POU­VOIR DIRE « JE »

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Pour toutes ces rai­sons, on l’a com­pris, le pro­pos de Bi Feiyu pré­sente un for­mi­dable in­té­rêt do­cu­men­taire. Mais c’est pré­ci­sé­ment sa di­men­sion pro­pre­ment lit­té­raire qui fait la va­leur et la por­tée du té­moi­gnage pro­po­sé par l’au­teur. La beau­té de la langue et la jus­tesse de l’ex­pres­sion – à en ju­ger d’après la re­mar­quable tra­duc­tion de My­riam Kry­ger – donnent toute sa di­men­sion au ré­cit de Bi Feiyu. On sait bien qu’en lit­té­ra­ture, la vé­ri­té est tou­jours af­faire de style. Mais la pro­po­si­tion qui pré­cède n’a de sens que si l’on rap­pelle, après Proust, que le style est moins une ques­tion de tech­nique que de « point de vue ». Or, ici, c’est pré­ci­sé­ment le « point de vue » adop­té qui fait toute la force du ré­cit. Bi Feiyu ra­conte l’His­toire en ra­con­tant son his­toire. Il le fait en toute connais­sance de cause. Les ré­dac­tions et les dis­cours de son en­fance pros­cri­vaient le « Je » et im­po­saient l’usage du « Nous » : « Em­ployer le “je” était dan­ge­reux. Dans nos com­po­si­tions, il était im­pen­sable d’uti­li­ser un autre pro­nom que “nous”. “Je” était ré­ser­vé à l’au­to­cri­tique, au cours de la­quelle il ne fal­lait sur­tout pas faire usage du “nous”. “Les fautes que tu dois avouer et dont tu dois t’ex­cu­ser ne sont pas les nôtres”, ré­pé­tait le pro­fes­seur. » La pre­mière per­sonne du sin­gu­lier, l’écri­vain adulte la re­ven­dique : « Je ne peux m’em­pê­cher d’af­fir­mer que la ci­vi­li­sa­tion, c’est avant tout pou­voir s’ex­pri­mer “vé­ri­ta­ble­ment”, pou­voir dire “je”. » Comme le hé­ros de Cervantès qui prête son nom au titre de Bi Feiyu, l’en­fant qu’il fut est une sorte de Qui­chotte. Gran­dis­sant sur une terre déshé­ri­tée et loin­taine, il fait l’épreuve de la fable, de la fo­lie et du se­cours que l’on peut trou­ver du cô­té des fic­tions qui, pa­ra­doxa­le­ment, nous ré­vèlent ce qu’il en est de la vé­ri­té. Rê­vant de che­vaux qu’il n’a ja­mais vus, le pe­tit gar­çon se re­pré­sente sem­blable aux glo­rieux ca­va­liers que lui montrent les films de la pro­pa­gande ré­vo­lu­tion­naire. En guise de Ros­si­nante, il est grim­pé sur le dos d’un buffle lent et mal­propre : « Sur ce champ de ba­taille ima­gi­naire, j’étais un pe­tit Don Qui­chotte d’Ex­trême-Orient, maigre et cras­seux. » Sur le monde qui l’en­toure, le men­songe et l’in­jus­tice règnent, aux­quels il ar­rive à l’en­fant de consen­tir et même de col­la­bo­rer ac­ti­ve­ment – ain­si lorsque l’un de ses pe­tits ca­ma­rades se trouve ab­sur­de­ment pla­cé au pi­lo­ri comme « contre-ré­vo­lu­tion­naire » et com­plice de l’in­fâ­mante « Bande des Quatre ». S’il de­vient sus­pect, cha­cun peut se re­trou­ver pri­vé de tout. On peut lui prendre jus­qu’à son nom. Ce fut le cas du père de l’au­teur. Comme Ah Q, le hé­ros de la nou­velle cé­lèbre de Lu Xun. Le Par­ti lui im­pose pour nom ce­lui de l’un des per­son­nages d’Au bord de l’eau – un des quatre grands ro­mans clas­siques de la lit­té­ra­ture chi­noise –, un homme doux contraint à re­joindre les rangs des re­belles, Bi Ming. L’en­fant le dé­couvre en en­ten­dant les cris de haine que valent à son père sa ré­pu­ta­tion de « droi­tier ». C’est pour­tant ce nom que Bi Feiyu choi­sit de don­ner à son propre fils afin de mon­trer ce qui unit ce­lui-ci mal­gré tout au père de son père. Quelles échasses se­raient as­sez hautes pour per­mettre à l’in­di­vi­du, ver­ti­gi­neu­se­ment ju­ché sur elles, d’avoir un pied dans le pas­sé et l’autre dans l’ave­nir ? Peu­têtre n’y en a-t-il pas d’autres que celles que nous offrent les his­toires ra­con­tées dans la nuit, ré­pé­tées de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion, de sorte qu’un lien sub­siste unis­sant hier, au­jourd’hui et de­main. Don Qui­chotte sur le Yangt­sé est aus­si un grand livre sur la trans­mis­sion : « Ce qui a de la va­leur, ce qui rend heu­reux, c’est ce que nous au­rons tou­jours en­vie de mur­mu­rer dans la pro­fon­deur de la nuit. »

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