les Dé­ser­tés est l’op­po­sé lu­mi­neux de la Vie sexuelle des su­per-hé­ros. Et si ce livre est une farce – au sens qu’il joue sur un re­gistre tout à la fois exis­ten­tiel et tra­gi­que­ment co­mique –, c’est qu’il tend un mi­roir dé­for­mant à une gé­né­ra­tion. On pour­ra donc lire ce ro­man de Man­cas­so­la, en re­gard de son pre­mier ou­vrage. Ou du moins, y voir un autre moyen de ré­pondre à une ques­tion qui semble tra­ver­ser l’oeuvre de ce jeune écri­vain : com­ment se sen­tir libre d’agir dans un monde de plus en plus ré­duit à des mo­dèles qui ne cor­res­pondent peu­têtre plus aux dé­si­rs, aux be­soins, de nos so­cié­tés ? Un cor­tège de fi­gures hy­brides af­fu­blées de noms d’ani­maux – coq, rat, che­val et une non moins mys­té­rieuse di­va – se par­tagent les rôles de la nou­velle fic­tion d’El­sa Boyer, qui se dé­place sur le ter­rain po­li­tique. La « bête » du titre ren­voie au­tant à la Ca­dillac pré­si­den­tielle, « tank d’ap­pa­rat » où dé­file un monde fil­tré, qu’au coq-pré­sident qu’elle pro­mène dans le bal­let mé­ca­nique des mee­tings. Bête po­li­tique do­pée à l’adré­na­line des ré­sul­tats, bête de scène et même de foire, tant il se prête à toutes les contor­sions du pou­voir pour ga­gner la fa­veur de l’opi­nion, son corps est fa­çon­né par l’am­bi­tion, ses ex­pres­sions des­si­nées pour tou­cher le pu­blic « au coeur, à l’es­to­mac, à la gorge, au cer­veau » à tra­vers des dis­cours sa­vam­ment or­ches­trés. Une ar­mée de scé­na­ristes-com­mu­ni­cants tra­vaille à écrire les mots et les gestes de cette chair à fic­tion, ima­gier po­li­tique dont il faut coûte que coûte re­tar­der l’ef­fon­dre­ment par des sub­ter­fuges : on ma­quille la réa­li­té et le pré­sident, jus­qu’à lui subs­ti­tuer une dou­blure, une image pour une autre image. À re­bours des contes de faits des pro­fes­sion­nels du sto­ry­tel­ling, le centre du ré­cit ne cesse de se dé­pla­cer au pro­fit d’un éche­veau de si­tua­tions ir­ré­so­lues. Des basses-cours des tra­fics aux hautes sphères du pou­voir, la to­po­gra­phie élas­tique nous en­traîne dans les méandres des des­crip­tions hy­per et ma­cro­sco­piques du corps po­li­tique pris dans un pro­ces­sus d’épui­se­ment. La lit­té­ra­ture se sai­sit d’ef­fets ci­né­ma­to­gra­phiques pour at­ta­quer les scènes sous tous les angles et son­der les mul­tiples di­men­sions vi­sibles des per­son­nages, mais aus­si glis­ser sous les os, na­vi­guer entre les cel­lules et ain­si faire saillir des es­paces vi­suels et so­nores qui nous sem­blaient alors in­con­nus.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.