Xa­vier Mau­mé­jean psy­cho­géo­gra­phie kaf­kaïenne

Xa­vier Mau­mé­jean Kaf­ka à Paris Al­ma

Art Press - - CONTENTS - Alexandre Mare

C’est bien connu, les voyages forment la jeu­nesse. De­puis deux ans, Max Brod et son ami Franz Kaf­ka, ef­fec­tuent un voyage d’agré­ment à l’étran­ger. Quit­ter Prague quelques jours, quelques se­maines, pour mieux y re­ve­nir et sur­tout, pour Franz, quit­ter de temps à autre son père, re­lève de la né­ces­si­té. Ces voyages sont pré­pa­rés à l’avance. Bien sûr, à l’ins­tar de tout couple ha­bi­tué de longue date à par­ta­ger le quo­ti­dien, ces va­cances ne vont pas sans quelques fâ­che­ries et pe­tites contra­rié­tés. Mais peu im­porte, les ré­jouis­sances sont lé­gion : mu­sées, flâ­ne­ries, bi­blio­thèques, bor­dels. La vie, quoi. Comme à Prague, les deux amis tiennent leur jour­nal, mais cu­rieu­se­ment, pour ce sé­jour, ce­lui de Kaf­ka est moins pro­lixe. Bien sûr, on y trouve anec­dotes, por­traits cro­qués sur le vif, aper­çus des lieux vi­si­tés – pro­me­nades au fil de l’eau au bois de Bou­logne, grands ma­ga­sins, flâ­ne­ries dans les rues, voyages en mé­tro­po­li­tain, vi­site du Louvre, etc. Mais si Kaf­ka s’in­té­resse à Paris, ce n’est pas tant pour ce que la ville peut lui pro­po­ser, que pour la com­pa­rai­son qu’elle offre avec Prague. Loin de sa ville, Kaf­ka n’est pas ras­su­ré, il faut bien l’avouer. « J’ai sen­ti Paris, écrit-il dans son Jour­nal, me sai­sir à la gorge. » Après être pas­sés par Mi­lan et Stre­sa, Kaf­ka et Brod gagnent la ca­pi­tale fran­çaise en train. L’agi­ta­tion est à son comble. Le 7 sep­tembre 1911, la veille de leur ar­ri­vée, Guillaume Apol­li­naire, sus­pec­té du vol de la Jo­conde est ar­rê­té – le poète (étran­ger et, donc, dou­ble­ment in­quié­té) ve­nait de dé­cla­rer haut et fort qu’il fau­drait brû­ler le Louvre. Cet évé­ne­ment fait la « une » des jour­naux. Qu’à ce­la ne tienne, cette agi­ta­tion ne doit pas mettre en pé­ril leur mis­sion. Car, oui, en va­cances, les écri­vains tra­vaillent. En ef­fet, Brod et Kaf­ka doivent ré­di­ger un guide tou­ris­tique commandé par un édi­teur pra­guois qui, par la même oc­ca­sion, leur a de­man­dé de di­ver­tir un ami pa­ri­sien par­ti­cu­liè­re­ment dé­pres­sif. Les deux jeunes hommes ont donc à faire. Ils vont alors ar­pen­ter la ca­pi­tale avec mé­thode. Et après le bois de Bou­logne, le ca­fé, le Louvre, ou le ci­né­ma, il convient d’es­sayer le bor­del. Tra­di­tion à chaque ville vi­si­tée, le lieu est choi­si avec soin. Mais comme à son ha­bi­tude, mon­sieur K. ne consom­me­ra pas. À Prague ou à Paris, avec ou sans exo­tisme, si ce­lui-ci ne manque pas de no­ter avec pré­ci­sion les par­ti­cu­la­ri­tés phy­siques des pros­ti­tuées, mon­sieur K. a l’an­goisse de la chose. Après le bor­del, la dé­cou­verte du mé­tro. L’exploration des bas-fonds se fe­ra prin­ci­pa­le­ment à pieds et pren­dra la forme d’une chasse aux rats. Cette vi­site ro­cam­bo­lesque confir­me­ra aux Pra­guois que l’exis­tence est une drôle de chose et qu’elle est su­bor­don­née aux ren­contres et aux aléas qui en dé­coulent.

ADUL­TÈRE CI­TA­DIN

Si dans son Kaf­ka in Paris, Hart­mut Bin­der (Lan­gen Mül­ler, 1999) fe­sait des sup­po­si­tions, po­sait de nom­breux condi­tion­nels aux lieux sus­cep­tibles d’avoir été vi­si­tés par les deux com­pères, Mau­mé­jean, lui, avec la ri­gueur lit­té­raire et pa­ta­phy­si­cienne qui est la sienne, trace, dans Kaf­ka à Paris, un iti­né­raire re­liant les dif­fé­rents points de liai­sons évo­qués par Kaf­ka dans son Jour­nal. De ce fait, il ré­écrit dans ce drôle et riche ro­man ce sé­jour pa­ri­sien, cet éton­nant épi­sode de la bio­gra­phie kaf­kaïenne. « In­fi­dèles à Prague le temps des va­cances, Paris va leur faire des avances […] les pous­sant à com­mettre une sorte d’adul­tère ci­ta­din. » Cause ani­male et tun­nels noirs, égouts, ter­reur po­li­cière, plus un pro­cès, le Kaf­ka à Paris de Mau­mé­jean offre un aper­çu ana­ly­tique et exis­ten­tia­liste de l’in­com­mu­ni­cable, de la perte du contrôle, de l’in­ex­tri­cable du mystère des re­la­tions hu­maines, en un mot, du cor­pus kaf­kaïen. Kaf­ka à Paris n’est donc pas un guide de la ville au dé­but des an­nées 1910, mais une er­rance psy­cho­géo­gra­phique dans un Paris kaf­kaïen. Car, à n’en pas dou­ter, à Prague ou à Paris, ce sont les évé­ne­ments in­dé­pen­dants de sa vo­lon­té qui em­mènent Kaf­ka dans des si­tua­tions qui le dé­passent. Dans des mal­en­ten­dus qui en­gendrent in­ter­ro­ga­tions et an­goisses. On com­pren­dra ain­si qu’un sé­jour en terre étran­gère pour Kaf­ka ne pour­rait être tout à fait réus­si sans son lot de tra­cas­se­ries ad­mi­nis­tra­tives et d’ab­sur­di­tés pro­cé­du­rières… Lors d’un drôle de pro­cès au­quel Brod et Kaf­ka ne peuvent échap­per, ce der­nier clame son bon droit. La belle af­faire. « Mais nous n’avons tué ni vo­lé per­sonne ! » « Hé­las non, lui ré­pond son avo­cat com­mis d’of­fice, ce se­rait plus simple. Beau­coup plus fa­cile. Par­fai­te­ment plai­dable. L’évi­dence du fait em­por­te­rait la cer­ti­tude de la cour. Là, il y a comme un doute, qui gé­nère le soup­çon. » C’est ce doute qui gé­nère le soup­çon qui per­met à Mau­mé­jean de faire vivre Kaf­ka dans un Paris en pleine ébul­li­tion. On ne s’éton­ne­ra donc pas qu’il lui fasse ren­con­trer Apol­li­naire, Lé­ger et quelques autres, vi­si­ter La Ruche, re­père des avant-gardes ar­tis­tiques de ce dé­but de siècle, où s’in­ven­te­ra en par­tie la pein­ture mo­derne. « La vie, écrit Mau­mé­jean, n’hé­site ja­mais à en faire trop. » Sans doute y a-t-il beau­coup de vrai dans ce Kaf­ka à Paris. Sans doute aus­si Kaf­ka et Brod étaient deux jeunes hommes joyeux qui ai­maient à plai­san­ter. « On ou­blie trop sou­vent qu’ils ont été aus­si comme ça », écrit l’au­teur qui, avec Kaf­ka à Paris, pour­suit une oeuvre sin­gu­lière, qui se joue des minces failles entre fic­tion et his­toire lit­té­raire.

Xa­vier Mau­mé­jean

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