LA NUIT PO­LI­TIQUE PO­LI­TI­CAL NIGHTFALL

Art Press - - LIVRES -

Puis tout s’est pas­sé comme si l’art se re­ti­rait du so­cial, du po­li­tique. Main im­pla­cable du mar­ché, triomphe des kit­sche­ries pour mil­liar­daires d’un Jeff Koons. Mon hy­po­thèse est que c’est le do­cu­men­taire, pho­to­gra­phique et sur­tout fil­mique, dé­pous­sié­ré de ses codes pas­séistes, qui s’est à nou­veau em­pa­ré des ques­tions so­ciales et po­li­tiques, en in­ven­tant des formes plas­tiques et dis­cur­sives nou­velles, des pre­miers films de Ray­mond De­par­don – Ur­gences, Faits di­vers, Dé­lits flagrants, etc. – à un Guillaume Her­baut ou à une Lae­ti­tia Tu­ra, via tant d’autres que je n’ai pas la place ici de pré­sen­ter. En­fin, c’est, très ré­cem­ment, le ci­né­ma qui, me semble-t-il, a pris le « pas­sage de té­moin » : non qu’il s’agisse d’un ci­né­ma « en­ga­gé » – au­cun ne se re­ven­dique tel – mais, à tout le moins, un ci­né­ma qui pro­duit des « ef­fets de po­li­tique ». Ain­si les frères Dardenne, de Ro­set­ta à Deux Jours, une nuit ; Phi­lippe Lio­ret avec Wel­come, pre­mier film à avoir af­fron­té le drame des mi­grants de Ca­lais ; Sté­phane Bri­zé et la Loi du mar­ché, qui in­ter­roge le chô­mage sous un angle nou­veau, ce­lui du choix éthique ; Laurent Can­tet dans Res­sources hu­maines, ré­ins­cri­vant – en­fin ! – le concept mar­xiste de « classe so­ciale » au coeur du dé­bat ; Cé­line Sciam­ma et son ques­tion­ne­ment sur le genre ( Tom­boy) et sur le sta­tut des filles de ban­lieue sous le joug du pire des ma­chismes, ce­lui des « grands frères », no­tam­ment, dans Bandes de filles, etc. Beau­coup d’autres noms de­vraient ici fi­gu­rer, car ce ne sont que quelques exemples d’un li­gnage ci­né­ma­to­gra­phique qui se re­nou­velle au­jourd’hui. Quid, dès lors, des arts plas­tiques, quid de la pho­to­gra­phie ? Il ne s’agit pas de dire que rien ne s’y passe, mais on n’y trouve guère le même élan. En­li­se­ment dans la ré­pé­ti­tion des mêmes formes, ou lu­ci­di­té plus désen­chan­tée quant à la per­ti­nence po­li­tique de l’art ? Dif­fi­cile de tran­cher. Peut-être pour­rait-on dis­tin­guer, en in­flé­chis­sant les ca­té­go­ries de Lé­vi-Strauss – le chaud et le froid – deux pôles dans cet art contem­po­rain qui n’a pas re­non­cé à tout ef­fet po­li­tique : un pôle chaud, qui per­pé­tue, sous des formes plus ou moins tra­di­tion­nelles – c’est d’ailleurs, se­lon moi, l’une de ses fai­blesses – une at­ten­tion ci­toyenne et une im­mer­sion dans les faits so­ciaux. Et un pôle froid qui, à l’in­verse, « pose » de fa­çon très dis­tan­ciée un diag­nos­tic plu­tôt pes­si­miste sur l’état du monde.

ART IN THE JUNGLE

Le pre­mier pôle s’est ré­cem­ment illus­tré par Art in the Jungle, dé­fi­ni comme un lieu d’« uto­pie concrète et li­ber­taire », un « la­bo­ra­toire d’ex­pé­rience » qui s’est dé­ployé dans la « jungle » de Ca­lais, suite à « l’ap­pel de Ca­lais » lan­cé sur le site de Li­bé­ra­tion par un groupe de ci­néastes, re­layé par des per­son­na­li­tés al­lant de Jeanne Mo­reau, Éric Can­to­na à Ju­dith But­ler, et ac­ti­vé in si­tu par un col­lec­tif de plas­ti­ciens, vi­déastes et pho­to­graphes. En­jeu : en écho aux « ac­tions » ar­tis­tiques des an­nées 1960-70, ten­ter de re­tis­ser du lien so­cial, là où il est le plus dé­chi­ré : à Ca­lais, avec les mi­grants, entre les mi­grants, entre les mi­grants et les Ca­lai­siens, par cercles concen­triques élar­gis. Sans nul doute, la dé­marche est belle, gé­né­reuse, et re­noue avec une forme d’hu­ma­nisme for­te­ment mis à mal en ce ter­rible dé­but de siècle. On y croise des fi­gures pas­sion­nantes comme Al­pha, ar­tiste mau­ri­ta­nien ins­tal­lé de­puis six mois dé­jà dans la « jungle », qui veut se ré­ap­pro­prier un ter­ri­toire a prio­ri hos­tile, voire des­truc­teur. Et un pho­to­graphe, fi­gure du « té­moin » de la vie dans ce camp, Léon Du­bois, qui a choi­si d’en re­ve­nir à la pra­tique – ob­so­lète ? – du re­por­tage ar­gen­tique en noir et blanc (leon­du­bois.word­press.com). Il est im­pos­sible de cri­ti­quer une telle dé­marche, sou­te­nue par une res­pec­table exi­gence éthique. Les oeuvres sont-elles à la hau­teur ? C’est une autre ques­tion. À l’autre pôle, dans la dis­tance et sans au­cune im­pli­ca­tion so­ciale af­fec­tive, on pour­rait évo­quer la Nuit po­li­tique de la Ca­na­dienne Aude Mo­reau, dont le tra­vail plas­tique, ma­gni­fique au­tant que gla­cial, se fo­ca­lise sur la ville ca­pi­ta­liste – ici To­ron­to, New York, Los An­geles et son « ap­pen­dice », Hol­ly­wood. Il s’agit d’une oeuvre po­ly­morphe, in­cluant pho­to­gra­phie, vi­déo, film, son et scé­no­gra­phie, dont l’en­jeu po­li­tique, quoique très dis­cret, pres­qu’in­vi­sible, s’avère ce­pen­dant très puis­sant dans la cri­tique im­pli­cite qu’il pro­pose des dis­po­si­tifs de pou­voir et de l’im­pla­ca­bi­li­té du li­bé­ra­lisme à ou­trance, tan­dis que plane le mo­tif de l’Apo­ca­lypse à ve­nir. De fait, l’oeuvre est bai­gnée d’une obs­cu­ri­té aus­si mé­di­ta­tive qu’an­xio­gène, et met en scène, comme les deux faces d’un Ja­nus bi­frons, les em­blèmes ar­chi­tec­tu­raux du pou­voir et une al­lé­go­rie de la « fin ». Du monde? Des es­pé­rances ? Du ca­pi­ta­lisme ? Au re­gar­deur d’en ju­ger. Ain­si en va-t-il du titre The End in the Back­ground of Hol­ly­wood, film tour­né au-des­sus des tours ju­melles du Na­tio­nal Ci­ty Pla­za, sur les­quelles s’in­cruste (par Pho­to­shop) l’ins­crip­tion, sans ap­pel, « The End », en lettres lu­mi­neuses dé­chi­rant la nuit – de la vi­déo énig­ma­ti­que­ment in­ti­tu­lée Sor­tir, mou­ve­ment gi­ra­toire au­tour de la Bourse de Mon­tréal – et en­fin de The Last Image, su­per­po­si­tion her­mé­tique des images de gé­né­riques de fin d’une tren­taine de films de science-fic­tion por­tant sur la fin du monde. L’oeuvre est noc­turne, in­tense, pes­si­miste aus­si. Car comment ne pas lire, dans la Nuit po­li­tique, avec un simple glis­se­ment ver­bal, la Nuit du po­li­tique? Et donc, peut-être aus­si, la nuit de l’es­pé­rance. Per­haps it is be­cause we are ex­pe­rien­cing such acute crises —in eco­no­mics, po­li­tics and ideo­lo­gy—that the ques­tion of the pos­si­bi­li­ty and even ne­ces­si­ty of a “ci­ti­zen” art is po­sed. By “ci­ti­zen” I do not mean “po­li­ti­cal” and still less “en­ga­ged.” The lat­ter term that made so much sense for Sartre is to­tal­ly ir­re­le­vant now, al­though one can miss those his­to­ri­cal se­quences so im­bued with dazz­ling ar­tis­tic crea­ti­vi­ty. How can we not be blown away, still, by the po­wer of So­viet Cons­truc­ti­vist pho­to­mon­tages and the Da­daist contes­ta­tion of John Heart­field, ris­king his life in the struggle against

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