LE « SYS­TÈME SOLLERS »

Art Press - - LIVRES -

« Je tiens le sys­tème ! », écrit Rim­baud que Sollers cite sou­vent. De fait, il y a un « sys­tème Sollers » – qui, comme on le sait, s’est pro­gres­si­ve­ment mis en place avec Femmes (1983) et Por­trait du joueur (1984) et qu’illus­traient dé­jà de ma­nière exem­plaire la Fête à Ve­nise (1991) ou Stu­dio (1997). On en re­con­naît sans peine la for­mule à la ca­ri­ca­ture qu’en donnent les dé­trac­teurs de l’écri­vain – ou bien, à celle plus ac­ca­blante en­core qu’en pro­posent, dans leurs propres romans, ses imi­ta­teurs. Le scé­na­rio est le sui­vant : plus ou moins à l’écart du monde, de­puis la re­traite en­chan­tée qu’il s’est choi­sie (un stu­dio pa­ri­sien, un ap­par­te­ment vé­ni­tien, une île de l’At­lan­tique), un écri­vain se met avan­ta­geu­se­ment en scène, confiant par­ci­mo­nieu­se­ment quelques sou­ve­nirs de sa vie, fai­sant dis­crè­te­ment état de ses bonnes for­tunes amou­reuses, par­ta­geant ses lec­tures, ex­pri­mant avec iro­nie les pen­sées que lui ins­pire le dé­plo­rable pré­sent dont il se veut l’ob­ser­va­teur at­ten­tif. On pour­rait s’en te­nir là et s’ima­gi­ner avoir tout dit. Sauf que, de tous les ad­mi­ra­teurs de Sollers, Sollers est le seul qui sache faire à la fois du Sollers et autre chose que ce que l’on prend en gé­né­ral pour du Sollers. Mou­ve­ment le dé­montre ma­gni­fi­que­ment, peut-être (avec les Voya­geurs du temps, 2009) le meilleur, le plus réus­si de ses romans ré­cents, à la fois le plus et le moins sol­ler­sien, ce­lui qui éta­blit quelle place de pre­mier plan re­vient tou­jours à leur au­teur dans la lit­té­ra­ture d’au­jourd’hui. Certes, Mou­ve­ment re­lève en­core du sys­tème Sollers – tel qu’on vient d’en rap­pe­ler la phy­sio­no­mie es­sen­tielle. Et à ce titre, le livre ap­par­tient à la longue sé­rie que forment tous les autres. Dans la clan­des­ti­ni­té men­tale et so­ciale où il s’est éta­bli, le nar­ra­teur par­court en­core le pa­no­ra­ma écla­té d’un pré­sent en contre­point du­quel il place sa propre pa­role, la mê­lant à celle ve­nue des textes an­ciens qu’il rend à la vie : ici, à nou­veau, les psaumes bi­bliques ou bien la poé­sie chi­noise. Comme il l’avait fait avec Rim­baud et Höl­der­lin ( Stu­dio), avec Nietzsche ( Une vie di­vine, 2006), avec Sten­dhal ( Trésor d’amour, 2011), avec bien d’autres en­core, l’écri­vain se choi­sit, cette fois en la personne de He­gel, un al­ter ego en com­pa­gnie du­quel s’en­ga­ger dans une sorte de voyage à tra­vers l’es­pace et le temps. Dès la pre­mière page, le lec­teur a l’im­pres­sion de se re­trou­ver en ter­ri­toire connu. Le livre dé­bute par le ré­cit d’une sorte d’épi­pha­nie noc­turne. Il s’achè­ve­ra le ma­tin avec le so­leil qui se lève et, pour le nar­ra­teur, l’illu­mi­na­tion rim­bal­dienne d’une aube d’été em­bras­sée. Mais la grande étran­ge­té du ro­man tient à ce que plus rien du tout ne lui tient lieu d’in­trigue. La scène se si­tue par­tout et nulle part. Le ro­man se dis­pense de per­son­nages. L’his­toire brille par son ab­sence. Une longue nuit s’étend sur le monde.

SOR­TIR DE LA « STO­RY »

Mou­ve­ment ra­conte cette nuit où l’in­som­nie et les songes al­ternent. Si l’on sou­haite ab­so­lu­ment – mais ce n’est nul­le­ment in­dis­pen­sable ! – lire le livre de ma­nière à lui don­ner un sens qui soit com­pa­tible avec les exi­gences du réa­lisme ro­ma­nesque, rien n’in­ter­dit de l’ap­pro­cher comme le ré­cit d’un rêve, d’une sé­rie de rêves, tous faits de cette même ma­tière son­geuse dont Sha­kes­peare dit dans la Tem­pête qu’elle consti­tue la sub­stance de nos vies et qu’un som­meil la par­achève. D’où la construc­tion du ro­man où, en lieu et place de l’in­trigue qui lui fait dé­faut et à l’in­té­rieur de la­quelle s’en­chaî­ne­raient lo­gi­que­ment les épisodes d’une his­toire, se suc­cèdent, se­lon la gram­maire oni­rique propre à ce type de ré­cits, des sortes de ta­bleaux, sur­gis­sant de nulle part et s’éva­nouis­sant aus­si­tôt : tout s’y trans­forme sans cesse en ver­tu de ce « mou­ve­ment » qui donne son titre au ro­man et qui lui per­met de se sous­traire aux contraintes de la vrai­sem­blance or­di­naire. « L’épan­che­ment du songe dans la vie réelle », écri­vait Ner­val. Mais, ici, c’est l’in­verse aus­si bien. Que reste-t-il d’un ro­man lorsque l’his­toire s’en re­tire ? Telle pour­rait bien être la ques­tion que pose de­puis tou­jours Sollers et qui éclaire la du­rable ex­pé­rience à la­quelle il s’est li­vré dès ses tout pre­miers textes. Il s’en ex­pli­quait dans Por­trait du joueur, il y a trente ans, en des lignes qui mé­ritent qu’on les rap­pelle au­jourd’hui et dans les­quelles il mar­quait tout ce qui le sé­pare du ro­man tel qu’on le conçoit d’or­di­naire : « Le ro­man doit d’abord être une “his­toire”, a sto­ry… Per­son­nages ty­pés. En­quête plus ou moins po­li­cière. Dé­voi­le­ment d’une cause, d’un res­sort, d’un mo­tif, au­tre­ment dit d’une culpa­bi­li­té. Sur­mon­tée ou pas, peu im­porte. Sois cou­pable et ra­conte. Pas de culpa­bi­li­té, pas de sto­ry, ou à peine. Pas, ou peu, de sto­ry, rien du reste! » Pré­ci­sant aus­si­tôt : « Quand j’ai dit que ça ne se ra­con­tait pas, en réa­li­té, ça se ra­conte très bien. Et même de mieux en mieux. Mais ça ne fait

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