Ni­co­las Pous­sin une ques­tion de vie ou de mort

Art Press - - CONTENTS - So­phie Pujas est cri­tique lit­té­raire. So­phie Pujas

Vincent De­le­croix Pous­sin, une jour­née en Ar­ca­die Flam­ma­rion

Sait-on re­gar­der Ni­co­las Pous­sin ? Le peintre mort en 1665 est de ceux qu’on né­gli­ge­rait vo­lon­tiers avec la pa­resse des fausses fa­mi­lia­ri­tés. Pour­tant, Vincent De­le­croix, phi­lo­sophe et écri­vain, le rap­pelle : cer­taines oeuvres exigent d’être désen­gluées de leur hé­ri­tage. « Sa gloire si to­tale, si ra­pide d’ailleurs, est comme sou­vent son lin­ceul le plus ri­gide. Il a pâ­ti de de­ve­nir, en toute ri­gueur, clas­sique : non pas seule­ment d’être « un clas­sique » ; pas seule­ment non plus mais aus­si d’avoir, sans doute à son corps dé­fen­dant, in­ven­té le clas­si­cisme. » Il im­porte donc d’al­ler y voir de plus près, sans cer­ti­tudes im­po­sées. Dans cet exer­cice, Vincent De­le­croix se montre un guide sub­til. En ligne de mire : l’Ar­ca­die, cette terre rê­vée ou Pous­sin ins­talle ses ber­gers dans l’un de ses ta­bleaux les plus fa­meux. Mais pour De­le­croix, c’est toute la pein­ture de Pous­sin qui doit être ex­plo­rée à la lu­mière de cet âge d’or my­thique, d’une an­ti­qui­té ima­gi­née comme ma­trice idéale de l’homme. Pé­né­trer en Ar­ca­die, en dé­chif­frer les vi­sages et les codes, c’est en­trer de plain-pied dans cette culture dont nous sommes is­sus. La dé­cla­rer trop loin­taine ou in­com­pré­hen­sible se­rait s’am­pu­ter d’un ver­sant es­sen­tiel de notre propre conscience. Là se noue le dia­logue entre une Grèce rê­vée et le clas­si­cisme qui a for­gé l’Eu­rope. « La construc­tion de l’idée d’Ar­ca­die im­porte à qui veut com­prendre la ma­nière dont s’est construite notre culture : qui com­prend les en­jeux, ar­tis­tiques, in­tel­lec­tuels, re­li­gieux, liés à ce lieu de pen­sée ap­prend à dé­chif­frer un peu de ce que nous sommes en tant qu’hé­ri­tiers. […] Cette Ar­ca­die que Pous­sin a si­mul­ta­né­ment ar­pen­tée, cette terre of­ferte comme une ver­sion es­sen­tielle du monde, et construite est le pay­sage de notre pen­sée. » De­le­croix construit son exploration comme une jour­née, de l’aube au cré­pus­cule. Un pas de cô­té dans le temps pour mieux l’ha­bi­ter, quelques heures dé­ro­bées au fil des jours. De la lu­mière à la nuit, le che­mi­ne­ment s’opère avec dou­ceur et gra­vi­té. Pas à pas, il ex­plore quelques ta­bleaux, s’at­tarde sur les vi­sages et les formes, les mythes. Des char­mants pay­sages de Pat­mos au ter­rible mas­sacre des In­no­cents, il traque l’uni­té d’un ar­tiste qui croit en la gra­vi­té de sa mis­sion. Pous­sin est convain­cu qu’il peut trans­for­mer ce­lui qui le re­garde. Chaque geste, chaque forme, chaque sil­houette sont char­gés de sens. Scènes bi­bliques ou my­tho­lo­giques par­ti­cipent d’une vi­sion co­hé­rente. « Avec une calme, stu­pé­fiante froi­deur, une as­su­rance so­lide dans les forces im­ma­nentes de la re­pré­sen­ta­tion, la pein­ture de Pous­sin […] place l’oeil, nous donne un site, même si ce site est un idéal. » La ré­flexion de De­le­croix s’ancre sur des ques­tions pré­cises, qui per­mettent au pas­sage de li­bé­rer le peintre de quelques mal­en­ten­dus. Ain­si, pour­quoi n’y a-t-il pas de cha­meau dans Élié­zer et Ré­bec­ca (1648, mu­sée du Louvre) comme ses contem­po­rains le lui ont re­pro­ché au nom de la fi­dé­li­té ma­niaque au ré­cit bi­blique ? Pas par mé­pris des conven­tions, comme nous autres mo­dernes pour­rions l’es­pé­rer, mais en ver­tu d’une autre lec­ture du texte. Com­ment ex­pli­quer que Pous­sin ne se soit pas exer­cé au por­trait ? En rai­son d’une cer­taine concep­tion de l’in­di­vi­du. « Sans doute le por­trait re­lève-t-il tou­jours de la pro­mis­cui­té. Et ce n’est certes pas de cette ma­nière rap­pro­chée que Pous­sin fré­quente les hommes et sur­tout qu’il les pense (c’est-à-dire qu’il les re­garde) : pour le voir en vé­ri­té, com­prendre ce qu’ils sont, ce qu’on est, il faut être à une cer­taine dis­tance. »

IN­QUIÉ­TUDE Mais l’écri­vain oeuvre en flâ­neur amou­reux au­tant qu’en his­to­rien des idées. Les pay­sages de Pous­sin ap­pellent à la dé­am­bu­la­tion. Leur sé­duc­tion ne se livre pas au pre­mier re­gard. Il ar­pente les pay­sages et ca­resse ce rêve d’es­thète : s’ab­sor­ber dans la pein­ture, s’y fondre. Ai­mer une oeuvre, n’est-ce pas tou­jours un peu y vivre ? De­le­croix évoque avec dé­li­ca­tesse ce rap­port d’ami­tié qui s’éta­blit avec un ar­tiste ad­mi­ré. La pein­ture de Pous­sin tire sa pré­sence de l’in­ten­si­té de son si­lence. La grande af­faire de la pein­ture, c’est aus­si ce qui ne sau­rait être mon­tré. « Ap­prendre à voir l’in­vi­sible – c’est toute la tâche des ta­bleaux de Pous­sin : ma­ni­fes­ter l’in­vi­sible qui sa­ture le vi­sible et le rend pos­sible – voi­là ce qui nous trans­forme. » La tra­ver­sée pic­tu­rale se fait voyage exis­ten­tiel. De­le­croix rap­pelle à quel point la pein­ture ne sau­rait être qu’une ques­tion de vie ou de mort – la pré­ten­due sa­gesse du clas­si­cisme n’y change rien. L’in­quié­tude ta­pie sous les pay­sages noyés de lu­mière ap­pa­raît. « C’est toute l’am­bi­guï­té de cette ma­ti­née ra­dieuse du mythe que par­fois elle res­semble à un cré­pus­cule. » Dans Tom­beau d’Achille, l’écri­vain in­ter­ro­geait la fi­gure du hé­ros au filtre de ce sens de l’ab­so­lu propre à la grande jeu­nesse, et par nature éphé­mère. Les émo­tions en­fuies sont-elles au­tant de terres en­glou­ties ? Les mythes offrent aux deuils et aux quêtes in­times de splen­dides tra­ves­tis­se­ments, la voie vers une lec­ture de soi-même. Ra­vi­vée et dé­mul­ti­pliée par l’art, la joie se dé­cline pour­tant au pas­sé. Ques­tion­ner ce qui est per­du : c’est l’un des mo­tifs cen­traux de Vincent De­le­croix. « Qu’est-ce aus­si que peindre, si­non faire mou­rir à la pré­sence ? Ce n’est plus pré­sent, là, mais re­pré­sen­té, ce qui fait qu’un ta­bleau est tou­jours un tom­beau. » Le pé­riple s’achève dans une pé­nombre et un si­lence qui ne sont pas ter­ribles mais ac­cueillants – ils par­ti­cipent de cette paix propre à ce­lui qui a ap­pris à contem­pler son propre vi­sage sans trem­bler.

Ni­co­las Pous­sin. « Au­to­por­trait ». 1650. (Mu­sée du Louvre, Paris)

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