La poé­sie chi­noise un art de l’image

Ré­mi Mathieu (dir.) An­tho­lo­gie de la poé­sie chi­noise Gal­li­mard, « Bi­blio­thèque de la Pléiade »

Art Press - - CONTENTS - Vincent Roy Vincent Roy est écri­vain, cri­tique lit­té­raire et édi­teur.

En Chine, la poé­sie tient, de­puis tou­jours, une place consi­dé­rable – ce qui ne man­que­ra pas de nous éton­ner quand, chez nous, au pays de Ron­sard et Villon, d’Ara­gon, de Rim­baud et Mal­lar­mé, elle semble dis­pa­raître peu à peu au point que l’on est en droit de se de­man­der où sont au­jourd’hui les poètes ? Cette ques­tion, d’une ironie mor­dante, mé­ri­te­rait une ré­ponse certes courte et dé­fi­ni­tive, mais elle dé­bor­de­rait, no­nobs­tant, l’ob­jet de cet ar­ticle. Au sein de l’Em­pire du Mi­lieu, la poé­sie, prin­ci­pa­le­ment mé­ta­pho­rique et al­lu­sive, oc­cupe la pre­mière place dans la for­ma­tion in­tel­lec­tuelle : c’est grâce à elle qu’on y ap­pro­fon­dit sa connais­sance de la langue, qu’on y forme son in­tel­li­gence, qu’on y exerce sa sen­si­bi­li­té. En un mot, elle struc­ture la pen­sée. En l’étu­diant, on « s’in­cor­pore le monde ». Ima­gi­nons un pro­fes­seur de Lettres dans un ly­cée de notre beau pays qui lan­ce­rait tout à trac, un beau ma­tin, à ses élèves éber­lués : « Soyez d’abord et en pre­mier lieu cu­rieux de poé­sie, fré­quen­tez chaque jour les poètes et vous ver­rez, le pro­ces­sus est im­muable, vous al­lez vous in­cor­po­rer le monde. » Les pa­rents d’élèves hur­le­raient, à n’en pas dou­ter, que ce­ci n’est pas au pro­gramme! L’étude du Net, de son fonc­tion­ne­ment, ar­gue­raient-ils à l’en­vi, en ap­prend da­van­tage sur le monde contemporain que la lec­ture des Fables de La Fon­taine. Cette le­çon vaut bien un iPad, sans doute ! Mais re­ve­nons à ce qui doit nous oc­cu­per. Le champ poétique chi­nois, tri­mil­lé­naire, outre qu’il est un es­pace de li­ber­té – peut-être le seul dans une so­cié­té au­to­cra­tique, « du­re­ment hié­rar­chi­sée » où le cadre so­cio-po­li­tique est, pour le moins, ri­gide (eu­phé­misme !) –, est en­core « le lieu unique de for­mu­la­tion d’un idéal de ci­vi­li­sa­tion har­mo­nieuse ». D’où son im­por­tance po­li­tique. Cette poé­sie vise à « dé­non­cer le chaos so­cial comme le désordre in­té­rieur aux êtres, elle as­pire à trans­cen­der et dé­pas­ser les classes ». Et elle est char­gée de trans­mettre un mes­sage d’union avec la nature « qui a fait l’homme à son image et que ni un Dieu ni un homme n’ont faite ». Dans la langue chi­noise, mu­sique et joie sont dé­si­gnées par un unique ca­rac­tère – seule la pro­non­cia­tion va­rie en fonc­tion du contexte. Les poètes les plus an­ciens ont chan­té en­semble la puis­sance ma­gique de la mu­sique et de la danse, leur im­pact sur les êtres. Et no­tam­ment sur les femmes. Dès l’époque royale (11e-3e siècles), le corps fé­mi­nin est cé­lé­bré. Les poètes ne voilent pas leur trouble. « Peut-on écou­ter des chants, contem­pler des fi­gures cho­ré­gra­phiques sans pré­sence fé­mi­nine ? », s’in­ter­roge Ré­mi Mathieu dans son éru­dite et brillante pré­face au ma­gni­fique vo­lume de la Pléiade in­ti­tu­lé

An­tho­lo­gie de la poé­sie chi­noise qu’il a di­ri­gé.

LE PAY­SAGE S’ÉCOUTE

Se­lon Confucius, la joie est une marque de sa­gesse. La poé­sie – ou la mu­sique, c’est tout un – doit rendre « l’âme joyeuse ou souf­frante du peuple ». Tout poète est mu­si­cien (l’in­verse n’est pas vrai), d’abord mu­si­cien ose­rait-on dire. « Par sa nature to­nale, le chi­nois est un lan­gage mu­si­cal », confirme Ré­mi Mathieu. La langue poétique chi­noise – qui pro­cède par ono­ma­to­pées d’au­tant plus fa­ci­le­ment qu’elle est mo­no­syl­la­bique – est sen­sible aux sons, elle rend – sans qu’il soit d’ailleurs pos­sible de les tra­duire vé­ri­ta­ble­ment – le cri d’un singe, le chant d’un oi­seau, le son de la pluie, le bruit du vent, ce­lui des feuilles, des ruis­seaux, des sou­pirs… Ju­gez plu­tôt ces vers de Ji Kang (223-262) : « Quand la ci­thare joue, / Bronzes et pierres font si­lence/Orgues à bouche et flûtes se taisent/Wang Bao in­ter­rompt sa chan­son / Di Ya perd son sens des sa­veurs. » Dans la théo­rie de Li­ji (Mé­moires sur les rites, l’un des treize livres clas­siques de la Chine), la mu­sique est la trans­crip­tion des sons du monde dans le coeur hu­main ému par leur per­cep­tion. La poé­sie agit comme un in­ter­mé­diaire, un mes­sa­ger entre la nature et l’homme. Ici, comme le sou­ligne aus­si Mathieu, « le pay­sage s’écoute ». Si le poète est mu­si­cien, il est en­core peintre, cal­li­graphe. Car si cette poé­sie est un art mu­si­cal, c’est aus­si bien et peut-être sur­tout un art de l’image, une pein­ture du monde. « Le pay­sage poétique s’écoute au­tant qu’il se re­garde. » Li­sons ce poème de Zheng Gu (851-910) de la dy­nas­tie des Tang et in­ti­tu­lé Im­promp­tu dans la neige : « Les flo­cons vol­tigent dans le temple, mouillant ta­bac et thé ; / Ils as­pergent les ta­vernes, ren­dant l’ef­fet du vin plus lé­ger./Le soir ve­nu, sur le fleuve, la scène mé­rite une pein­ture : / Le pê­cheur rentre, vê­tu d’une veste en feuille de pal­mier. » Et ces vers de Qi Ji (863-937) : « So­pho­ras et saules à cô­té du pont rus­tique ; / Sen­tier et pous­sières de­vant le che­val voi­lé. / Le vent au­tom­nal re­couvre la pierre des Han; / La route du voya­geur pé­nètre le ciel bar­bare. / Les oies se re­groupent, la ri­vière se trouble ; / Les mou­tons rendent l’herbe des îlots rance. / Com­ment pour­rait-on dor­mir à la fron­tière ? / Le songe du pays na­tal suit l’eau qui avance. » Cette nou­velle an­tho­lo­gie, dont le spectre est large – puis­qu’il va du pre­mier poème du Shi­jing (Le Clas­sique des Poèmes, 1045-221) aux oeuvres de Hai­zi (né en 1964), et qu’il mêle culture let­trée et « vul­gaire » –, nous ren­seigne, et ce n’est pas la moindre de ses ver­tus, sur la fa­çon qu’ont eu les poètes chi­nois de pen­ser le rap­port au monde.

Wen Tong (1018-1079). « Bam­bou ». Encre sur soie. (Mu­sée na­tio­nal du Pa­lais, Tai­pei)

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