L’ART OU LA LI­BER­TÉ ?

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Pour qui veut connaître le pro­ces­sus de créa­tion de formes de So­kou­rov, la lec­ture des pages ex­pli­ci­te­ment liées à des pro­jets vé­ri­fiables sus­ci­te­ra d’abord la frus­tra­tion : nous n’avons pas af­faire à un do­cu­ment de tra­vail pu­re­ment tech­nique, conte­nant des no­ta­tions liées au dé­cou­page des scènes, à l’ef­fet vi­suel dé­si­ré, à la ma­nière dont se­ra trai­tée la ques­tion du son, si es­sen­tielle dans ce ci­né­ma du mur­mure sur­gis­sant dans une tex­ture so­nore plu­rielle. Ce n’est donc pas par cette lec­ture que l’on ac­cè­de­ra au se­cret d’in­ven­tions for­melles telles que le chan­ge­ment de grain à vue du der­nier plan de Pages ca­chées (1993), les ana­mor­phoses de Mère et fils (1997) ou le plan- sé­quence unique de l’Arche russe (2002). Mais ce pour­ra de­ve­nir aus­si une sorte de ré­vé­la­tion qui confirme que So­kou­rov est cer­tai­ne­ment l’hé­ri­tier de ce « ci­né­ma de poé­sie » que met­tait en évi­dence Pa­so­li­ni : « Les films du ci­né­ma de poé­sie ne sont pas faits se­lon les règles et les conven­tions or­di­naires du scé­na­rio, ils n’obéissent pas aux rythmes nar­ra­tifs ha­bi­tuels. La dis­pro­por­tion au contraire est de règle : les dé­tails sont énor­mé­ment di­la­tés, les points con­si­dé­rés clas­si­que­ment comme im­por­tants très ra­pi­de­ment contés. » Un texte comme « Alexan­dra », qui fut à l’ori­gine du film épo­nyme de 2007, struc­tu­ré au­tour de la vi­site d’une grand-mère à son pe­tit-fils of­fi­cier sur le front tchét­chène, s’ap­pa­rente à une longue nou­velle, mi­nu­tieuse, peut-être même plus poé­ti­sée que le film lui-même. « Dans cet es­pace des­sé­ché, comme au coeur de l’océan, nul n’at­ten­dait d’ar­rêt ou même de croi­ser un autre vé­hi­cule. » En re­vanche, « Élé­gie de la tra­ver­sée » s’avère d’une fi­dé­li­té frap­pante au ré­cit à la pre­mière per­sonne que met en oeuvre le film-poème du même nom : « La pein­ture a sé­ché et tout s’est ar­rê­té. Tout est im­mo­bile, jus­qu’à ce que tous ou cer­tains d’entre nous ne re­tournent dans cette ville… Tout se­ra ain­si, im­mo­bile… » Ain­si va le com­men­taire dans le film alors que le voya­geur du temps se trans­porte de­vant la toile de Pie­ter Saen­re­dam Place sainte Ma­rie. Tout se passe comme si la ponc­tua­tion était cette béance où créer des images à la tex­ture fuyante, entre brume et voi­lage, entre eau-forte et pein­ture écaillée par le temps. Au coeur de l’océan est un ob­jet hy­bride. D’autres pages af­frontent plus ex­pli­ci­te­ment la ques­tion de la créa­tion au gré d’un jour­nal de tour­nage, où il se­ra ques­tion des sens ou de l’abs­trac­tion dans des lignes ful­gu­rantes : « Les Eu­ro­péens, le plus souvent, ap­pré­hendent une oeuvre d’art en com­men­çant par l a dé­com­po­ser en pe­tits mor­ceaux, donc plus com­pré­hen­sibles, c’est-à-dire qu’ils com­mencent par com­prendre l’oeuvre et en­suite ils la per­çoivent avec leur âme. » Ou plus loin : « La créa­tion d’une oeuvre d’art est un aban­don vo­lon­taire par l’au­teur de sa li­ber­té. L’Art et la Li­ber­té sont in­com­pa­tibles. » Ap­pa­rents pa­ra­doxes apho­ris­tiques qui pour­raient évo­quer les Notes sur le ci­né­ma­to­graphe de Ro­bert Bres­son si So­kou­rov n’avait pas vou­lu un ob­jet « in­quiet », très éloi­gné du hié­ra­tisme im­po­sant de l’au­teur de Au ha­sard Bal­tha­zar, et donc ne cache rien de ses nom­breux doutes to­ta­le­ment sin­cères, aus­si peu en­clin à la pos­ture que ne l’étaient les écrits de Tar­kovs­ki, tout aus­si in­quiet quant à la dé­ré­lic­tion de l’homme et aux im­menses res­pon­sa­bi­li­tés de l’ar­tiste : « Pour chaque film, il faut créer sa langue, son at­mo­sphère. » Ou en­core : « Dans sa quête d’équi­libre, le Créa­teur pu­nit en par­ti­cu­lier la per­sonne d’une forme sin­gu­lière d’in­som­nie de l’âme, d’une sen­si­bi­li­té par­ti­cu­liè­re­ment dou­lou­reuse à la vie et à la pen­sée. » Et ailleurs : « Il n’y a pas au ci­né­ma d’exi­gence d’une cul­ture vi­suelle éle­vée don­née. Je suis obli­gé de tra­vailler sé­rieu­se­ment, de ma­nière très cri­tique, avec la cul­ture des images, m’ef­for­cer de la faire ger­mer. Et en pre­mier lieu à par­tir de la pein­ture. » Entre tra­vail pa­tient et al­chi­mie se­crète, Au coeur de l’océan consti­tue un pré­cieux té­moi­gnage ra­dio­gra­phiant la créa­tion ci­né­ma­to­gra­phique d’un grand ar­tiste contem­po­rain.

Jean-Jacques Man­za­ne­ra

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