RO­BERT MU­SIL c’est ain­si qu’on doit vivre

Art Press - - LIVRES - Laurent Pe­rez

Fré­dé­ric Jo­ly Ro­bert Mu­sil. Tout ré­in­ven­ter Seuil

« Que faut-il donc faire quand on n’a nul­le­ment vi­sé le but qu’on semble avoir man­qué ? », se de­mande le jeune Ro­bert Mu­sil, pré­voyant les mal­en­ten­dus qui ac­cueille­ront son pre­mier roman. La ques­tion reste po­sée, tant le mal­en­ten­du semble en­core gou­ver­ner, plus de 70 ans après sa mort, la lec­ture de Mu­sil. Le but qu’il n’a pas vi­sé avec l’Homme sans qua­li­tés, c’est cer­tai­ne­ment ce­lui de faire la chro­nique iro­nique de la « Ca­ca­nie », comme il sur­nomme l’Au­tri­cheHon­grie en état de dé­com­po­si­tion avan­cée, à la­quelle on ré­duit trop sou­vent son grand livre. Qu’il l’ait par ailleurs man­qué, c’est ce que pour­rait faire sup­po­ser la dis­cré­tion de son em­preinte par­mi le com­mun des lec­teurs, ef­fa­rou­ché par la ré­pu­ta­tion confuse de cé­ré­bra­li­té mo­nu­men­tale dont il jouit. Avec cette bio­gra­phie exem­plaire, la pre­mière ja­mais consa­crée à Ro­bert Mu­sil en fran­çais, Fré­dé­ric Jo­ly re­lève le double dé­fi de dis­si­per une in­com­pré­hen­sion te­nace, et de pré­sen­ter une oeuvre ample et va­riée à un pu­blic peu pré­pa­ré à faire siens des ques­tion­ne­ments émi­nem­ment ac­tuels, mais qui n’em­pruntent à peu près rien à la psy­cha­na­lyse ni à la phé­no­mé­no­lo­gie, dont l’in­fluence sur la pen­sée fran­çaise de­meure si écra­sante. s’ouvre avec l’Homme sans qua­li­tés un chan­tier dont il ajour­ne­ra jus­qu’à sa mort la conclu­sion. Mu­sil, qui ne se ré­sout qu’à la der­nière ex­tré­mi­té à lais­ser une ac­ti­vi­té ré­mu­né­rée le dis­traire de sa tâche, s’en­fonce de son vi­vant dans une exis­tence post­hume (si­gna­lée en 1936 par la pu­bli­ca­tion d’un vo­lume d’ OEuvres pré-post­humes), et ne sur­vit plus, pour fi­nir, que des li­bé­ra­li­tés de quelques mé­cènes. Cette at­ti­tude n’est évi­dem­ment pas exempte de mo­tifs po­li­tiques : de sen­si­bi­li­té anar­chiste, Mu­sil fait de son dé­dain de l’ar­gent le moyen de sa li­ber­té et un puis­sant ins­tru­ment d’ana­lyse so­ciale. La pau­vre­té et l’iso­le­ment teintent peu à peu sa cri­tique de res­sen­ti­ment de­vant le triomphe de fausses va­leurs – tel Tho­mas Mann, le « grand écri­vain » du temps, qui le sou­tient fi­dè­le­ment, mais dont la seule évo­ca­tion suf­fit à alié­ner dé­fi­ni­ti­ve­ment à Elias Ca­net­ti l’ami­tié de Mu­sil qui le mé­prise. Cette mar­gi­na­li­té est ce­pen­dant d’em­blée, i nsiste l e bio­graphe, un « gage d’ac­com­plis­se­ment ». Si Mu­sil se dé­crit très tôt comme « un homme qui s’est dé­jà re­ti­ré », c’est parce qu’il sait que l’im­pos­si­bi­li­té de son en­tre­prise est la condi­tion né­ces­saire de sa réus­site. « Il faut conti­nuer, je ne puis conti­nuer » : plus que tout autre écri­vain, c’est bien Kaf­ka qu’évoque ir­ré­sis­ti­ble­ment cet aveu de Mu­sil dans son jour­nal, comme Mau­rice Blan­chot fut le pre­mier en France, et l’un des seuls, à le com­prendre. Par son am­bi­guï­té même, la no­tion d’« ab­sence de qua­li­tés » ar­ti­cule la vo­ca­tion de Mu­sil au re­gard qu’il porte sur une époque qui a vu s’ef­fon­drer toutes les va­leurs qui la fon­daient, et en par­ti­cu­lier le sta­tut de l’in­di­vi­du ra­di­ca­le­ment re­mis en cause. L’« homme sans qua­li­tés » est l’in­di­vi­du qui a re­non­cé à pa­rer le vide qui l’ha­bite des ori­peaux d’une vie spi­ri­tuelle fac­tice, et se ré­vèle dès lors pri­vé d’iden­ti­té stable. Ce n’est que par-de­là ses propres « qua­li­tés » qu’Ul­rich, cette « mul­ti­tude de pos­si­bi­li­tés pri­vées de centre » ( pour ci­ter Phi­lippe Jac­cot­tet, le tra­duc­teur de Mu­sil en fran­çais), trou­ve­ra sa co­hé­rence. Ain­si « l’écri­vain qui n’en est pas un » renonce-t-il à vivre des rentes de sa culture et de ses convic­tions pour « lais­ser cou­rir [ses] pen­sées au-de­là des li­mites qu’en toute ri­gueur [il] de­vrai[t] leur as­si­gner », conscient de ne pou­voir leur don­ner que le seul « lien de “je” ».

CONVER­SA­TIONS SA­CRÉES

Si la vie de Mu­sil se confond, pour une large part, avec l’aven­ture in­tel­lec­tuelle de son grand roman, celle-ci n’en ré­pond pas moins à des in­ter­ro­ga­tions éthiques pré­cises. Le pro­jet mu­si­lien se veut en ef­fet le té­moin de la crise gé­né­rale de cette « ma­la­die » al­le­mande qu’est la phi­lo­so­phie de l’his­toire, dé­po­si­taire de­puis He­gel du mou­ve­ment de la rai­son. « Je trou­vai en ve­nant au monde des prin­cipes dé­jà ébran­lés », ré­sume-t-il. En tant qu’il conserve les ap­pa­rences d’un ré­cit, l’Homme sans qua­li­tés constate donc l’épui­se­ment de toute pos­si­bi­li­té de ré­cit. Dès les pre­mières pages, le lec­teur com­prend que l’in­trigue ne fe­ra que tra­hir le ca­rac­tère illu­soire de ses at­tentes : Mu­sil, qui a pro­vi­soi­re­ment cé­dé en 1914 à un mou­ve­ment d’en­thou­siasme pa­trio­tique, ne porte plus dès lors sur la po­li­tique et l’his­toire que le re­gard dis­tant du psy­cho­logue. Té­moin at­ter­ré des pro­grès de la bê­tise, as­sez cu­rieux du dé­sastre pour res­ter à Ber­lin dans les se­maines qui suivent l’ac­ces­sion de Hit­ler au pou­voir, il ob­serve l’in­dif­fé­rence avec la­quelle sont ac­cueillies les exac­tions na­zies : « Tout ce qui vient d’être ain­si li­qui­dé n’im­por­tait plus guère à per­sonne [...] L’homme, par exemple, fai­sai­til quelque usage de sa li­ber­té de conscience ? Il n’en avait au­cune oc­ca­sion ! » Le ta­bleau reste d’une cruelle ac­tua­li­té. Entre cen­sure ram­pante et mi­sère de la pen­sée, la « Ca­ca­nie » est bien, se­lon le bio­graphe, « l’État mo­derne [...] – État de l’ac­tion pour l’ac­tion, c’est-à-dire de l’iner­tie. » La sexua­li­té – qui cap­tive plus qu’il ne le vou­drait le jeune homme vi­gou­reux, spor­tif, sé­duc­teur et ha­bi­tué des bor­dels – est l’autre thème in­sis­tant de cette oeuvre sans su­jet. C’est par le plai­sir sexuel qu’il fait d’abord l’ex­pé­rience de l’ex­tase, qui prend place dans sa pen­sée sous le nom d’« autre état » ; par sa ja­lou­sie ma­la­dive, celle de ces « états-li­mites », aux confins de la fo­lie,

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