CROIRE OU COM­PRENDRE?

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Avant d’en ve­nir à ce que vous dites de l’an­ti­sé­mi­tisme, ar­rê­tons-nous sur la place de Dieu dans l’Es­prit du ju­daïsme. Dieu non, mais son tes­tament, comme il y a qua­rante ans, oc­cupe une place im­por­tante dans mon livre, c’est-à-dire les textes où il est ques­tion de lui, où il a lais­sé sa trace et où son nom brille. Voi­là ce qui est au centre de ma vie plus que ja­mais. Une des thèses du livre, pour moi, et pour un juif en gé­né­ral, c’est que la ques­tion de Dieu – au sens Ve­nons-en à l’an­ti­sé­mi­tisme « mo­derne », si j’ose dire. Il est lié im­man­qua­ble­ment, se­lon vous, à l’an­ti­sio­nisme, le­quel se­rait « le vé­hi­cule obli­gé pour un an­ti­sé­mi­tisme sou­cieux de re­cru­ter plus lar­ge­ment que chez les nos­tal­giques des confré­ries dis­cré­di­tées » ? Si l’on parle sé­rieu­se­ment d’un an­ti­sé­mi­tisme pos­si­ble­ment de masse, de foule, re­li­gieux, il n’a pas trente- six ma­nières de prendre forme. Au­jourd’hui, compte te­nu de la désac­ti­va­tion d’un cer­tain nombre de formes an­ciennes qui ne pren­dront plus parce qu’un consen­sus s’est le­vé qui les trouve in­ac­cep­tables, au­jourd’hui, donc, pour ar­ri­ver à dire à un grand nombre de gens que les juifs sont dé­tes­tables et pro­vo­quer chez ceux à qui on le dit la transe puis le pas­sage à l’acte, il faut lier le des­tin des juifs à Is­raël, lier leur sio­nisme à ce que les an­ti­sé­mites ap­pellent leur « re­li­gion de la Shoah », et en­fin lier le tout au soi-di­sant prin­cipe de la concur­rence vic­ti­maire. L’an­ti­sé­mi­tisme pos­sible est à la con­jonc­tion de ces trois élé­ments-là. La tâche, c’est d’em­pê­cher cette mise à feu, d’em­pê­cher ces trois fils-là de se tou­cher, de se connec­ter. Ce com­bat contre l’an­ti­sé­mi­tisme ne doit-il pas se me­ner avec les chré­tiens, les ca­tho­liques, les­quels re­con­naissent de­puis peu les juifs comme leurs « frères aî­nés » ? Le pape Fran­çois dé­clare, le 13 juin 2014, au quo­ti­dien ca­ta­lan La Van­guar­dia qu’« à l’in­té­rieur de chaque chré­tien se trouve un Vous in­sis­tez pour la pre­mière fois, me semble-t-il, avec cette in­ten­si­té. Bien sûr. Oui. On vient de fê­ter le cin­quan­tième an­ni­ver­saire de Nos­tra Ætate (1). Ré­vo­lu­tion si­len­cieuse mais co­los­sale. Ce fut pro­ba­ble­ment la dé­ci­sion de Va­ti­can II la plus dif­fi­cile à prendre, celle qui a po­sé le plus de pro­blèmes, celle dont on a pu pen­ser qu’elle n’irait pas au bout. Ce fut la der­nière et la plus courte des en­cy­cliques. L’ar­ticle sur les juifs a été tel­le­ment ré­vo­lu­tion­naire, tel­le­ment ex­plo­sif, qu’il fut en­ro­bé par toute une lit­té­ra­ture de fra­ter­ni­té gé­né­rale avec les boud­dhistes et les hin­douistes, les athées, que sais-je en­core... Les pro­mo­teurs de Nos­tra Ætate et de Va­ti­can II sa­vaient qu’ils fai­saient là un geste ab­so­lu­ment dé­ci­sif et qu’ils avaient tout le monde contre eux. Ce fut un acte d’un cou­rage ex­trême. Mais, une fois que l’en­cy­clique a été pro­gram­mée, la bonne ma­chine était en route. Et vingt ans plus tard, ça a pu don­ner un ca­tho­lique, Jean Guit­ton, et un mar­xiste, Louis Al­thus­ser, te­nant au juif que je suis les pro­pos que je rap­porte dans mon livre. C’est une ré­vo­lu­tion. Nos­tra Ætate, c’est le tour­nant dé­ci­sif, le grand tour­nant, le seul, dans les vingt siècles de re­la­tions entre juifs-juifs et juifs-chré­tiens. Et puis en­fin, l’épi­logue de l’Es­prit du ju­daïsme n’est pas sans po­ser ques­tion. Vous écri­vez : « Il m’ar­rive, je dois le dire, d’être las de Ni­nive. » Et plus loin : « Je suis las de la nuit qu’il fait à Ni­nive. » Las de la noir­ceur des bour­reaux et de la noir­ceur des vic­times. Qu’est-ce que pré­sage cette las­si­tude ? Qu’est-elle sus­cep­tible d’en­gen­drer ? Je ne sais pas. Rompre avec la langue du po­li­ti­co-so­cial, rompre avec l’ido­lâ­trie du grand et du so­nore... Être at­ten­tif au pe­tit en soi... Les voix de mon grand-père et de mon père, qui se croisent dans cet épi­logue et me disent qu’il y a, en moi, comme une der­nière Ni­nive… J’en suis là.

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