UNE IM­POS­SIBLE NÉ­CES­SI­TÉ

Art Press - - LIVRES -

Si Thé­rèse ma­ni­feste très tôt un goût pro­non­cé pour la lec­ture et l’écri­ture – elle ré­dige à sept ans un roman de che­va­le­rie, le Che­va­lier d’Avi­la – elle n’écrit ses livres que pour ré­pondre à une né­ces­si­té pra­tique ou à une com­mande de ses confes­seurs et conseillers spi­ri­tuels. Au­cun de ses ou­vrages ne se­ra pu­blié de son vi­vant, et le seul dont elle ait sou­hai­té la pu­bli­ca­tion est le Che­min de per­fec­tion. Elle écrit d’un jet, ne se cor­rige presque ja­mais – mais n’aime pas être cor­ri­gée par d’autres ! – et s’in­ter­rompt sou­vent pour va­quer à des oc­cu­pa­tions plus ur­gentes. Quand elle re­vient sur son ma­nus­crit, elle constate avec tris­tesse le manque de co­hé­rence de son texte, par trop « dé­con­cer­té ». Son com­bat avec l’ex­pres­sion est mul­tiple et aus­si cons­tant que son in­sa­tis­fac­tion, qu’elle ma­ni­feste presque à chaque page, comme une ex­cuse pour sa mal­adresse. Elle glisse au dé­but des De­meures : « Je prends mon pa­pier comme chose bête, car je ne sais que dire, ni com­ment com­men­cer. » Pour tra­duire ses états d’âme, elle re­con­naît qu’elle est in­ca­pable de se faire com­prendre, si­non en mul­ti­pliant les mots. Ou bien elle les jette sur le pa­pier et les re­prend aus­si­tôt : « Je di­rais une flèche ; non, ce n’est pas une flèche ; un coup, mais ce n’en n’est pas un… » García de la Con­cha a bien rai­son d’évo­quer son tour­ment de l’écri­ture, car, di­til, il lui faut in­ven­ter une rhé­to­rique in­édite, la rhé­to­rique du res­sen­ti. Il y a là une im­pos­sible né­ces­si­té : écrire pour trans­mettre aux autres une ex­pé­rience in­di­cible – car les mots sont bien en-des­sous de la réa­li­té – et dans un lan­gage « qui ne sau­ra rien éclair­cir, et qui, sans doute, res­te­ra seule­ment pour moi ». En­core une fois, il lui faut bri­der son im­pa­tience, ac­cep­ter la mé­dia­tion, en l’oc­cur­rence celle des com­pa­rai­sons et des mé­ta­phores, pour ex­pri­mer l’élan de son âme vers Dieu et sa ren­contre avec Lui. Les états de prière sont les dif­fé­rentes portes qui s’ouvrent dans le Châ­teau in­té­rieur pour trou­ver ce qui est au centre du dia­mant. Elle re­court le plus sou­vent à l’eau, calme ou sur­gis­sante, car, outre le fait que l’eau ren­voie à l’épi­sode de la Sa­ma­ri­taine, elle in­ter­prète à mer­veille les évé­ne­ments du monde in­té­rieur : l’éveil, le bouillon­ne­ment de la mon­tée et la quié­tude. On ne dut pas at­tendre long­temps après sa mort, en 1582, pour que le grand poète et théo­lo­gien Fray Luis de León, de­ve­nu l’édi­teur post­hume de ses oeuvres, sa­lue « la pu­re­té et la fa­ci­li­té de son style […] son élé­gance sans ap­prêt qui nous ra­vit […] la lu­mière qu’elle jette sur les choses obs­cures ». Mais « cette femme in­quiète et va­ga­bonde », comme la ju­gea le nonce apos­to­lique Se­ga, peu com­plai­sant en­vers les au­daces de cette car­mé­lite, ne s’aper­çut pro­ba­ble­ment ja­mais qu’elle de­ve­nait un des écri­vains uni­ver­sels de la langue cas­tillane.

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