Lit­té­ra­ture bré­si­lienne les pou­voirs ma­giques des mots

Art Press - - CONTENTS - Jean-Phi­lippe Ros­si­gnol

Cla­rice Lis­pec­tor Mes ché­ries. Lettres à ses soeurs. 1940-1957 Des femmes-An­toi­nette Fouque Ma­cha­do de As­sis L’Alié­niste Métailié D’un siècle à l’autre, de Ma­cha­do de As­sis (1839-1908) à Cla­rice Lis­pec­tor (1920-1977), la lit­té­ra­ture bré­si­lienne s’em­ploie à li­bé­rer les pou­voirs ma­giques du lan­gage.

On est à Rio de Ja­nei­ro en 1940. Cla­rice, comme les Bré­si­liens l’ap­pel­le­ront fa­mi­liè­re­ment, est en­core une in­con­nue. Son pre­mier livre, Près du coeur sau­vage, ro­man somp­tueux im­pré­gné de lec­tures mul­tiples, pa­raî­tra quelques an­nées plus tard et ap­por­te­ra à Cla­rice Lis­pec­tor une re­con­nais­sance im­mé­diate, sy­no­nyme à la fois de chance et de ve­nin. En 1940, Cla­rice a 20 ans. Elle écrit à sa soeur Eli­sa. Après avoir évo­qué des pro­blèmes d’ar­gent (les « vieilles tra­duc­tions » pour l’Agence na­tio­nale ne lui per­mettent pas d’ache­ter des jupes en ve­lours, pas plus qu’un « che­mi­sier bro­dé »), après avoir sou­hai­té beau­coup de joie à sa soeur, Cla­rice conclut sa lettre par un post-scriptum qui sonne comme un au­to­por­trait ful­gu­rant : « Garde ton calme si tu n’ar­rives pas à lire mon écri­ture. Compte jus­qu’à 10, fais un tour de jar­din et re­mets-toi à la tâche dans un es­prit ch­ré­tien de sa­cri­fice. » L’hu­mour, la pos­ses­sion et une li­ber­té de ton des­sinent le charme vé­né­neux de la plus ori­gi­nale des proses bré­si­liennes. Cla­rice ou les fleurs du mal. Très tôt, cette femme veut tout. Son dé­sir l’en­traîne dans des ré­gions ris­quées et l’on a dé­jà croi­sé dans l’art ce sens de la dé­me­sure, ces ex­cès qui se conta­minent et s’en­che­vêtrent sub­ti­le­ment, une ma­chi­ne­rie qui pousse à être écri­vain, soeur, femme de di­plo­mate, amante, mère, icône, so­li­taire, dia­bo­lique et gé­né­reuse. Être tout au sein d’un pays im­mense, être soi-même le ter­ri­toire qui ras­semble les fo­rêts et l’océan. De­ve­nir sans li­mites et vou­loir l’être ailleurs, exi­lée en Eu­rope. Pour­suivre jusque dans le som­meil les am­bi­tions in­te­nables d’une vie hu­maine. Et sen­tir le vide gran­dir, d’où la pos­si­bi­li­té du sa­cri­fice, d’où le ca­rac­tère sacré de la lit­té­ra­ture, pers­pec­tive net­te­ment plus lu­mi­neuse. Voi­ci la des­ti­née de Cla­rice n’échap­pant pas à l’écri­ture qui li­bère au­tant qu’elle as­signe. La tra­jec­toire com­mence en Ukraine dans une fa­mille qui doit fuir per­sé­cu­tions et po­groms. La mère, Ma­nia Krim­gold, mour­ra la pre­mière et han­te­ra long­temps le sou­ve­nir de Cla­rice. Le père, Pin­khas Lis­pec­tor, est un ma­thé­ma­ti­cien ex­trê­me­ment doué qui ver­ra son ave­nir res­treint à cause de l’exil. Il est émou­vant de dé­cou­vrir la re­pro­duc­tion du pas­se­port russe qui per­mit à la fa­mille de s’ins­tal­ler au Bré­sil. Le do­cu­ment est dé­li­vré en 1922 à Bu­ca­rest par le con­su­lat de Rus­sie et il est va­lable pour un an. Heu­reu­se­ment les mons­truo­si­tés de l’Ukraine n’af­fec­te­ront pas la mé­moire de Cla­rice. De sa grande beau­té (les photos le prouvent), son im­pa­tience (les lettres le montrent) et son ex­cen­tri­ci­té (les té­moi­gnages se re­coupent), Cla­rice ti­re­ra une force dont on ne connaît pas la source. Dans Mes ché­ries (Min­has Que­ri­das), lettres à ses soeurs, mis­sives adres­sées entre 1940 et 1957, on prend part à la nais­sance d’une écri­ture, la puis­sance d’une ré­vé­la­tion. Sa fré­né­sie in­ta­ris­sable pour la vie se ca­na­li­se­ra un peu mieux avec la pa­ru­tion des pre­miers textes. On com­pren­dra l’en­semble du projet une fois ache­vé, comme c’est sou­vent le cas avec ceux qui ne trichent pas. Mes ché­ries fait d’ores et dé­jà jeu égal avec les livres qui ex­posent une per­son­na­li­té rare dans son che­mi­ne­ment et sa com­plexi­té, pen­sons au Mé­tier de vivre de Ce­sare Pa­vese et à l’Ha­bi­tude d’être de Flan­ne­ry O’Con­nor.

DIEU TRANS­FOR­MÉ EN CA­FARD

Le mé­tier de vivre et l’ha­bi­tude d’être de Cla­rice la rendent au­da­cieuse aus­si dans la fic­tion. Dans son rap­port à la por­no­gra­phie et la

fo­lie. Dans sa fa­çon de nom­mer le monde. Les noms chez elle sont dé­ci­sifs. C’est une mys­tique du sens, une ac­cé­lé­ra­tion du dé­sir grâce au lan­gage. Ce n’est pas le truc sexuel or­di­naire mais une ma­nière de « trans­por­ter » les corps, de les faire cha­vi­rer en fa­vo­ri­sant la pa­role. À ce su­jet, les quatre-vingts pages de

Pas­sion des corps, un re­cueil de nou­velles lit­té­ra­le­ment im­pu­bliables au­jourd’hui, sont cer­tai­ne­ment les plus ir­ré­vé­ren­cieuses de l’écri­vain. Ces nou­velles parlent de pros­ti­tu­tion, du viol, de la ma­ter­ni­té et de Dieu trans­for­mé en ca­fard. Elles mettent en scène des scé­lé­rats, des les­biennes cri­mi­nelles, une strip-tea­seuse, un adolescent aco­qui­né avec une femme de soixante ans, une re­li­gieuse nym­pho­mane, une drag-queen et une se­cré­taire qui ne craint pas l’ex­tase char­nelle avec des êtres pro­ve­nant de Sa­turne ! On peut fa­ci­le­ment ima­gi­ner les co­mi­tés de sa­lut pu­blic ac­tuels à l’as­saut de Cla­rice Lis­pec­tor, la crosse à la main, avec l’es­poir de la faire en­fer­mer illi­co. Mo­tif : ou­trage aux bonnes moeurs. Rai­son vé­ri­table : blas­phème de dé­voi­ler la cor­rup­tion en vogue et ses pul­sions meur­trières. Ré­ponse sans dé­tour de Cla­rice dans la pré­face « Éclair­cis­se­ments » da­tée de 1974 : « Quel­qu’un qui a lu mes nou­velles a dé­cla­ré que loin d’être de la lit­té­ra­ture, c’était de l’or­dure. J’en conviens. Mais il y a un temps pour tout. Il y a donc un temps pour l’or­dure. » Ce­la dit, qu’on ne s’y trompe pas, la re­cherche de l’in­dé­cence n’est pas ce qui anime l’écri­vain. Au contraire, elle cherche la trans­crip­tion des états du coeur, des sen­sa­tions, des conflits de l’âme (ce mot en­fan­tin) ; le des­sin des nombres, des voix, la fo­lie aux prises avec la géo­mé­trie. Dans Pour­quoi ce monde, éclai­rante bio­gra­phie de Cla­rice Lis­pec­tor, l’édi­teur et cri­tique amé­ri­cain Ben­ja­min Mo­ser in­ti­tule « Seule­ment pour les fous » son neu­vième cha­pitre. Il ex­pose dans ces pages les ob­ses­sions de Cla­rice pour les chiffres. Sa vo­lon­té ma­niaque. Sa lo­gique jus­qu’au-bou­tiste. Ses vi­sions. Sa dé­rive. Fi­dèle amie de Cla­rice jus­qu’à la fin de ses jours, Ol­ga Bo­rel­li té­moigne en des termes très pré­cis quant aux exi­gences de l’au­teur de la Ville as

sié­gée : « Lors­qu’elle me de­man­dait de ta­per ses textes elle di­sait : «Compte jus­qu’à sept, mets sept es­paces dans le pa­ra­graphe, sept. Et es­saie de ne pas dé­pas­ser la page 13. » Elle était si su­per­sti­tieuse ! Pour les nou­velles elle di­sait : «Ré­duis. Ne laisse pas trop d’es­pace pour ne pas dé­pas­ser la page 13. » Elle ai­mait par­ti­cu­liè­re­ment les chiffres 9, 7 et 5. C’était quelque chose d’étrange chez elle, mais elle de­man­dait à son édi­teur de ne pas dé­pas­ser la page x, pour que le livre se ter­mine là… C’est presque ca­ba­lis­tique, n’est-ce pas ? Elle avait beau­coup de ré­flexes de ce genre. » Sans se lais­ser en­fu­mer par une sup­po­sée fas­ci­na­tion pour la nu­mé­ro­lo­gie, Cla­rice Lis­pec­tor pousse la lo­gique en­core plus loin. Dans Àgua vi­va, elle note: « Je suis en­core ca­pable de rai­son­ne­ment – j’ai dé­jà étu­dié les ma­thé­ma­tiques qui sont la fo­lie du rai­son­ne­ment –, mais main­te­nant je veux le plas­ma – je veux me nour­rir di­rec­te­ment du pla­cen­ta. »

LA MAI­SON VERTE

Si l’on ac­cepte que l’écri­ture ba­taille avec l’or­ga­nique et les ori­gines, si l’on ne trouve pas to­ta­le­ment in­co­hé­rent que la chair des livres mo­di­fie en pro­fon­deur l’exis­tence de leurs au­teurs, si un écri­vain vi­vant peut sur­gir à n’im­porte quel mo­ment du pas­sé, il est pos­sible alors de re­mon­ter le cou­rant des eaux bré­si­liennes et de na­ger à la fin du 19e siècle. Pour­quoi re­mon­ter le temps? À quelles fins ? Pour croi­ser la route de l’Alié­niste (O Alie­nis­ta), pe­tit livre pro­di­gieux écrit par Ma­cha­do de As­sis et pu­blié à Rio en 1881. Sous cou­vert d’exploration de la fo­lie et de la science, le ro­man de Ma­cha­do est une al­lé­go­rie des pou­voirs ma­giques de l’écri­ture. Voi­ci l’his­toire de Simon Ba­ca­marte, un alié­niste de re­nom qui, après un exil eu­ro­péen – proche en ce­la de Lis­pec­tor –, re­vient au Bré­sil pour y ou­vrir un asile dans la ville d’Ita­gaï. L’ins­ti­tut porte le nom char­mant de Mai­son Verte, au­tant dire l’arbre qui cache la fo­rêt. Pas plus verte qu’ac­cueillante, cette soi­di­sant mai­son est un asile, avec le dis­cours qui l’ac­com­pagne: « Jus­qu’ici la fo­lie, ob­jet de mes tra­vaux, était une île per­due dans l’océan de la rai­son. J’en viens à soup­çon­ner qu’il s’agit d’un continent. » D’un glis­se­ment l’autre, d’une île à un continent, Ba­ca­marte le théo­ri­cien, Ba­ca­marte l’alié­niste, Ba­ca­marte le ma­niaque de­vient lui-même le fou qu’il croyait édu­quer. Ain­si, la Mai­son Verte n’a plus vo­ca­tion à gué­rir mais à en­fer­mer, comme le sou­haite son pro­fes­seur ta­ré. C’est la ville en­tière d’Ita­gaï que Ba­ca­marte es­père at­ti­rer entre ses griffes. Ma­cha­do de As­sis ex­celle dans la pein­ture des forces en pré­sence d’Ita­gaï, que ce soit le phar­ma­cien Cris­pim Soares qui n’est pas sans rap­pe­ler Ho­mais dans Ma­dame Bo­va­ry ou bien Por­fi­rio, qui mè­ne­ra la ré­volte et se fait ap­pe­ler « Pro­tec­teur de la com­mune au nom du peuple et de Sa Ma­jes­té »… En ef­fet, la sa­tire po­li­tique est au centre de l’Alié­niste, la sa­tire et l’in­qui­si­tion épin­glée dans les actes de Ba­ca­marte. La mo­der­ni­té du ré­cit, l’ironie, la clair­voyance, le sa­lut par la pen­sée, le com­bat face à la Ter­reur : éton­nant comme tout semble avoir une ré­so­nance avec notre époque… La fo­lie comme éter­nel retour ? La rai­son comme éter­nel com­bat ? La com­pé­ti­tion comme seul but ? N’ou­blions pas la de­vise que ra­bâche Ba­ca­marte : « Tou­jours de l’avant ! » À la­quelle Ma­cha­do de As­sis ajoute cette sur­en­chère ac­ca­blante : « Et loin de se fé­li­ci­ter, il de­meu­ra pré­oc­cu­pé, mé­di­ta­tif ; quelque chose l’aver­tis­sait que la nou­velle théo­rie re­ce­lait en elle les germes d’une autre théo­rie, in­fi­ni­ment plus no­va­trice. » Ou com­ment l’on ob­serve qu’il y a quelque chose de pour­ri au royaume d’Ita­gaï. Sur sa rive, à la croi­sée de l’ex­tra­va­gance et de la mé­thode, Cla­rice conti­nue d’écrire à ses soeurs. Pen­dant qu’elle est en Suisse, elle ap­pro­fon­dit sa rê­ve­rie en di­rec­tion du Bré­sil. Elle es­saie d’ar­rê­ter de fumer, mis­sion im­pos­sible tant la ci­ga­rette lui est une « cui­rasse ». Elle tente de conte­nir son emprise mais de­mande tou­jours plus de dé­tails à Eli­sa ou Ta­nia. Elle s’aper­çoit que les conver­sa­tions s’étoffent et fi­nissent par for­mer un mo­no­logue bi­zarre, la dis­tance entre elles em­pê­chant d’y voir suf­fi­sam­ment clair. Ques­tion de voix, de grain de peau, de com­pli­ci­té. Cla­rice a une secrète pas­sion pour la flamme rouge et jaune de la bou­gie, « ado­ra­tion païenne ». Au fil des an­nées, elle passe, avec son ma­ri di­plo­mate Mau­ry Gur­gel Va­lente, de Naples à Paris et de Tor­quay à Washington. Elle tra­vaille, elle se pro­mène. Elle semble achar­née à tou­cher du doigt la vé­ri­té. Par­fois, alors que rien ne l’an­non­çait, elle est se­reine. De Berne, le di­manche 12 mai 1946 : « Ce qu’il faut c’est ne pas lut­ter contre le cou­rant. Faire comme quand on se baigne dans la mer: es­sayer de mon­ter et de des­cendre avec la vague. C’est une fa­çon de lut­ter : at­tendre, prendre pa­tience, par­don­ner, ai­mer les autres. Et chaque jour amé­lio­rer chaque jour. Tout ce­la pa­rais­sant idiot… Mais ne l’étant même pas. »

Ma­cha­do de As­sis

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