L’OU­TIL DE LA SUR­VIE

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Une île, une for­te­resse est un livre de voix et de vi­sages, un mon­tage où des in­con­nus croisent des fi­gures plus re­nom­mées. L’écri­vain est ac­com­pa­gné de la guide Sta­nia qui lui per­met de prendre ses marques dans la ville, puis d’une tra­duc­trice, Kris­ti­na, qui fe­ra tom­ber la bar­rière du tchèque lors des conver­sa­tions avec les té­moins. Car, avant d’être ici de­vant des vies ano­nymes, l’au­teur a éla­bo­ré sa pensée en fré­quen­tant les textes de Vic­tor Klem­pe­rer, H.G. Ad­ler, Ot­to Dov Kul­ka, les do­cu­men­taires de Claude Lanz­mann, les ré­cits libres de Mar­cel Co­hen, de W.G. Se­bald et Georges-Ar­thur Gold­sch­midt, ces der­niers for­mant deux sil­houettes sur une même ligne de fuite. Pre­nons soin d’écar­ter tout de suite ce qui se­rait un énorme contre­sens : le tra­vail d’Hé­lène Gau­dy ne re­pose pas sur une éru­di­tion gra­tuite qui vien­drait com­bler une ab­sence de lé­gi­ti­mi­té. Au contraire, chaque phrase sonne juste, et jus­qu’à la dé­por­ta­tion du grand-père de l’au­teur vers Au­sch­witz le 3 fé­vrier 1944. Avec le temps, la pré­sence fa­mi­lière s’en­ri­chit de la pré­sence in­con­nue. Ce sont ici les té­moi­gnages émou­vants de Gi­nette Ko­lin­ka et Ro­bert Wa­jc­man, de la nais­sance en 1946 du pre­mier en­fant après la guerre, un homme nom­mé Mi­lan, bu­ra­liste de mé­tier. En quelques gestes, des per­sonnes prennent de l’étoffe. Il n’y a peut-être pas de meilleur exemple que les pages bou­le­ver­santes consa­crées à la mu­sique dans le livre. Dès la pre­mière guerre, Te­rezín de­vien­dra une ville où les pri­son­niers mon­te­ront sur les planches et sculp­te­ront des ob­jets. Conscients de cette an­té­rio­ri­té, les na­zis vont in­ten­si­fier la dé­por­ta­tion des ar­tistes à Te­rezín, se­lon une mé­ca­nique per­verse : la mort des uns est ef­fa­cée par l’ar­ri­vée des autres. « Il y a Ra­fael Schäch­ter, chef d’or­chestre, il y a Gi­deon Klein, tout jeune pia­niste, 21 ans à peine, lèvres pul­peuses et yeux noirs, il y a Ka­rel Svenk, com­po­si­teur et chan­teur, il y a Pa­vel Haas, Hans Kra­sa, Vik­tor Ull­mann. » Au fait de les nom­mer, Hé­lène Gau­dy ajoute ce­ci, un pa­ra­graphe plus loin : « Jo­sef Bor le ra­conte dans le Re­quiem de Te­rezín : tous les quinze jours, des convois quittent le ghet­to pour les camps d’ex­ter­mi­na­tion, em­me­nant cer­tains des chan­teurs du choeur et tous les quinze jours, on les rem­place. On re­com­mence à jouer. La mu­sique ne per­met pas seule­ment d’oc­cu­per les soi­rées trop longues, elle sou­lève une fer­veur, une fré­né­sie, une foi, elle est tout sauf su­per­flue, elle est l’ou­til de la sur­vie. » C’est l’his­toire d’une ville de pe­tite taille, non loin de Prague. L’his­toire mi­nia­ture d’un siècle cri­mi­nel. Avant de conclure le tra­vail pa­tient d’Une île, une for­te­resse, Hé­lène Gau­dy per­çoit la force de l’ou­bli au sein même de l’acte d’écrire : « Quand je se­rai par­tie, je re­com­men­ce­rai à voir Te­rezín de loin, comme une image, comme un plan, comme une carte. Alors, pour la re­peu­pler, il fau­dra se re­plon­ger dans les notes, les en­re­gis­tre­ments, les pans de vie sai­sis sur place et tout ce­la de­vra se su­per­po­ser, se mé­lan­ger pour for­mer la ville à écrire, à s’ap­pro­prier. »

Jean-Phi­lippe Ros­si­gnol

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