Éditorial Lit­té­ra­ture et vé­ri­té

Li­te­ra­ture and Truth.

Art Press - - CONTENTS - Jacques Hen­ric

Le constat, dé­jà loin­tain, de Borges sur l’état du ro­man, est-il tou­jours d’ac­tua­li­té ? « Le ro­man, écri­vait-il, est à bout de course. Je pense que les ex­pé­riences si au­da­cieuses et si in­té­res­santes que l’on a ten­tées dans le ro­man […] nous rap­prochent du mo­ment où le ro­man n’au­ra plus sa place. » Dé­jà, avant lui, même constat de Bre­ton et des sur­réa­listes… Dif­fi­cile, en tout cas, de confir­mer ou in­fir­mer le ju­ge­ment de Borges, vu que le genre lit­té­raire ro­man, qui a sa longue his­toire, n’a plus au­cun conte­nu ni au­cun sens au­jourd’hui, tout écrit pu­blié étant ca­ta­lo­gué « ro­man ». La pa­ru­tion d’une nou­velle bio­gra­phie d’Ara­gon, due à Phi­lippe Fo­rest (cf. l’en­tre­tien avec ce­lui-ci) pour­rait néan­moins être l’oc­ca­sion d’op­po­ser à Borges que de grands ro­mans voyaient le jour au mo­ment même où lui en dou­tait. Je veux par­ler des der­niers ro­mans d’Ara­gon, dont l’ul­time, Théâtre-ro­man. Ro­man au sens plein du mot, mê­lant tous les genres lit­té­raires : écrit d’ima­gi­na­tion, au­to­bio­gra­phie, mé­moires, es­sai, poé­sie. Des « ro­mans », la ren­trée lit­té­raire nous en pro­pose une plé­thore. Il est in­té­res­sant de no­ter que ceux que la cri­tique, qua­si una­nime, a re­te­nus sont des bio­gra­phies, voire des au­to­bio­gra­phies, de pures au­to­bio­gra­phies. Trois ont fait la une des jour­naux, Eva, de Simon Li­bé­ra­ti (Stock) ; le très beau ré­cit, la Cache, de Ch­ris­tophe Bol­tans­ki (Stock); Un amour im­pos­sible, de Ch­ris­tine An­got (lire, dans nos pages Livres, l’ar­ticle de Vincent Roy). Si je re­tiens plus par­ti­cu­liè­re­ment ce der­nier, c’est qu’il pose quelques pro­blèmes de fond à la lit­té­ra­ture. « Il n’y a pas de vé­ri­té hors de la lit­té­ra­ture », af­firme Ch­ris­tine An­got, à l’un de ses in­ter­vie­weurs. Une fois de plus, cette scie qui nous vient du 19e siècle, de la sa­cra­li­sa­tion ro­man­tique de l’écri­vain et de la lit­té­ra­ture. La lit­té­ra­ture seule di­rait la vé­ri­té. En­core fau­drait-il sa­voir ce qu’on en­tend par « lit­té­ra­ture », ce qui en est et n’en est pas. Qui dé­cide ? L’au­teur lui-même ? C’est pour le moins ou­tre­cui­dant. Et sa­voir ce qu’on en­tend par « vé­ri­té ». Je ne sache pas que Cé­line ou Ara­gon, deux grands écri­vains du siècle pas­sé, nous aient li­vré beau­coup de vé­ri­té, l’un sur ce que fut l’an­ti­sé­mi­tisme, l’autre le sta­li­nisme. Écou­tons le sage Jacques La­can : « Je dis tou­jours la vé­ri­té : pas toute, parce que toute la dire, on n’y ar­rive pas. Le dire toute, c’est im­pos­sible ma­té­riel­le­ment les mots y manquent ? C’est même par cet im­pos­sible que la vé­ri­té tient au réel. » Ne pour­rait-on dire que l’écri­vain est ce­lui qui prend en compte que des mots manquent, et que le fai­seur, lui, pour dire la vé­ri­té, là où les mots manquent, il en re­met des tonnes. Pour la dire – ou pour la mas­quer ? Autre ques­tion : la lit­té­ra­ture doit-elle être une suc­cur­sale de la mo­rale ? Pour le ch­ré­tien Jo­sé Ber­gamín et l’athée Kun­de­ra, c’est ce qui la cor­rompt et la tue. « Ju­ger, par­mi les hommes, c’est tuer », écrit Ber­gamín. Le po­li­tique, le phi­lo­sophe, le so­cio­logue, le re­li­gieux dé­voyé, le ma­gis­trat jugent. Pas le ro­man­cier. Les der­nières pages d’Un amour im­pos­sible sont une ma­nière de pro­cès, un pro­cès qui se tient en l’ab­sence de l’ac­cu­sé – le père, mort –, le­quel ne peut ré­pondre des faits graves qui lui sont re­pro­chés (outre viol et in­ceste, an­ti­sé­mi­tisme et pré­ju­gés de caste), éga­le­ment en l’ab­sence d’avo­cats de la dé­fense qui pour­raient re­le­ver les failles et les contra­dic­tions de l’ac­cu­sa­tion, avec pour pièces les livres pré­cé­dents de Ch­ris­tine An­got (âge du viol, du­rée de l’acte in­ces­tueux…). Tuer un père, ce­la se fait. Un père mort, c’est plus rare. S’il fal­lait un ju­ge­ment, le seul ju­ge­ment re­ce­vable se­rait, en l’oc­cur­rence, ce­lui du Ju­ge­ment der­nier. Il n’est pas ai­sé d’écrire la vé­ri­té à la lu­mière du Saint-Es­prit, dixit SaintSi­mon. Ou, dit au­tre­ment par Phi­lippe Fo­rest, sol­li­ci­té de ju­ger Ara­gon, « c’est un pri­vi­lège qu’il est pru­dent de ré­ser­ver à Dieu seul ». “The no­vel has rea­ched the end of the road. I be­lieve that the ve­ry da­ring and in­ter­es­ting ex­pe­ri­ments that have been at­temp­ted in the no­vel […] are brin­ging us close to the mo­ment when the no­vel no lon­ger has a role to play.” Is this re­mark made ma­ny years ago Jorge Luis by Borges still re­le­vant? Be­fore him, Bre­ton and the Sur­rea­lists had come to the same conclu­sions. Today, though, it’s dif­fi­cult ei­ther to confirm or to coun­ter Borges’ judg­ment, gi­ven that the li­te­ra­ry genre of the no­vel, with its long his­to­ry, no lon­ger means any­thing: eve­ry­thing is la­be­led “no­vel.” The up­co­ming bio­gra­phy of Ara­gon by Phi­lippe Fo­rest (cf. the in­ter­view with the au­thor here: French on­ly) could, ho­we­ver, serve to re­mind us that some great no­vels were writ­ten at the ve­ry mo­ment when Borges was ex­pres­sing his doubts about the genre. I am re­fer­ring to Ara­gon’s late no­vels, the last of which, Théâtre-ro­man, is that in the full sense of the word, com­bi­ning all li­te­ra­ry genres: ima­gi­na­tive wri­ting, au­to­bio­gra­phy, me­moires, es­say, and poe­try. This fall, pu­bli­shers are put­ting out a host of “no­vels.” In­te­res­tin­gly, that the ones al­most una­ni­mous­ly prai­sed by cri­tics are bio­gra­phies, or even au­to­bio­gra­phies. Th­ree have been in the headlines: Eva by Simon Li­bé­ra­ti (Stock), the ve­ry fine Cache by Ch­ris­tophe Bol­tans­ki (Stock), and Un amour im­pos­sible by Ch­ris­tine An­got (see our re­view by Vincent Roy). I will dwell on the last, be­cause it raises a num­ber of fun­da­men­tal li­te­ra­ry ques­tions. “There is no truth out­side li­te­ra­ture,” An­got tells an in­ter­vie­wer. Ah, there it is again, that old ni­ne­teenth-cen­tu­ry chest­nut sa­cra­li­zing the wri­ter and li­te­ra­ture: on­ly li­te­ra­ture can tell the truth. But we still need to de­fine what we mean by “li­te­ra­ture.” Who gets to de­cide? The au­thor? That’s a bit rich. And what is meant by “truth”? I don’t know if Cé­line or Ara­gon, two great wri­ters of the last cen­tu­ry, gave us a great deal of truth, the for­mer about an­ti-Se­mi­tism, the lat­ter about Sta­li­nism. Hear the sage Jacques La­can: “I al­ways tell the truth: not all of it, be­cause it is not pos­sible to say eve­ry­thing. Saying it all is ma­te­rial­ly im­pos­sible. We lack the words? It is pre­ci­se­ly through that im­pos­si­bi­li­ty that the truth adheres to the real.” Could we not say that the wri­ter is the per­son who takes in­to ac­count that we lack words, and that the scrib­bler tells the truth, where we lack words, by laying it on with a tro­wel. To tell the truth, or to mask it? Ano­ther ques­tion: must li­te­ra­ture be a branch of mo­ra­li­ty? For the Ch­ris­tian Jose Ber­ga­min and the atheist Kun­de­ra, that is what cor­rupts and kills it. “To judge men is to kill,” writes Ber­ga­min. The po­li­ti­cian, the phi­lo­so­pher, the mis­gui­ded cle­ric and the ma­gis­trate all judge. Not the no­ve­list. The last pages of Un amour im­pos­sible consti­tute a kind of trial, held in the ab­sence of the ac­cu­sed—the dead fa­ther—who can­not ans­wer the grave charges against him (rape and in­cest, an­ti-Se­mi­tism, class pre­ju­dice), and in the ab­sence of de­fense lawyers who could pick up on the weak­ness and contra­dic­tions of the plain­tiff’s case, ba­sed on An­got’s pre­cious no­vels (her age when the rape oc­cur­red, the duration of the in­ces­tuous re­la­tions, etc.). Killing the fa­ther, that hap­pens. Killing a fa­ther who is al­rea­dy dead is more unu­sual. If there had to be a judg­ment, the on­ly ac­cep­table judg­ment would, in that case, be the Last Judg­ment. It is not ea­sy to write the truth in the light of the Ho­ly Spi­rit, said Saint-Simon. Or, as Phi­lippe Fo­rest ans­we­red when as­ked to judge Ara­gon, “that is a pri­vi­lege that is best left to God.”

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