Simon Ri­maz

Nous avons dé­cou­vert Simon Ri­maz dans l’ex­po­si­tion reGe­ne­ra­tion3, pa­no­ra­ma de la jeune créa­tion pho­to­gra­phique qui se tient au mu­sée de l’Ély­sée de Lau­sanne jus­qu’au 23 août 2015. Pa­ra­doxale, sa pra­tique re­pose la ques­tion de l’ico­no­clasme.

Art Press - - CONTENTS - Étienne Hatt

Les tra­vaux de Simon Ri­maz ex­po­sés cet été à la ga­le­rie For­ma de Lau­sanne tran­chaient avec ceux éla­bo­rés ces der­nières an­nées par le jeune Suisse di­plô­mé en 2013 de l’école de Ve­vey. Lui qui jus­qu’alors ex­ploi­tait des images trou­vées, qu’il s’agisse de por­traits ju­di­ciaires, de pho­to­gra­phies de presse ou de vues d’ex­po­si­tions, pré­sen­tait deux sé­ries de pho­to­gra­phies abs­traites : des pho­to­grammes ob­te­nus en lais­sant tra­vailler dans le noir, avant de l’in­so­ler, un pa­pier hu­mi­di­fié sur une sur­face ac­ci­den­tée dont il épou­sait les ir­ré­gu­la­ri­tés ( Sh­roud, 2015) ; des pho­to­gra­phies pro­duites par un scan­ner sur la vitre du­quel l’ar­tiste avait dis­po­sé des mi­roirs créant des aber­ra­tions ( Re­pli, 2015). Comme si, pour cet ar­tiste qui ajoute avec ré­ti­cence des images à ce monde qui en est dé­jà sa­tu­ré, faire des pho­to­gra­phies im­pli­quait de nier la fonc­tion des­crip­tive du mé­dium pour ré­af­fir­mer ses fon­de­ments : une em­preinte lu­mi­neuse di­recte sur un pa­pier ar­gen­tique ou un cap­teur nu­mé­rique ; em­preinte par ailleurs ma­té­ria­li­sée dans l’ex­po­si­tion par Can­de­la (2015), des sculp­tures de plomb cou­lé dans le boî­tier de plu­sieurs ap­pa­reils de pho­to­gra­phie. Pour­tant, ces deux sé­ries pho­to­gra­phiques pour­suivent les tra­vaux an­té­rieurs de Simon Ri­maz à par­tir d’archives, dont on peut avoir un aper­çu au mu­sée de l’Ély­sée qui pré­sente Études de vi­tesse. For­mel­le­ment d’abord : les mo­no­chromes de Sh­roud jouent au­tant avec la lu­mière am­biante et le point de vue du spec­ta­teur que le rec­tangle noir et brillant d’Al Hayat (is­sue N°18470) (2013) ob­te­nu en frot­tant la mau­vaise encre de l’image de « une » d’une édi­tion du quo­ti­dien arabe. Concep­tuel­le­ment en­suite : les tra­vaux an­té­rieurs étaient dé­jà des abs­trac­tions dans la me­sure où Ri­maz s’em­ployait sys­té­ma­ti­que­ment à dé­faire la re­pré­sen­ta­tion en re­cou­rant à deux gestes dif­fé­rents. Le pre­mier ef­fa­çait, à l’aide de Pho­to­shop, avec plus ou moins d’ap­pli­ca­tion, le su­jet au centre de l’image. Les Am­ne­sic Fi­gures (2012) sont ain­si des pho­to­gra­phies d’iden­ti­té ju­di­ciaire sans sus­pect et les Ex­hi­bi­tion Views (2013) des vues d’ex­po­si­tions sans oeuvres. Le se­cond geste dé­cou­pait le su­jet pour ne gar­der que son pour­tour. Unu­sual View of Unk­nown Sub­jects et Études de vi­tesse sont deux sé­ries de 2013 éla­bo­rées à par­tir d’images de presse dont Ri­maz a exé­cu­té, mais en les in­ver­sant, les in­di­ca­tions de re­ca­drage fi­gu­rant sur les ti­rages. Il a évi­dé la par­tie de l’image qui avait été pu­bliée pour ne gar­der que le re­but, ce hors-champ ju­gé hors su­jet par les di­rec­teurs ar­tis­tiques des jour­naux. Le livre pro­gresse du re­ca­drage qui ne pré­lève qu’un dé­tail à ce­lui qui ne laisse qu’une mince bor­dure (1). Pro­lon­geant ce tra­vail sur le reste, l’ins­tal­la­tion Pun­go (du la­tin « je pique » et, plus loin­tai­ne­ment, « je ponc­tionne »), réa­li­sée cette an­née au Pho­to­fo­rum

Pas­quart de Bienne à par­tir des archives du lieu, re­pro­dui­sait à l’échelle 1 et à leur exact em­pla­ce­ment les sur­faces de murs qui ap­pa­raissent entre les oeuvres dans des vues d’ac­cro­chages.

ICO­NO­CLASME PA­RA­DOXAL

Ap­pa­reils dé­truits, ti­rages dé­cou­pés, su­jets ef­fa­cés, voire niés, apo­lo­gie du hors su­jet : au­tant d’in­dices qui pour­raient tra­duire une hos­ti­li­té vis-à-vis d’un mé­dium pho­to­gra­phique avec le­quel Simon Ri­maz en vient lit­té­ra­le­ment aux mains. Pour­tant, même si ses titres ( Re­pli, Sh­roud [lin­ceul]) et les sculp­tures

Can­de­la ont un ca­rac­tère fu­nèbre, l’oeuvre de Ri­maz ne se veut pas un acte de dé­cès de la pho­to­gra­phie. Sa pra­tique n’est pas celle d’un van­dale igno­rant mais d’un ico­no­claste pa­ra­doxal qui aime les images et connaît trop bien leur pou­voir pour cher­cher à les vaincre (2). Il sait qu’al­té­rer une image ne conduit en fait qu’à en pro­duire une se­conde et que, dans ce contexte du moins, la des­truc­tion peut être, mal­gré tout, un fac­teur de créa­tion per­met­tant de ré­gé­né­rer les images. Vi­dée de son su­jet, une pho­to­gra­phie ju­di­ciaire conti­nue à émettre telle une ba­lise. Se­lon Ri­maz, elle a une « charge » qui prouve que sa si­gni­fi­ca­tion ne ré­side pas dans l’af­fir­ma­tion d’un mo­tif mais dans son pou­voir d’évo­ca­tion : par sa froi­deur et sa fron­ta­li­té, l’image dé­pouillée de sa fonc­tion ini­tiale conti­nue à té­moi­gner de l’uni­vers ju­di­ciaire. Les Ex­hi­bi­tion Views ex­pli­citent ce pou­voir. Pré­ci­sons que Ri­maz ne choi­sit pas ses vues d’ex­po­si­tions au ha­sard. Il pri­vi­lé­gie celles d’ar­tistes qu’il aime ou dont il ap­pré­cie le sens de l’ac­cro­chage. Ain­si, l’ef­fa­ce­ment des pho­to­gra­phies d’une vue d’ex­po­si­tion de Wolf­gang Till­mans, dont la do­cu­men­ta­tion de l’oeuvre est sou­vent ré­duite à ce type d’images, a l’am­bi­guï­té de l’Era­sed

De Koo­ning Dra­wing (1953) de Robert Rau­schen­berg. Des­ti­née à être pla­cée dans le mo­teur de re­cherche de Google Images, qui per­met de re­trou­ver des images si­mi­laires, son pou­voir d’évo­ca­tion, qui se confond ici avec des al­go­rithmes, condui­ra à la vue d’ex­po­si­tion d’ori­gine. L’image al­té­rée de­vient un ou­til de sen­si­bi­li­sa­tion ou de mé­dia­tion ou, pour le dire au­tre­ment, le moyen pour l’ar­tiste de par­ta­ger son ico­no­phi­lie. Ain­si, loin de dé­truire les images, l’ico­no­clasme de Simon Ri­maz ré­vèle et conforte leur pou­voir à l’ère de la pro­li­fé­ra­tion nu­mé­rique.

Ge­la­tin sil­ver print, cut-out

« UVUS N#098/Cut Size: 0.7% ». Série «Unu­sual View of Unk­nown Sub­jects ». 2013. Ti­rage ar­gen­tique dé­cou­pé.

Ci-des­sus/ above: « Étude n°IV ». Série « Études de vi­tesse ». 2013. Ti­rage jet d’encre dé­cou­pé. 110x 152 cm. Ink­jet print with cut-out Ci-contre, à gauche/ right : « Étude n°16 ». Série « Re­pli ». 2015. Ti­rage jet d’encre. 80x60 cm. à droite/ far right: « Can­de­la ». 2015. Plomb. 60x7x7 cm. (Vue d’ins­tal­la­tion, ga­le­rie For­ma, Lau­sanne). Lead

Simon Ri­maz Né en 1987 à Fri­bourg. Vit à Lau­sanne Ex­po­si­tions per­son­nelles : 2015 Pho­to­fo­rum Pas­quart, Bienne ;

Pic­tu­roïde, For­ma, Lau­sanne Ex­po­si­tions col­lec­tives 2012 Pay­day, Centre Do­ret, Ve­vey 2013 Ins­tru­men­tal Break, Ro­man­die club, Lau­sanne ; Pose, Grange de Do­ri­gny, Lau­sanne 2014 Against the Grain, Centre de la pho­to­gra­phie, Ge­nève ;

Der Fo­to­gra­fische Kör­per, exp12, Berlin Do You Speak Tou­rist, mu­sée d’art de Pul­ly 2015 reGe­ne­ra­tion3, mu­sée de l’Ély­sée, Lau­sanne

(1) Unu­sual View of Unk­nown Sub­jects, Lec­tu­ris, sep­tembre 2015. Livre pu­blié suite à l’ob­ten­tion du Un­seen Dum­my Award 2014 et pré­sen­té à la foire Un­seen d’Am­ster­dam (18 - 20 sep­tembre 2015). (2) Po­si­tion pa­ra­doxale que l’on re­trouve dans les ana­lyses de Bru­no La­tour, com­mis­saire de l’ex­po­si­tion Ico­no­clash (ZKM, Karls­ruhe, 2002) et di­rec­teur, avec Peter Wei­bel, du ca­ta­logue qui est une ré­fé­rence pour Simon Ri­maz et dont on re­trou­ve­ra l’in­tro­duc­tion, en fran­çais et en an­glais, sur le site in­ter­net de Bru­no La­tour.

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