UNE IMAGE À LA MER IMAGES FROM THE SEA

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tout, deux tran­quilles pê­cheurs, ap­pa­rem­ment in­dif­fé­rents à la tra­gé­die –, elle a été dé­li­bé­ré­ment res­ser­rée, ver­ti­ca­li­sée, au­tour des deux pro­ta­go­nistes les plus si­gni­fiants, afin de sus­ci­ter da­van­tage en­core d’émo­tion. Nou­velle ma­ni­pu­la­tion de la presse qui contri­bue dan­ge­reu­se­ment à faire dou­ter de la vé­ra­ci­té de l’in­for­ma­tion, des­ser­vant ici, pa­ra­doxa­le­ment, le vrai mar­tyre qu’a en­du­ré cet en­fant, et tous les autres…

PHO­TO­GRA­PHIES ICO­NIQUES

Pour au­tant, et au-de­là de la pro­blé­ma­tique éthique qu’elle sou­lève, cette image, is­sue du pho­to­jour­na­lisme le plus tra­di­tion­nel, s’in­sère dans le li­gnage de ces pho­to­gra­phies « ico­niques », qui ont mar­qué l’His­toire, et de­meurent in­tactes, dans une sorte d’in­cons­cient vi­suel : le pe­tit gar­çon – de nou­veau, un en­fant –, bras le­vés, étoile jaune cou­sue sur son man­teau, ex­pul­sé du ghet­to de Var­so­vie pour les camps de la mort, em­blème à lui seul de l’ex­ter­mi­na­tion des Juifs d’Eu­rope cen­trale. Le ré­pu­bli­cain es­pa­gnol, sai­si par l’ob­jec­tif de Ca­pa au mo­ment même où il est fau­ché par la balle : si­nistre an­nonce du triomphe à ve­nir de Fran­co. Le vi­sage hé­roï­ci­sé du Che, bé­ret étoi­lé coif­fant la belle che­ve­lure noire du re­belle et son re­gard haut por­té vers la Ré­vo­lu­tion en marche, de­ve­nu l’icône ab­so­lue, à une époque où ré­vo­lu­tion- naires et in­tel­lec­tuels – dont Ré­gis De­bray, re­con­ver­ti à la mé­dio­lo­gie – mi­li­taient en­core pour le Grand Soir, l’in­ter­na­tio­na­lisme et le tiers-mon­disme. Or, cette image, la plus « po­li­tique » qui soit, est au­jourd’hui la plus dé­po­li­ti­sée : de dé­tour­ne­ments en dé­rives, elle est de­ve­nue pos­ter des chambres es­tu­dian­tines, T-shirt, cas­quette, pro­duits dé­ri­vés de toutes sortes… Ou com­ment une image dit à la fois le mythe ré­vo­lu­tion­naire et sa ré­cu­pé­ra­tion to­tale par le ca­pi­ta­lisme le plus sau­vage. Dans cette constel­la­tion d’images ico­niques, l’une, sans doute, se rap­proche le plus de celle d’Ay­lan : celle de la pe­tite Kim Phuc, brû­lée par le na­palm, photographiée le 8 juin 1972 par Nick Ut. Une image qui pose bru­ta­le­ment cette ques­tion ra­di­cale : peut-elle chan­ger le cours de l’His- toire ? On l’a sou­vent dit, pré­ci­sé­ment, à pro­pos de cette pho­to­gra­phie que nous avons tous en mé­moire, et qui « au­rait » ac­cé­lé­ré la fin du conflit. Or, je crois au contraire qu’il faut en nuan­cer la por­tée : en dé­but de guerre, elle n’au­rait sans doute pro­duit au­cun ef­fet, tant était vive la haine du com­mu­nisme jaune aux États-Unis. Elle est in­ter­ve­nue « au bon mo­ment » : quand l’opi­nion pu­blique amé­ri­caine était dé­jà lasse de voir ses « boys » se faire mas­sa­crer par les Viet­congs, quand les ma­ni­fes­ta­tions, jour après jour, se dé­rou­laient de­vant la Mai­son Blanche et dans tout le pays, et qu’ar­tistes et in­tel­lec­tuels se mo­bi­li­saient sans re­lâche. D’une cer­taine fa­çon, la vic­toire du Nord-Viet­nam était dé­jà ac­quise. Et la pe­tite Kim a payé dans sa chair d’être l’icône d’un peuple dé­jà vain­queur.

IM­PUIS­SANCE DES IMAGES

Que sont ces images, com­ment les dé­fi­nir, quelle est leur (re­la­tive) puis­sance ? Au sens bar­thé­sien du terme, ce sont des « my­thèmes » : elles cris­tal­lisent très exac­te­ment le « kaï­ros » d’une époque, ses ten­sions, ses conflits. Elles disent beau­coup avec peu, et pro­duisent un maxi­mum de choc. Elles re­posent d’ailleurs sou­vent sur l’un des « to­poï » du pho­to­jour­na­lisme le plus tra­di­tion­nel : l’ins­tant dé­ci­sif. Ni avant, ni après. Ce­la étant, quels ef­fets de réa­li­té pro­duisent-elles ? J’ai dit mon scep­ti­cisme face à la pho­to­gra­phie de la fillette na­pal­mée. Je le re­dis à pro­pos du gar­çon­net noyé. Certes, les belles âmes ré­tor­que­ront que, dès la pu­bli­ca­tion des « unes » des jour­naux eu­ro­péens, « Mum­mie Mer­kel » a ou­vert grand les portes de l’Al­le­magne, avec co­mi­tés d’ac­cueil en­thou­siastes et force ac­co­lades, et que les ma­ni­fes­ta­tions, ici et là, se sont mul­ti­pliées pour de­man­der un large ac­cueil des mi­grants. Mais dé­jà l’Al­le­magne re­cule, ferme ses fron­tières avec l’Au­triche, les pays du Nord, très tou­chés par les po­pu­lismes, se ré­clament du mo­dèle aus­tra­lien, le plus dur qui soit, et le néo-na­zi Or­ban érige murs et bar­be­lés. En France, pays très cli­vé sur le su­jet, Florian Philippot craint l’ar­ri­vée mas­sive de « fu­turs Cou­li­ba­ly ». Quelle belle Eu­rope avons-nous là ! Au mo­ment où j’écris ces lignes – fin sep­tembre, il convient de le sou­li­gner, tant l’ac­tua­li­té va vite – nul doute que des mil­liers de pe­tits Ay­lan sont morts en mer, tan­dis que les pas­seurs, ja­mais pris, ceux-là, se font de l’or sur cette nou­velle traite d’êtres hu­mains. Et les tou­ristes ont dé­jà re­plan­té leurs pa­ra­sols sur la jo­lie plage de Bo­drum. L’émo­tion a un temps, de plus en plus bref, au de­meu­rant, et, quoi qu’il en soit, je main­tiens qu’on ne sau­rait fon­der sur la seule émo­tion une po­li­tique mi­gra­toire co­hé­rente : il y faut de la rai­son, des convic­tions po­li­tiques, des moyens et de l’or­ga­ni­sa­tion. Au risque d’être ac­cu­sée de cy­nisme, je crains que ja­mais une image ne puisse chan­ger le monde. Au mieux, peut-être, pour cer­tains, sa per­cep­tion. Faut-il rap­pe­ler que des vi­déos de dé­ca­pi­ta­tions par le groupe Daech cir­culent (qua­si) li­bre­ment sur la toile ? Pour au­tant, avons-nous pris les dé­ci­sions né­ces­saires pour éra­di­quer ce fas­cisme vert ? Nul­le­ment. Et pour­tant, les images – atroces – sont bien là. Ne sur­es­ti­mons pas leur puis­sance. La vé­ri­table, la seule ac­tion est d’ordre po­li­tique. Eve­ryone knew. Me, you, all of us, that flim­sy boats were wa­shing up on the shores of Lam­pe­du­sa and the Greek is­lands, full of re­fu­gees from coun­tries at war and be­set by mas­sacres, es­pe­cial­ly Sy­ria, Eri­trea and Af­gha­nis­tan. That thou­sands of people were drow­ning be­fore our in­dif­ferent eyes, wea­ry of the world’s mi­se­ry. An ero­sion of com­pas­sion, a tur­ning in­ward, fear of the Other, and al­so this in­es­ca­pable ques­tion: what does our cri­sis-rid­den Eu­rope have to of­fer these im­mi­grants? Then came an image. The image. Why were we not able to ima­gine the raw hor­ror wi­thout seeing it so di­rect­ly ren­de­red? The image, as eve­ryone knows, is that of the th­ree year old Sy­rian boy Ay­lan Kur­di—na­ming him gives him an exis­tence—wa­shed on­to the beach by the tide like flot­sam, laying face down on in the

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