Amours d’an­tan Je­han-Ric­tus et Mademoiselle S.

Je­han-Ric­tus Jour­nal quo­ti­dien. 21 sep­tembre 1898-26 avril 1899 Édi­tions Claire Paul­han Mademoiselle S. Lettres d’amour. 1928-1930 Gal­li­mard / Ver­si­lio

Art Press - - CONTENTS - Laurent Pe­rez Laurent Pe­rez est cri­tique lit­té­raire et tra­duc­teur.

« Je crois que l’hu­ma­ni­té ne peut être heu­reuse que si on laisse la li­ber­té ab­so­lue aux vices. » Le jeune homme qui écrit ces lignes au­rait au­jourd’hui près de 150 ans, et son jour­nal offre un cin­glant dé­men­ti à nos contem­po­rains as­sez naïfs pour croire qu’ils vivent dans une époque de li­ber­té. Je­han-Ric­tus a sur­vé­cu dans quelques rares mé­moires comme l’au­teur des So­li­lo­ques du pauvre, mor­ceau de bra­voure de la poé­sie ar­go­tique, illus­tré de plus de cent des­sins de Stein­len, qui connut au tour­nant du 20e siècle un im­mense suc­cès. Il se pour­rait ce­pen­dant que son vé­ri­table chef-d’oeuvre soit la somme mons­trueuse de son Jour­nal quo

ti­dien, presque en­tiè­re­ment in­édite à ce jour. L’édi­tion lé­gè­re­ment abré­gée que pu­blie Claire Paul­han est à la me­sure du cou­rage ex­cep­tion­nel qu’on connaît à cet édi­teur ; me­née à terme, elle de­vrait comp­ter une bonne tren­taine de vo­lumes. Lors­qu’il com­mence son jour­nal, Ric­tus est un jeune homme plein de san­té, ré­chap­pé d’une en­fance à la Zo­la, et qui va dans la vie le nez au vent, cu­rieux de tout, pre­nant tout à la blague, et très content de lui­même. Toute la pe­tite mon­naie du quo­ti­dien saute dans ses pages : courses dans Paris pour pla­cer un ar­ticle ou don­ner une lec­ture aux Quat’zarts, dis­putes avec les créan­ciers, confrères concur­rents et néan­moins amis (par­mi les­quels son al­ter ego pa­toi­sant Gas­ton Cou­té et le ra­ris­sime Hen­ry J.-M. Le­vet)… C’est sur ses ca­hiers qu’il passe ses nerfs anar­chistes, pro­pose de guillo­ti­ner les pa­rents vio­lents, vo­mit les fi­lou­te­ries du monde, les ban­quiers qui étranglent les pro­lé­taires, les gou­ver­ne­ments qui ne sup­portent pas qu’on s’amuse. Il se dé­peint aus­si en jeune homme mo­derne, ten­dance hy­gié­niste, qui prend son « tub » chaque ma­tin, ne jure que par les courses en bi­cy­clette, s’interdit de for­cer sur l’ab­sinthe et s’in­digne des re­mon­tées gas­triques dont souffrent ses maî­tresses. Si le jour­nal de Je­han-Ric­tus est long­temps res­té l’un des se­crets les mieux gar­dés de la lit­té­ra­ture, c’est parce qu’il s’agit sur­tout, comme l’écri­vait le spé­cia­liste de l’au­to­bio­gra­phie Phi­lippe Le­jeune, du pre­mier vrai jour­nal sexuel écrit en fran­çais. Ric­tus, qui a la triple chance de se trou­ver très beau, de plaire aux femmes et de le sa­voir, pré­sente cet heu­reux trait de ca­rac­tère avec une ad­mi­rable sim­pli­ci­té : « J’aime jouir et connaître le plus de beaux corps pos­sible… Plus je pra­tique l’acte de chair, mieux je me porte. » S’obli­geant à la plus grande sin­cé­ri­té, il rap­porte sans dé­tours, tan­tôt sub­til, tan­tôt gou­jat, tous les « coups » qu’il « tire » (en fran­çais dans le texte) avec la gi­ronde Ci­lette, sa ré­gu­lière, qu’il se plaint de de­voir par­ta­ger avec les deux « Vieux » qui l’en­tre­tiennent, les in­con­nues cueillies au ha­sard, les moches sau­tées par po­li­tesse. Entre deux femmes, Ric­tus, qui ap­plique son in­tel­li­gence à tout, s’in­ter­roge sur la culpa­bi­li­té qu’il éprouve lors­qu’il cède aux avances de la veuve Poi­gnet, et re­tourne dans tous les sens cette grande ques­tion mé­ta­phy­sique : pour­quoi bai­ser ?

UNE LE­ÇON D’AMOUR

Par un ha­sard mi­ra­cu­leux, la ré­sur­rec­tion de Ric­tus coïn­cide avec la pu­bli­ca­tion, par son « in­ven­teur » for­tuit le di­plo­mate Jean-Yves Ber­thault, d’un en­semble de lettres qui pour­rait être rien moins que le do­cu­ment le plus ex­pli­cite et le plus com­plet ja­mais pu­blié sur la vie sexuelle de deux amants. « Ne dites pas : “Elle jouit comme une ju­ment qui pisse.” Dites : “C’est une exal­tée”», re­com­man­dait Pierre Louÿs. Si­mone, l’au­teure de ces lettres, est donc une exal­tée, qui li­belle à l’oc­ca­sion ses formules de sa­lu­ta­tion dans les termes sui­vants : « En at­ten­dant de sen­tir dans ma main s’éner­ver ta pine que j’adore, je te suce fol­le­ment, amour chéri. Dé­charge, j’avale tout. » Si­mone et Charles s’en­tendent à mer­veille. Leur créa­ti­vi­té se fonde sur une contrainte simple : Si­mone interdit à Charles « l’étreinte or­di­naire, qui [la] laisse froide et in­sen­sible ». Charles est ma­rié ; la jeune femme, morte d’an­goisse à l’idée de le perdre, opte pour la sur­en­chère et ima­gine d’en­traî­ner son amant dans des désordres si re­nou­ve­lés que per­sonne ne puisse ja­mais les rat­tra­per. Dès la « pre­mière fois », cha­cun dé­couvre le pé­ché mi­gnon de l’autre. Si­mone n’en sort pas sans quelques bleus : les pre­mières lettres la dé­crivent « bri­sée et sans forces », la peau la­cé­rée par le fouet. Dans le camp ad­verse, c’est au­tour de l’anus que quelque chose se passe, qui pro­vo­que­ra au cours des mois sui­vants un ren­ver­se­ment de rôles : Si­mone se laisse de plus en plus lu­ci­de­ment ob­sé­der par le dé­sir d’en­cu­ler Charles, qui de­vient pro­gres­si­ve­ment « Lotte », « ma pou­pée ché­rie », la « pe­tite maî­tresse char­mante » de Si­mone. Tout y passe, langue, doigts, « auxi­liaires » dont l’édi­teur nous in­dique obli­geam­ment qu’à dé­faut de sex-shops il était loi­sible à Si­mone de se les pro­cu­rer dans les mai­sons closes ; à cours d’ex­pé­dients, elle fi­nit par four­nir à « Lotte » un amant en bonne et due forme, ini­tia­tive qui pré­ci­pite la rup­ture – et la fin du livre, que l’on re­ferme pan­tois. Le rôle de l’hys­té­rique, sou­te­nait le psy­cha­na­lyste Lu­cien Is­raël, est de sau­ve­gar­der la sexua­li­té contre les me­naces que font pe­ser sur elle les ob­ses­sion­nels. Les lettres de « Mademoiselle S. » sont à cet égard une res­source in­épui­sable. À l’heure du « ma­riage pour tous » (sauve qui peut !), il est pré­cieux, par exemple, de consta­ter qu’un homme et une femme ho­mo­sexuels peuvent fort bien for­mer le plus pas­sion­né des couples. Et qu’il n’y a peut-être pas d’autres mots d’amour que ceux-ci : « Je t’aime avec tes vices, avec tes pas­sions, si per­vers soient-ils. »

Fé­lix Val­lot­ton. « Cinq heures ». Série « Les In­ti­mi­tés ». 1898. Xy­lo­gra­phie

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