JEAN-HO­NO­RÉ FRA­GO­NARD la na­ture et les sens

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Fra­go­nard amou­reux. Ga­lant et li­ber­tin RMN-Grand Pa­lais/Mu­sée du Luxem­bourgSé­nat

Le style, c’est l’in­ven­tion d’une li­ber­té. Écou­tez plu­tôt : « Tire-toi d’af­faire comme tu pour­ras, m’a dit la na­ture en me pous­sant à la vie. » Ces mots sont une ré­ponse de Fra­go­nard à un ami – les seuls ou presque dont on soit sûr qu’il les ait pro­non­cés. Eh oui, la na­ture lui parle – elle choi­sit, à l’évi­dence, ses in­ter­lo­cu­teurs. Elle lui donne même un ordre : « Tire-toi d’af­faire » (im­pé­ra­tif). Il y au­rait donc de mau­vaises af­faires à faire ici. At­ten­tion à la mau­vaise vie, c’est-à-dire à la co­mé­die né­ga­tive. Le « Ché­ru­bin de la pein­ture éro­tique », se­lon la for­mule des frères Gon­court, a com­pris, il est pré­ve­nu, la par­tie ne se­ra pas jouée d’avance, il de­vra se for­ger, se créer une na­ture po­si­tive. S’in­ven­ter une na­ture po­si­tive. C’est une dé­ci­sion, le bon­heur ! Cette dé­ci­sion se prend tou­jours contre. On ne sait rien de la vie de l’au­teur du Ver­rou, ou si peu. Et qu’im­porte. Sa pein­ture parle pour lui. Que nous dit-elle ? C’est très simple : que des corps hu­mains ont pu être libres, au­tre­ment dit, qu’ils ont su, à une pé­riode de notre his­toire de France, échap­per à la so­cié­té. Les dates ont ici une im­por­tance ca­pi­tale. Nous sommes, vous l’aviez com­pris, au 18e siècle. Phi­lippe Sol­lers note, dans les Sur­prises de Fra­go­nard, son livre de 1987 au­jourd’hui ré­édi­té : « En com­mé­mo­rant Fra­go­nard, ce pays – et le monde en­tier avec lui – po­se­rait sans doute la seule vraie ques­tion qui mé­rite de l’être. Où et com­ment, à quelles condi­tions, l’être hu­main peut-il ap­pa­raître dans sa plé­ni­tude concrète, non for­cée, non my­tho­lo­gi­sée, fra­gile, épa­nouie ? Où et com­ment le non­som­meil de la rai­son per­met-il d’évi­ter les monstres tout en lais­sant place au dé­sir ? Cette ques­tion est l’âme de Fra­go­nard et de tout ce que ce nom montre. » Voyez dans la Che­mise en­le­vée (vers 1770), cette jeune femme po­te­lée dont la peau de nacre n’est ro­sée qu’aux « sièges de l’émo­tion », nous dit Guillaume Fa­roult, com­mis­saire de l’ex­po­si­tion Fra­go­nard amou­reux. Ga­lant et li­ber­tin, dans le ca­ta­logue. Son vi­sage est om­bré, ses fesses, en re­vanche, sont ex­po­sées en pleine lu­mière, au bord du lit, et c’est un pe­tit amour vo­le­tant qui la dé­pouille de sa che­mise. Ces deux-là ont un but com­mun. Les oreillers, l’épais­seur du ma­te­las, le mou­ve­ment des draps, les plis du ri­deau, tout est vo­lup­té. Guillaume Fa­roult Fra­go­nard amou­reux Gal­li­mard/RMN-Grand Pa­lais Voyez aus­si le Le­ver (vers 1770), dit aus­si Deux femmes sur un lit jouant avec deux chiens. Deux jeunes femmes en­core en che­mise dans un dé­cor luxueux – une pe­tite mai­son ? L’une est cou­chée sur le ventre, la che­mise re­le­vée sur son dos, elle dé­couvre sa cam­brure et ses fesses. L’autre est de­bout, de face, elle fronce sa che­mise jus­qu’à of­frir la fente de son sexe au re­gard. Les deux femmes montrent « la face et l’en­vers » des plai­sirs. Un mi­roir, au fond de l’al­côve, laisse ap­pa­raître la nuque de l’ef­fron­tée qui se tient de­bout sur le lit. « Épi­pha­nie de l’in­time », sou­ligne en­core Fa­roult, qui note aus­si : « Au creux des plis courbes et ve­lou­tés des tis­sus, mé­ta­phore ré­cur­rente pro­bable chez Fra­go­nard du plis­sé de la chair et de ses fos­settes, sous la plage lisse d’un ventre blanc lé­gè­re­ment om­bré se dé­voile la ful­gu­rante éru­bes­cence du sexe [...] Maître de l’es­quive, Fra­go­nard semble aus­si­tôt dé­jouer son dé­voi­le­ment par la sur­abon­dance d’ef­fets pic­tu­raux (ac­cord ma­jeur du jaune sa­fran et du bleu sur le lit, em­pâ­te­ment pour les dra­pés, frot­tis bruns pour la tête de lit sculp­té), qui dis­traient l’at­ten­tion par cette dé­bauche de vir­tuo­si­té. » Entre les che­villes de la fi­gure de­bout, un pe­tit chien. Dans les mains de la beau­té cou­chée, un autre. Les ani­maux, ici, sont les sub­sti­tuts des amants qu’on ca­jole – peut-être à l’ins­tar du pe­tit amour de la Che­mise en­le­vée. ain­si re­pré­sen­tés. La pein­ture de Fra­go­nard, il est vrai, ren­voie aux théo­ries sen­sua­listes de son temps – pour preuve, le fa­meux ar­ticle de l’En­cy­clo­pé­die sur « la jouis­sance », le­quel dé­crit l’or­gasme comme une fu­sion des êtres. Sur ce cha­pitre, il faut en­core avoir vu deux toiles du maître : le Bai­ser et l’Ins­tant dé­si­ré. Mais re­ve­nons à la na­ture qui a « pous­sé » l’ar­tiste du re­nou­veau des fêtes ga­lantes et du Jeu de la main chaude à la vie. Elle est par­tout dans l’oeuvre, comme s’il avait vou­lu la re­mer­cier de son pro­fond con­seil. Voyez, par exemple, les Ha­sards heu­reux de l’es­car­po­lette (1767), la Fête à Ram­bouillet (vers 1770), dite aus­si l’Île d’amour. Dans ce der­nier ta­bleau, le pay­sage est sa­tu­ré de sym­boles amou­reux. Le jar­din est ici « l’es­pace d’un éros en­chan­té ». « Dans l’es­pace pic­tu­ral, écrit en­fin Guillaume Fa­roult, Fra­go­nard par­achève alors ce même rêve de fu­sion entre l’homme ci­vi­li­sé et la na­ture pré­ci­pi­té par la fougue et la fer­veur du sen­ti­ment amou­reux. »

Vincent Roy

Jean-Ho­no­ré Fra­go­nard. « Le Le­ver ». Vers 1770. (Ph. DR)

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