Éditorial Beau­coup de temps, un peu d’his­toire

Lots of time, a lit­tle his­to­ry.

Art Press - - CONTENTS - Ca­the­rine Millet

De fa­çon dé­li­bé­rée, nous avons choi­si de réunir dans ce nu­mé­ro trois in­ter­views en rap­port avec trois ex­po­si­tions dont les dates s’éche­lonnent au long de cette ren­trée : la pre­mière ré­tros­pec­tive de Carl Andre, ac­tuel­le­ment vi­sible au Mu­seo na­cio­nal Rei­na Sofía de Ma­drid, la 13e bien­nale de Lyon qui ouvre le 7 sep­tembre et dont le com­mis­saire in­vi­té est Ralph Rugoff, la troi­sième ré­tros­pec­tive new-yor­kaise de Frank Stel­la, pre­mière grande ex­po­si­tion du nou­veau Whit­ney Mu­seum. À l’ins­ti­ga­tion de Thier­ry Ras­pail, di­rec­teur de la Bien­nale, Ralph Rugoff in­ti­tule son ex­po­si­tion la Vie mo­derne. Il s’en ex­plique dans les pages qui suivent. Or, il ne fait pas de doute que Carl Andre et Frank Stel­la sont eux-mêmes les re­pré­sen­tants d’un es­prit mo­derne. Res­tait à de­man­der à l’ami Robert Storr de mettre son grain de sel. Pour ce­la, il a choi­si de prendre du champ, et nous ne pou­vons que le suivre. Comme le rap­pelle Richard Ley­dier dans l’in­tro­duc­tion de son en­tre­tien avec Ralph Rugoff, « nous avons per­du le sens de l’his­toire », entre autres parce que convergent au­jourd’hui, dans le monde de l’art, plu­sieurs his­toires qui toutes ne sont pas is­sues de la tra­di­tion oc­ci­den­tale. Sur quelles ré­fé­rences, quels cri­tères ap­puyer alors « une vé­ri­table pen­sée de l’art » ? Il ne s’agit évi­dem­ment pas d’im­po­ser une pen­sée unique, mais sans au­cun doute avons-nous be­soin d’éla­bo­rer des thèses, de bâ­tir des théo­ries faites pour se contre­dire, pour ré­veiller le com­bat de la pen­sée. Faute de quoi, nous ris­quons de conti­nuer long­temps à ru­mi­ner des pe­tits plai­sirs es­thé­tiques et de la bonne conscience mo­rale en re­gar­dant pas­ser le TGV d’une his­toire qui de toute fa­çon s’écrit, ti­ré par une mo­trice construite dans les ate­liers de la Glo­bal Art Fair. Ce que l’on vante comme « nou­veau », dit Ralph Rugoff, « plonge tou­jours des ra­cines pro­fondes dans l’his­toire. » Pour preuve, Carl Andre et Frank Stel­la, qui tous deux ont re­pré­sen­té la pointe ex­trême du mo­der­nisme qu’a été le mi­ni­ma­lisme, dé­non­cé en­suite comme une es­thé­tique ara­sante et as­sé­chante, parlent l’un de son an­crage dans la culture ver­na­cu­laire amé­ri­caine et de sa dé­cou­verte des temples de Kyo­to, l’autre de ses sources dans l’art ba­roque et l’ar­chi­tec­ture des mos­quées vi­si­tées au Proche-Orient. Un pas­sage dans l’in­ter­view de Stel­la est amu­sant. Elea­nor Heart­ney in­ter­roge l’ar­tiste à pro­pos de sa fa­meuse dé­cla­ra­tion « Ce que vous voyez est ce que vous voyez ». Cette phrase a dû être ci­tée des mil­liers et des mil­liers de fois comme exemple type du for­ma­lisme (étroit !) et du lit­té­ra­lisme mo­der­niste. Et Stel­la de ré­pondre qu’il ne s’agis­sait pas du tout de ça, mais d’une ré­plique à un jour­na­liste de ra­dio pour sou­li­gner le fait que l’in­ter­pré­ta­tion d’une oeuvre par le spec­ta­teur cor­res­pond ra­re­ment à ce que l’ar­tiste a vou­lu dire. Constat d’un mal­en­ten­du. Le contraire d’une concep­tion de l’oeuvre à sens unique. Ce que vous croyez du mo­der­nisme est peut-être à re­voir. Alors Storr a rai­son : à force de re­gar­der notre montre, pour re­prendre ses termes, nous avons per­du la no­tion du temps long. Or, le pa­ra­doxe veut que c’est en pre­nant du re­cul, que nous voyons mieux les dé­tails, tels ces quelques mots pro­non­cés dans un stu­dio de ra­dio et qui, élu­ci­dés, font va­ciller un pon­cif. Du haut de la mon­tagne brau­dé­lienne, on dis­tingue tous les dé­tails du pay­sage, tan­dis qu’à tra­vers les vitres du TGV, tout est flou.

In this is­sue we have cho­sen to print th­ree in­ter­views re­la­ting to th­ree high­lights of the fall sea­son: the first re­tros­pec­tive by Carl Andre, cur­rent­ly on show at the Rei­na Sofia in Ma­drid; the 13th Lyon Bien­nale, which Ralph Rugoff has been in­vi­ted to cu­rate; and the third New York re­tros­pec­tive by Frank Stel­la, which al­so hap­pens to be the first ma­jor ex­hi­bi­tion at the new Whit­ney Mu­seum. At the ins­ti­ga­tion of Thier­ry Ras­pail, the Lyon Bien­nale’s foun­der and general di­rec­tor, Ralph Rugoff has tit­led his ex­hi­bi­tion “Mo­dern Life,” a no­tion he ex­plains here. Now, there can be no doub­ting that Carl Andre and Frank Stel­la are re­pre­sen­ta­tives of a mo­dern spi­rit. The lo­gi­cal next step was to ask our friend Robert Storr for his take on the ques­tion. He chose the long view, and we can on­ly concur. As Richard Ley­dier points out in the in­tro­duc­tion to his in­ter­view with Ralph Rugoff, “we have lost the sense of his­to­ry.” One rea­son for this is that the art world is wit­nes­sing the conver­gence of se­ve­ral dif­ferent his­to­ries, some of which were for­med out­side the Wes­tern tra­di­tion. What re­fe­rences and cri­te­ria can we find to sup­port a real phi­lo­so­phy of art? I am not ar­guing, of course, for some kind of mo­no­cul­ture ar­tis­tic or­tho­doxy, but there is sur­ely no doubt that we need to de­ve­lop theses, to build theories that can contra­dict each other and wake up the dynamics of thought. Fai­ling which, the risk is that we will just go on che­wing the chew the cud of our mo­dest aes­the­tic plea­sures and mo­ral righ­teous­ness while, on the ho­ri­zon, the nar­ra­tive of his­to­ry speeds ahead like a bul­let train, pul­led, whe­ther we like it or not, by an en­gine built in the work­shops of the Glo­bal Art Fair. As Ralph Rugoff points out, “What is of­ten hai­led as ‘new’ or even ‘re­vo­lu­tio­na­ry’ in po­pu­lar me­dia al­ways emerges from his­to­ri­cal roots.” This ob­ser­va­tion is borne out by both Carl Andre and Frank Stel­la, two pro­po­nents of the ex­treme mo­der­nism that was mi­ni­ma­lism in its day, an aes­the­tic la­ter at­ta­cked as re­duc­tive and de­sic­ca­ting. The for­mer men­tions his inspiration in Ame­ri­can ver­na­cu­lar culture and the temples of Kyo­to, the lat­ter, the in­fluence of Ba­roque art and of the ar­chi­tec­ture of the mosques he saw in the Near East. There is an amu­sing pas­sage in Elea­nor Heart­ney’s in­ter­view with Stel­la where she asks him about his fa­mous phrase “What you see is what you see,” quo­ted count­less times as emblematic of (nar­row!) mo­der­nist for­ma­lism and li­te­ra­lism. As Stel­la points out here, he meant so­me­thing ve­ry dif­ferent when he spoke those words to a ra­dio jour­na­list: na­me­ly, that the be­hol­der’s in­ter­pre­ta­tion of an art­work ra­re­ly coin­cides with what the ar­tist meant. This is worlds away from the mo­no­li­thic vi­sion of art. Pe­rhapswe need to re­vi­sit what we think we know about mo­der­nism. So, Robert Storr is right. Ob­ses­sed with set­ting our watches, we have lost the no­tion of the long haul. Now, pa­ra­doxi­cal­ly, it is when you step back that you can see the de­tails bet­ter, like those words spo­ken on the ra­dio, whose con­text shakes up the old cli­ché. From Brau­del’s moun­tain top, the land­scape is crys­tal clear; when glimp­sed through the win­dows of that hurt­ling train, it is a blur.

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