MARÍA INÉS RO­DRÍ­GUEZ LE CAPC EN ÉCHO AVEC NOTRE MONDE

The CAPC: Re­flec­ting the World We Live In

Art Press - - RÉSEAU -

Di­rec­trice du CAPC de­puis fé­vrier 2014, María Inés Ro­drí­guez dé­fi­nit, avec Di­dier Ar­nau­det, les axes prin­ci­paux de son pro­jet pour don­ner au mu­sée d’art contem­po­rain de Bor­deaux « le maxi­mum de moyens afin qu’il se po­si­tionne par­mi les plus grands mu­sées du monde ». Née en 1968 en Co­lom­bie, María Inés Ro­drí­guez est à la tête du CAPC mu­sée d’art contem­po­rain de Bor­deaux de­puis plus d’un an après avoir no­tam­ment as­su­ré le rôle de conser­va­teur en chef du mu­sée d’art contem­po­rain de León en Espagne, puis de ce­lui de Mexi­co. Elle sou­haite ou­vrir ce lieu à de nou­veaux ho­ri­zons et aus­si le ré­af­fir­mer comme une « ins­ti­tu­tion qui ac­quiert, conserve, étu­die, ex­pose et trans­met un pa­tri­moine » et donc de re­lan­cer une po­li­tique d’ac­qui­si­tions à la hau­teur des en­jeux in­ter­na­tio­naux : « L’his­toire du CAPC est un atout et, en même temps, une sorte de fan­tôme si­len­cieux. L’ob­jec­tif est de tra­vailler, vivre et avan­cer avec ce pa­tri­moine em­blé­ma­tique pour dé­ve­lop­per un es­pace d’ou­ver­ture, de connais­sance et de culture, un es­pace né­ces­saire dans un monde en évo­lu­tion et, par­fois, en in­vo­lu­tion. »

Quelles rai­sons vous ont ame­née à pré­sen­ter votre can­di­da­ture à la di­rec­tion du CAPC mu­sée d’art contem­po­rain ? Qu’est-ce qui a sus­ci­té votre dé­sir, dans l’his­toire de ce lieu ? De­puis ses dé­buts dans les an­nées 1970, le CAPC mu­sée d’art contem­po­rain a su se for­ger une no­to­rié­té in­dis­cu­table. Cette cé­lé­bri­té a été ob­te­nue grâce à la qua­li­té de sa pro­gram­ma­tion in­ter­na­tio­nale, et cette ou­ver­ture a per­du­ré. Le CAPC est par consé­quent un lieu re­pré­sen­ta­tif de l’art contem­po­rain, bien au-de­là des fron­tières na­tio­nales. Il s’ins­crit de sur­croît dans une ville qui a me­né, au cours des dix der­nières an­nées, un pro­jet ur­ba­nis­tique par­ti­cu­liè­re­ment in­té­res­sant et ex­trê­me­ment at­trac­tif. La ville est dé­sor­mais une mé­tro­pole qui in­tègre toute l’ag­glo­mé­ra­tion ur­baine et, dans ce contexte, le mu­sée doit éga­le­ment jouer un rôle es­sen­tiel à tra­vers la qua­li­té de son pro­gramme et le dy­na­misme de ses mis­sions. La col­lec­tion du CAPC m’in­té­resse tout par­ti­cu­liè­re­ment et elle a éveillé en moi le dé­sir de dé­ve­lop­per un im­por­tant tra­vail de re­cherche au­tour de son contexte his­to­rique.

MO­BI­LI­TÉ ET EN­GA­GE­MENT

Votre par­cours vous a ame­née à cô­toyer dif­fé­rentes scènes (Co­lom­bie, Mexique…). Qu’est-ce qui, d’après vous, les sin­gu­la­rise ? Quelle ap­proche de l’art vous in­té­resse chez ces ar­tistes ? Les scènes co­lom­bienne et mexi­caine sont très dif­fé­rentes, c’est pro­ba­ble­ment la vi­ta­li­té de leurs ar­tistes qui les rap­proche. Le Mexique a vé­cu une pé­riode de grande vi­si­bi­li­té ac­com­pa­gnée d’ex­po­si­tions qui ont par­cou­ru l’Eu­rope et les États-Unis dans les an­nées 2000. Ce­la a por­té ses fruits et les ar­tistes mexi­cains font par­tie du panorama in­ter­na­tio­nal. De leur cô­té, les ga­le­ries mexi­caines se sont pro­fes­sion­na­li­sées et sont de­ve­nues une ré­fé­rence dans cer­tains cas. Les col­lec­tions pri­vées ont aus­si une im­por­tance ma­jeure grâce à un ré­seau de mu­sées pri­vés et un sou­tien non né­gli­geable à l’ac­ti­vi­té cultu­relle en gé­né­ral. Au­jourd’hui, le pays tra­verse une grave crise à tous les ni­veaux. Dans le do­maine de la culture, les ré­duc­tions budgétaires, dras­tiques, fra­gi­lisent une struc­ture de mu­sées qui a, pen­dant des an­nées, rem­pli un rôle pri­mor­dial sur la scène ar­tis­tique lo­cale. Une pla­te­forme a été créée pour de­man­der au pré­sident de la Ré­pu­blique de re­voir ces ré­duc­tions qui mettent en pé­ril le tra­vail en­tre­pris de­puis très long­temps. La Co­lom­bie, en re­vanche, re­naît de ses cendres et des né­go­cia­tions de paix sont en cours à La Ha­vane (1). Ce­la donne de l’es­poir à tous les ci­toyens. La scène ar­tis­tique, qui n’a ja­mais fai­bli mal­gré la guerre, a per­mis qu’une ré­flexion et un tis­su cultu­rel se consti­tuent pen­dant toutes ces an­nées de ter­reur. C’est pro­ba­ble­ment grâce à la culture que la so­cié­té ci­vile a sur­vé­cu. Toutes ces an­nées sombres ont ca­ché une vi­ta­li­té et une scène fort in­té­res­sante, tout à fait re­mar­quable ; au­jourd’hui, beau­coup parlent d’une dé­cou­verte, d’un mi­racle. Et pour­tant, rien n’est nou­veau, mais per­sonne ne vou­lait al­ler en Co­lom­bie, et les ar­tistes n’étaient pas très vi­sibles à l’ex­té­rieur des fron- tières. Mais ils ont su créer un ré­seau consé­quent, des es­paces in­dé­pen­dants qui se sont très ra­pi­de­ment mis en re­la­tion avec d’autres es­paces ou ré­si­dences d’ar­tistes dans toute l’Amé­rique la­tine, et ce­la leur a don­né une mo­bi­li­té très fruc­tueuse. Puis les ga­le­ries exis­tantes, ain­si qu’une nou­velle gé­né­ra­tion de lieux, ont sui­vi et com­mencent aus­si à dé­ve­lop­per un mar­ché au ni­veau lo­cal et in­ter­na­tio­nal. Les ar­tistes m’in­té­ressent plus par leurs pro­po­si­tions que par leur pro­ve­nance géo­gra­phique. Quant aux ar­tistes de ces pays d’Amé­rique la­tine, je sou­li­gne­rai leur en­ga­ge­ment. Une fa­çon de consi­dé­rer la pra­tique ar­tis­tique qui peut par­fois im­pli­quer le fait de lais­ser de cô­té le tra­vail per­son­nel pour contri­buer à un ef­fort col­lec­tif, afin que la culture puisse ac­qué­rir une place plus grande dans la so­cié­té.

GÉ­NÉ­RER DES ÉNER­GIES

Quelles sont les grandes lignes qui vont struc­tu­rer votre pro­jet. Quels dé­fis sou­hai­tez-vous re­le­ver ? Quelles ou­ver­tures vous ap­pa­raissent in­dis­pen­sables ? J’ai la convic­tion que le mu­sée est un lieu ca­pable de ras­sem­bler des forces, des idées et toutes sortes de pro­jets à par­tir de l’art. Nous de­vons donc gé­né­rer de la re­cherche et de­ve­nir un lieu pour la production et la vi­si­bi­li­té du tra­vail des ar­tistes, toutes na­tio­na­li­tés et toutes gé­né­ra­tions confon­dues. La glo­ba­li­té du pro­jet tient compte des grands axes sui­vants : – Le dé­ve­lop­pe­ment d’un centre de re­cherche au­tour des ar­chives his­to­riques du CAPC et de sa col­lec­tion dans le­quel nous in­vi­te­rons des cher­cheurs en his­toire de l’art, des com­mis­saires d’ex­po­si­tions, des res­tau­ra­teurs d’oeuvres, etc. Il se­ra ou­vert au grand pu­blic à l’oc­ca­sion de confé­rences et de col­loques. Il dé­ve­lop­pe­ra éga­le­ment une orien­ta­tion prio­ri­taire au­tour de la res­tau­ra­tion des oeuvres de la col­lec­tion, car je sou­haite don­ner un « coup de pro­jec­teur » à cette der­nière qui est le « tré­sor » du CAPC. – La créa­tion d’une école de la mé­dia­tion qui per­met­tra de gé­né­rer une vé­ri­table ré­flexion sur la mé­dia­tion et la re­la­tion que nous éta­bli­rons avec nos pu­blics. Cet es­pace se veut comme un « la­bo­ra­toire » où les dif­fé­rents sa­voirs se­ront à la base du tra­vail (scé­no­graphes, com­mis­saires d’ex­po­si­tion, en­sei­gnants, édu­ca­teurs spé­cia­li­sés, etc.). – La créa­tion d’un pro­gramme spé­ci­fique pour les nou­velles gé­né­ra­tions. Nous co­pro­dui­sons dé­jà avec le Jeu de Paume une pro­gram­ma­tion par­ti­cu­lière des­ti­née aux jeunes ar­tistes émer­gents. Nous avons dé­mar­ré avec la com­mis­saire amé­ri­caine Erin Glee­son qui a créé, au Cam­bodge, l’es­pace SA BAS­SAC et pré­sente des ar­tistes du Viet­nam (Nguyen Trinh Thi), de Thaï­lande (Arin Rung­jang) et du Cam­bodge (Van­dy Rat­ta­na, Kh­vay Sam­nang). – Le dé­ve­lop­pe­ment des ré­seaux so­ciaux et des ou­tils nu­mé­riques pour réa­li­ser une com­mu­ni­ca­tion plus ci­blée et en­core plus per­for­mante. Et nous al­lons conti­nuer d’in­vi­ter des ar­tistes à in­ves­tir cette ar­chi­tec­ture à l’am­pleur ex­cep­tion­nelle. Dans sa glo­ba­li­té, le pro­jet im­plique, aus­si, de ren­for­cer les liens avec les par­te­naires ac­tuels, et sur­tout d’en trou­ver de nou­veaux, en France et à l’étran­ger, qui par­tagent notre vi­sion du CAPC et du ma­gni­fique ou­til cultu­rel et éducatif que ce mu­sée re­pré­sente. Les mu­sées du 21e siècle doivent être constam­ment en mou­ve­ment, afin de pou­voir gé­né­rer et ré­vé­ler les in­nom­brables éner­gies créa­tives en ac­tion à tra­vers le monde. Le CAPC doit être, plus que les autres, à l’image du monde dans le­quel il vit. Le dé­fi à re­le­ver est de don­ner à ce mu­sée le maxi­mum de moyens afin qu’il se po­si­tionne par­mi les plus grands mu­sées du monde.

(Ph. DR)

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