Jar­ry Ar­chi­pe­la­go : la valse des pan­tins

Le Quar­tier / 5 juin - 30 août 2015

Art Press - - CONTENTS - Lae­ti­tia Chau­vin

Si l’in­fluence d’Al­fred Jar­ry sur les avant-gardes lit­té­raires et ar­tis­tiques du dé­but du 20e siècle est in­con­tes­table, elle est en re­vanche moins manifeste dans l’es­prit contemporain tant elle s’est dis­soute dans le temps et le pa­tri­moine – pour preuve l’usage de l’ad­jec­tif ubuesque dans le lan­gage cou­rant. Al­fred Jar­ry est le père de la pa­ta­phy­sique, « science » qui re­pose sur le prin­cipe d’équi­va­lence et pré­co­nise de tout ac­cueillir avec la même dis­po­si­tion : au­tant dire que ce pos­tu­lat de dé­part of­frait un bâ­ton à phy­sique aux com­mis­saires, Ke­ren Det­ton et Ju­lie Pel­le­grin, pour ré­veiller la fi­gure de Jar­ry au gré de gé­néa­lo­gies rhi­zo­miques. Plu­tôt que d’illus­trer l’au­teur et son oeuvre par des mo­tifs ou des ci­ta­tions, elles se sont em­ployées à dé­ga­ger un es­prit « Jar­ry » à tra­vers des oeuvres qui par­tagent les mêmes stra­té­gies : raille­rie, double sens, pa­ra­si­tage, pa­ro­die, pro­vo­ca­tion… Ce pre­mier acte du cycle Jar­ry Achi­pe­la­go : la valse des pan­tins pri­vi­lé­gie les dis­po­si­tifs en lien avec le théâtre et la fic­tion. La scé­no­gra­phie est ré­glée à la se­conde près par un tra­vail sur les lu­mières et les dé­parts de films, l’ex­po­si­tion for­mant théâtre d’ombres et d’ob­jets. Em­ma­nuel Van der Meulen ouvre le spec­tacle par deux grandes toiles sem­blables à des bla­sons, des ri­deaux de scène ou des dé­cors éphé­mères peints, at­ti­rant le vi­si­teur, tel un mo­narque de qua­li­té, dans le royaume de Jar­ry. Le par­cours évolue en­suite au mi­lieu de la ca­bine de souf­fleur d’Ante Tim­mer­mans, du pe­tit cha­pi­teau de cirque pour la pro­jec­tion de Pau­line Cur­nier-Jar­din, du théâtre de ma­rion­nettes de Jos de Gruy­ter & Ha­rald Thys, des films d’ani­ma­tion de William Ken­tridge et Gol­din + Sen­ne­by. Ces der­niers em­ploient la ma­quette d’un dé­cor de théâtre pour ex­pli­quer « le charme dis­cret de la mé­ta-fi­nance », sorte de farce tra­gique dans la droite ligne d’Ubu roi – gran­de­ment pré­oc­cu­pé par la phy­nance lui aus­si –, qui se conclut sur les es­prits ani­maux dans la théo­rie éco­no­mique. Les ca­lem­bours et autres jeux de mots ne sont pas en reste : ceux, si sub­tils dans le té­les­co­page des lettres et des des­sins, de Dan Per­jov­schi, ou ceux de Tim­mer­mans, qui sub­sti­tuent le mé­lan­co­lique Ho­mo non sens à l’ho­mo sa­piens. Par­tout af­fleure le pro­pos po­li­tique, avec pour mots d’ordre l’abo­lis­se­ment des li­mites im­po­sées. La ques­tion de l’au­to­ri­té et du pou­voir est par­ti­cu­liè­re­ment saillante dans la série des gouaches de Roee Ro­sen qui, à la ma­nière d’un livre pour en­fants, ra­conte le sup­plice gro­tesque d’un cer­tain po­ten­tat nom­mé Vla­di­mir. Pau­line Bou­dry / Re­nate Lo­renz as­sènent un manifeste pro­lé­taire au mi­lieu des champs où un dan­dy pro­mène sa tor­tue en laisse, tan­dis que le film Blut­bad Pa­rade (Pa­rade Bain-de-sang) de Cur­nierJar­din res­sus­cite en fan­fare un cirque pi­lon­né en 1916 par l’ar­mée fran­çaise à Karls­ruhe. L’ab­surde et le co­mique « en roue libre » – chers au cy­cliste che­vron­né qu’était Jar­ry – dé­montrent une fois de plus qu’ils sont plus cor­ro­sifs que l’es­prit de sé­rieux. Et l’ex­po­si­tion de dé­mon­trer in­gé­nu­ment la ma­nière de faire oeuvre po­li­tique par la bande. Merdre! Sacré vent de Jar­ry sur Quim­per! Al­fred Jar­ry’s in­fluence on the li­te­ra­ry and ar­tis­tic avant-gardes of the ear­ly 20th cen­tu­ry is in­con­tes­table. A hun­dred years on, its zest is har­der to de­tect in the zeit­geist. Blame the ef­fects of time and the he­ri­tage in­dus­try. Ubuesque, anyone? Too ba­nal by far. Jar­ry is the fa­ther of pa­ta­phy­sics, a “science” ba­sed on the prin­ciple of equi­va­lence that ad­vo­cates the even-han­ded ac­cep­tance of all things. In other words, the star­ting pos­tu­late here of­fe­red the cu­ra­tors Ke­ren Det­ton and Ju­lie Pel­le­grin a phy­sick stick with which to re­vive Jar­ry in va­rious rhi­zo­mic ge­nea­lo­gies. Ra­ther than illus­trate the au­thor and his work with mo­tifs or quo­ta­tions, they have tried to es­ta­blish a “Jar­ry spi­rit” through works that share the same stra­te­gies: mo­cke­ry, double mea­ning, in­ter­fe­rence, pa­ro­dy, pro­vo­ca­tion, etc. This first act of the Jar­ry Achi­pe­la­go cycle, “la valse des pan­tins,” puts the fo­cus on de­vices lin­ked to thea­ter and fic­tion. The co­or­di­na­tion of ligh­ting and films is down to the nea­rest se­cond, and the show is thea­ter of sha­dows and ob­jects. Em­ma­nuel Van der Meulen opens pro­cee­dings with two big can­vases that are like coats of arms, stage cur­tains, or pain­ted stage sets, dra­wing the vi­si­tor, like a royal vi­si­tor, in­to Jar­ry­world. Next comes the promp­ter’s ca­bin by Ante Tim­mer­mans, the lit­tle-big-top for the pro­jec­tion by Pau­line Cur­nierJar­din, Jos de Gruy­ter & Ha­rald Thys’s pup­pet thea­ter, and ani­ma­tion films byWilliam Ken­tridge and Gol­din + Sen­ne­by. The lat­ter use a mo­del for a thea­ter set to ex­plain the “dis­creet charm of me­ta-fi­nance” in a kind of tra­gic farce di­rect­ly re­la­ted to Ubu Rex, who usual­ly had phy­nance on his mind. It concludes with the ques­tion of ani­mal spi­rits in eco­no­mic theory. Puns and other word play al­so get a good look-in here: the ve­ry subtle ones in the confla­tion of let­ters and dra­wings, in Dan Per­jov­schi, or when Tim­mer­mans sub­sti­tutes the me­lan­cho­lic Ho­mo non sense for Ho­mo sa­piens. Po­li­tics pushes through eve­ryw­here here, un­der the ban­ner of abo­li­shing li­mits. The ques­tion of au­tho­ri­ty and power is par­ti­cu­lar­ly evident in the series of gouaches by Roee Ro­sen who, in the man­ner of a chil­dren’s book, re­lates the gro­tesque tor­ture of a po­ten­tate by the name of Vla­di­mir. Pau­line Bou­dry/Re­nate Lo­renz put for­ward a pro­le­ta­rian ma­ni­fes­to in the middle of fields where a dan­dy walks his tortoise on a lead, while Blut­bad Pa­rade (Blood­bath Pa­rade), a film by Cur­nier-Jar­din, spec­ta­cu­lar­ly re­sus­ci­tates a cir­cus poun­ded by the French ar­my at Karls­ruhe in 1916. Ab­sur­di­ty and freew­hee­ling co­me­dy (let’s not for­get that Jar­ry was a fine cy­clist) once again prove more cor­ro­sive than gra­vi­tas. And the ex­hi­bi­tion in­ge­nuous­ly shows how to do po­li­tics, gang-man style. Pschitt! Jar­ry is blo­wing up a storm in Quim­per !

Translation, C. Pen­war­den

Ante Tim­mer­mans. « Der Souf­fleur des ICHTS ». 2014-2015. Ins­tal­la­tion, tech­nique mixte. “The ICHTS Blo­wer.” Mixed me­dia

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.