Richard Texier une en­quête sur soi

Art Press - - CONTENTS - Paul Ar­denne Paul Ar­denne est écri­vain et his­to­rien de l’art. Il est com­mis­saire des ex­po­si­tions Hy­bride 3 (Douai, 12 sep­tembre - 4 oc­tobre 2015) et Su­blime de voyage (Bien­nale iti­né­rante, Li­moges-Ve­nise, 21-25 oc­tobre 2015).

Richard Texier Na­ger Gal­li­mard

Vient de ma­nière im­man­quable le mo­ment, dans une vie d’ar­tiste, de l’éclair­cis­se­ment. La créa­tion, soit – mais pour­quoi ? Éclair­cis­se­ment. Ce vo­cable, qui évoque le fou­droie­ment, la ré­vé­la­tion, la vi­tesse, ne sied guère à Na­ger, en termes de genre, un au­then­tique « art poétique ». En vé­ri­té, c’est au terme de deux cents pages qui prennent leur temps, au par­cours si­nueux et aux ex­ca­va­tions dans le temps nom­breuses et va­riées que Richard Texier peintre, sculp­teur et pho­to­graphe contemporain trouve sa vé­ri­té. Né voi­ci une pe­tite soixan­taine d’an­nées dans l’ouest fran­çais, en­fant du Ma­rais Poi­te­vin et de la pai­sible bour­gade de Niort, Texier fait ses pre­mières armes de peintre à onze ans, à peine en­tré au ly­cée Fon­tanes, ai­dé en ce­la par la bien­veillance de l’ar­tiste mi­sé­ra­bi­liste lo­cal Michel Che­nilleau, un adepte de Fran­cis Gru­ber et de Ber­nard Buf­fet pre­mière pé­riode. Na­ger ra­conte cette his­toire et bien d’autres, à un train ra­len­ti, entre er­rances en­fan­tines dans la dense et secrète Ve­nise verte, sé­jours heu­reux et joueurs au cimetière de Cou­lon, vil­lé­gia­tures bal­néaires d’été aux Sables d’Olonne et autres di­va­ga­tions mné­siques re­mon­tant au fil de ce texte écrit à l’an­cienne, dans un fran­çais clas­sique par­fait, et aux stra­ti­gra­phies aus­si mul­tiples que for­te­ment im­bri­quées. Car tout ici fait lien, se­lon un prin­cipe qu’on croi­rait ins­pi­ré d’un La­voi­sier de­ve­nu es­thé­ti­cien pour qui rien ne se perd et tout se trans­forme, le pré­sent n’étant que la forme ré­pé­ti­tive et ac­tua­li­sée d’un pas­sé où tout au­ra comp­té au re­gard de la gé­né­tique de l’oeuvre ul­té­rieure. L’amour du ga­min Texier pour un co­chon de lait ga­gné dans une foire don­ne­ra ain­si, sur le tard, la série ar­tis­tique des Bio-Pigs. Le spec­tacle des eaux sombres du Ma­rais Poi­te­vin, dont les vases pour­ries laissent par­fois re­mon­ter jus­qu’à leur sur­face des feux fol­lets, ef­fet de la li­bé­ra­tion du mé­thane, im­plique quelques dé­cen­nies plus tard tout un tra­vail pic­tu­ral fait de toiles aux en­trées mys­té­rieuses mul­ti­pliant les signes de conspi­ra­tion, de sur­prise et d’in­ter­jec­tion plas­tique. L’ac­cent mis par l’au­teur, de fa­çon ré­cur­rente, sur la pra­tique de la pêche – au car­re­let, en mer, de ri­vière – donne le « la » mé­ta­pho­rique de cette en­quête sur soi. On peut, ar­tiste, créer sans se po­ser de ques­tion, en se conten­tant de mettre sa peau sur la table. Il est peu pro­bable ce­pen­dant que l’on ne cherche pas à qué­rir tôt ou tard la rai­son d’être de sa propre poiè­sis. Pê­cher, acte vo­lon­taire, acte tac­tique et projet, im­plique que l’on at­tende que ce­la morde, quel que soit le stra­ta­gème mis au point pour ac­cé­lé­rer la prise. La pa­tience est de mise, pro­pice, tou­jours, à une mé­di­ta­tion fixée sur son ob­jet, jus­qu’à ce que plonge, avec la ligne, le bou­chon.

LA LE­ÇON DU MA­RAIS POI­TE­VIN

« Na­ger » pour­quoi ? Le titre de l’ou­vrage vient à Richard Texier lors d’une bai­gnade le long de la côte ven­déenne : « Na­ger. Com­ment. Vers où? » La des­ti­na­tion, ce se­ra l’er­rance, sans choix dog­ma­tique. On peut par­ler ici de Le­çon du Ma­rais Poi­te­vin, dont le ré­seau in­fi­ni de ca­naux sug­gère la fi­gure à la fois ma­gné­tique et énig­ma­tique du labyrinthe. Le pré­sent, pour qui le sai­sit mais aus­si le macère, est le mi­roir pas loin d’être exact du fu­tur, le ha­sard, se­lon la fa­meuse for­mule de Pas­teur, « ne fa­vo­ris [ant] que les es­prits pré­pa­rés ». La vi­sion per­plexe et émer­veillée, dans un La­garde & Mi­chard consa­cré à la lit­té­ra­ture du 20e siècle, du ta­bleau Jour de len­teur d’Yves Tan­guy, lorsque Richard Texier n’est en­core qu’un pré-adolescent ? Elle mène avec sa lo­gique propre l’ar­tiste sur les voies de l’abs­trac­tion sym­bo­lique qui est une de ses si­gna­tures. La fré­quen­ta­tion des tra­vailleurs du Ma­rais, hé­ri­tiers des pion­niers mé­dié­vaux de la vie des pol­ders, l’at­ten­tion à leur pen­sée aux ac­cents chto­niens et cos­miques en­core our­lée d’ar­gu­men­ta­tion ma­gique? Elle en­fan­te­ra une mul­ti­tude d’oeuvres où Richard Texier avoue un déisme pri­mi­tif, tis­sé de pul­sions ani­mistes et ou­ver­te­ment pan­théistes. La ren­contre du peintre chi­nois Zao Wou-ki, elle, en­voie Texier en Chine, où il ouvre un ate­lier à Shanghai et dé­couvre l’art du Yi Shan, ce­lui dit de la « Mon­tagne jaune »… Cet iti­né­raire d’un en­fant fu­té et ou­vert à l’offre du temps comme il vient et se donne ac­couche pour fi­nir d’un con­cept à même de ré­su­mer l’oeuvre de l’ar­tiste, ce que lui-même dé­nomme une « élas­to­ge­nèse ». Plus proche de Paul Klee que d’Yves Tan­guy, son ins­pi­ra­teur pour­tant, ce­lui qui l’au­ra conver­ti à la pein­ture, Richard Texier pra­tique l’art de ma­nière ré­so­lu­ment a-pro­gram­ma­tique, en fai­sant d’un point d’in­té­rêt une im­pul­sion, un élé­ment de relance, un pos­sible per­ma­nent. In­té­res­sant pa­ral­lèle, à cet égard, que le chiasme pro­duit par cette ma­nie­ra d’inspiration mo­der­niste. Ce que l’ex­pé­rience vé­cue offre de mo­ments so­lides se voit re­mou­lé en formes af­fé­rentes mais li­quides, sans lit ni rive bé­ton­née pour les gui­der. L’art de Richard Texier est un art de l’« eau », le ma­té­riau al­lé­go­rique qu’il pré­fère, om­ni­pré­sente dans Na­ger. L’ou­vrage se ter­mine sous la forme ori­gi­nale d’un compte à re­bours qu’on lais­se­ra au lec­teur le soin de dé­cou­vrir. Car la vie conti­nue. Et, de concert avec cette conti­nui­té, une ré­so­lu­tion : plon­ger dou­ble­ment. Dans sa propre his­toire, que le temps conserve sous l’es­pèce d’une mé­moire où creu­ser. Et dans son propre de­ve­nir, que le temps pré­pare sous l’es­pèce d’une créa­tion qui est mieux qu’un ac­quis – une pro­messe.

Richard Texier et des sculp­tures de la série « Elas­to-ge­nèse »

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