Ta­tia­na Trou­vé

Cen­tral Park / 3 mars - 30 août 2015

Art Press - - CONTENTS - Robert Storr Robert Storr Tra­duit par Laurent Pe­rez

Dans l’une de ses nou­velles les plus cé­lèbres, Jorge Luis Borges ima­gine une carte géo­gra­phique à l’échelle exacte du ter­ri­toire qu’elle re­pré­sente, et contre­di­sant donc, à pre­mière vue, la fonc­tion de la carte en tant que re­pré­sen­ta­tion plas­tique in­for­ma­tive et ré­duc­tion ma­té­rielle de l’es­pace réel. Comme sou­vent chez Borges, cette ma­gique in­ven­tion ouvre à l’ima­gi­na­tion des bou­le­vards qui conduisent dans plu­sieurs di­rec­tions à la fois – et, en même temps, nulle part, l’ima­gi­na­tion étant, pour Borges, un labyrinthe qui fi­nit tou­jours par se re­tour­ner sur lui-même. L’im­por­tant dans la vie, dit avec op­ti­misme le pro­verbe, n’est pas d’at­teindre son but – la si­gni­fi­ca­tion de ce genre d’al­lé­go­ries ne se trouve d’ailleurs ja­mais dans la « mo­rale de l’his­toire » telle qu’on la conçoit ha­bi­tuel­le­ment – mais le che­min pour y par­ve­nir. On pour­rait dire la même chose des De­sire Lines, le ré­cent projet éla­bo­ré par Ta­tia­na Trou­vé pour Cen­tral Park à l’in­vi­ta­tion du Pu­blic Art Fund de New York. Comme la plu­part des tra­vaux com­man­dés par le Fund pour ce site, la ma­ni­fes­ta­tion la plus im­por­tante était si­tuée sur le large trot­toir à l’angle de la Cin­quième Ave­nue et de la 60e rue. L’as­pect le plus im­pres­sion­nant de la contri­bu­tion de Ta­tia­na Trou­vé consis­tait en une série de struc­tures mo­biles en acier à étages sup­por­tant des bo­bines en bois au­tour des­quelles étaient en­rou­lées d’épaisses cordes de dif­fé­rentes cou­leurs. Ex­plo­rer ces ob­jets, aber­rants en dé­pit de leur ap­pa­rence uti­li­taire, fai­sait l’ef­fet d’er­rer au mi­lieu d’un stock de fil qu’un tailleur gi­gan­tesque au­rait ou­blié là pour des rai­sons mys­té­rieuses. La clé de l’énigme était ca­chée à un quart d’heure de là, dans une pe­tite an­nexe de la ga­le­rie Ga­go­sian au rezde-chaus­sée de l’im­meuble qui fait l’angle de la 75e rue et de Park Ave­nue. Trou­vé y ex­po­sait ce prin­temps les des­sins pré­pa­ra­toires, les ma­quettes et di­verses pièces se­con­daires dé­ri­vées de l’oeuvre plus im­por­tante de Cen­tral Park. La plu­part d’entre elles, quelle que soit leur forme – études à l’encre sur pa­pier ou mo­dèles ré­duits en tis­su bro­dé cou­verts d’éti­quettes – met­taient en évi­dence une lo­gique d’en­semble. Chaque corde de cou­leur en­tou­rée au­tour des bo­bines me­su­rait en ef­fet la lon­gueur d’une marche cé­lèbre ayant eu lieu quelque part dans le monde à un mo­ment don­né de l’his­toire. Si nous avions été libres de le faire – l’ar­tiste n’a mal­heu­reu­se­ment pas ob­te­nu les au­to­ri­sa­tions néces- saires –, nous au­rions donc pu em­boî­ter le pas de pas­sants consi­dé­rables d’autres temps et d’autres lieux, et ce à l’in­té­rieur même du ré­seau de sen­tiers et d’al­lées qui sillonnent le parc de­puis ses portes, bap­ti­sées en l’hon­neur de ceux qui ont fait leur nid dans cette ville et se servent de Cen­tral Park comme du jar­din dont manquent sou­vent ses ha­bi­tants : Far­mers’ Gate (Porte des Pay­sans), Ma­ri­ners’ Gate (Porte des Ma­rins), Scho­lars’ Gate (Porte des Sa­vants), Mer­chants’ Gate (Porte des Mar­chands), War­riors’ Gate (Porte des Guer­riers), Boys’ Gate (Porte des Gar­çons), Girls’ Gate (Porte des Filles), Stran­gers’ Gate (Porte des Étran­gers), etc. Cer­taines des marches cé­lé­brées par Trou­vé sont de pure fan­tai­sie ; d’autres, en re­vanche, ré­sonnent pro­fon­dé­ment d’un point de vue so­cial, po­li­tique et poétique : la marche de Sel­ma à Mont­go­me­ry du­rant le Mou­ve­ment des droits ci­viques en 1965, la marche du Mil­lion de Femmes en 1911, la Marche du sel de Gand­hi en 1930. D’autres en­core font signe en di­rec­tion d’ar­tistes qui se sont illus­trés dans le do­maine de l’er­rance de­puis An­dré Bre­ton et Guy De­bord jus­qu’à So­phie Calle et ses Fi­la­tures, ou le film vi­déo Phat Free dans le­quel Da­vid Ham­mons des­cend une rue de Har­lem dans la nuit en pous­sant de­vant lui un bi­don de mé­tal à coup de pieds. L’oeuvre de Trou­vé est en somme un pa­limp­seste d’as­so­cia­tions es­pace-temps, à la hau­teur non seule­ment du chef-d’oeuvre de l’ar­chi­tec­ture du pay­sage des­si­né par Frederick Law Olm­sted, mais aus­si de la mé­tro­pole vi­brante du Brook­ly­nois Walt Whit­man. « Les choses se ré­vèlent en mar­chant », di­sait le sage grec Dio­gène. Mais, comme nous le rap­pelle Trou­vé, mar­cher est aus­si faire acte de mé­moire, et une in­vi­ta­tion à rê­ver. In one of Jorge Luis Borges’ ca­no­ni­cal sto­ries, a map is crea­ted that is iden­ti­cal in size to the territory it charts. The­re­by de­fea­ting, it would seem, a map’s func­tion as a physical conden­sa­tion of and pic­to­rial as a guide to ac­tual space. Like ma­ny of Borges’ ma­gi­cal conceits, this one opens ave­nues in the ima­gi­na­tion that lead in di­vergent di­rec­tions at once. And now­here at the same time, since for Borges the ima­gi­na­tion is a labyrinth which ul­ti­ma­te­ly turns back in upon it­self. As the feel-good saying goes, the mea­ning of life is not in rea­ching one’s goal—and the mea­ning of al­le­go­ries of the Bor­ge­sian va­rie­ty is ne­ver in the “mo­ral of the sto­ry” as conven­tio­nal­ly concei­ved—but in the jour­ney to­wards it. The same might be said of De­sire Lines, Ta­tia­na Trou­vé’s recent Cen­tral Park pro­ject for the Pu­blic Art Fund in New York. Like most of the things com­mis­sio­ned by the Fund for this site, the main event is lo­ca­ted on a wide patch of pa­ve­ment at the hea­vi­ly traf­fi­cked cor­ner of Fifth Ave­nue and 60th Street. The most im­po­sing part of Trou­vé’s contri­bu­tion to this series of tem­po­ra­ry ins­tal­la­tions consists of frees­tan­ding steel struc­ture moun­ted with se­ve­ral tiers of woo­den spools on which are wound hea­vy cord in a va­rie­ty of co­lors. Ex­plo­ring this clus­ter of ano­ma­lous but see­min­gly uti­li­ta­rian ob­jects feels like wan­de­ring through a stock of thread in­ex­pli­ca­bly left on the pla­za by a giant tai­lor. The key to what these spools re­present could be found across mid­town in a small street-le­vel an­nex of the Ga­go­sian Gal­le­ry on 75th Street and Park Ave­nue. There Trou­vé ex­hi­bi­ted the pre­pa­ra­to­ry dra­wings, sculp­tu­ral ma­quettes, and a va­rie­ty of an­cil­la­ry pieces de­ri­ved from the lar­ger work in Cen­tral Park. Most of them dia­gram in one form or ano­ther—as pen-an­dink on pa­per stu­dies or stit­ched fa­bric sur­ro­gates with abun­dant la­bels—the lo­gic of the pieces as an en­semble. For each of the co­lor- co­ded spools hold rope run­ning the length of a fa­mous walk or march ta­ken el­sew­here in the world at some time in his­to­ry. The clear im­pli­ca­tion is that if one were free to do so, one could re­trace the steps of others in other places and times wi­thin the matrix of paths and pro­me­nades that criss­cross the park from gates named in ho­nor of people and pro­fes­sions that com­pose the masses that make their home in the ci­ty and use the Park as the gar­den that most apart­ment and te­ne­ment dwel­lers other­wise lack: Far­mers’ Gate, Ma­ri­ners’ Gate, Scho­lars’ Gate, Mer­chant’s Gate, War­riors Gate, Boys Gate, Girls Gate, Stran­gers’ Gate and so on. The treks Trou­vé com­me­mo­rates in­clude some that are pu­re­ly whim­si­cal as well as others that are dee­ply re­so­nant so­cial­ly, po­li­ti­cal­ly and poe­ti­cal­ly: the Ci­vil Rights Mo­ve­ment march from Sel­ma Ala­ba­ma to Mont­go­me­ry of 1965, the One Mil­lion Wo­man­march of 1911, Gand­hi’s Salt March of 1930. In ad­di­tion are a couple that ack­now­ledge peers in the do­main of aes­the­tic mean­de­ring ran­ging from Andre Bre­ton and Guy De­bord, to the “fi­la­ture” of So­phie Calle and “Phat Free,” the epo­ny­mous video in which Da­vid Ham­mons kicks a can through the street of Har­lem af­ter dark. In sum Trou­vé has made a pa­limp­sest of space-time as­so­cia­tions wor­thy not on­ly of Hen­ry Law Om­stead’s mas­ter­piece of land­scape de­si­gn, but of Brook­ly­nite Walt Whit­man’s tea­ming metropolis. “It is sol­ved by wal­king” said the Greek sage Diogenes but as this work re­minds us walks are al­so acts of­me­mo­ryand an in­vi­ta­tion to dream.

Ta­tia­na Trou­vé. « De­sire Lines ». Do­ris Freedman Pla­za, Cen­tral Park, New York. 2015

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