CEES NOO­TE­BOOM écri­vain no­made

Art Press - - LIVRES -

Cees Noo­te­boom J’avais bien mille vies et je n’en ai pris qu’une Le Vi­sage de l’oeil. Poèmes Actes Sud

Né en 1933 à La Haye, au­teur d’une tren­taine d’ou­vrages qui ap­par­tiennent à des genres va­riés – fic­tions, poèmes, re­por­tages, es­sais sur l’art –, ayant re­çu de multiples prix et dis­tinc­tions, Cees Noo­te­boom est con­si­dé­ré comme un écri­vain néer­lan­dais ma­jeur, ai­sé­ment no­bé­li­sable. Ses oeuvres ont été tra­duites en fran­çais chez Cal­mann-Lé­vy et, es­sen­tiel­le­ment, chez Actes Sud, dont la Nuit viennent les re­nards. Beau­coup ont été ré­édi­tées en « Fo­lio ». Par­mi elles, on re­tien­dra par­ti­cu­liè­re­ment Ri­tuels, Mo­ku­sei !, le Chant de l’être et du pa­raître, l’His­toire sui­vante, le Jour des morts et le Ma­te­lot sans lèvres. Et pour­tant, Noo­te­boom de­meure in­jus­te­ment mé­con­nu. Ce der­nier livre, J’avais bien mille vies et je n’en ai pris qu’une, ma­gni­fique pro­me­nade à tra­vers ses thèmes es­sen­tiels, qu’ac­com­pagne un ample re­cueil de poèmes, le Vi­sage de l’oeil, dont les pre­miers datent des an­nées 1960, de­vrait ré­pa­rer cette in­jus­tice. Le trait d’union qui lie tous ces textes, comme le fait re­mar­quer Phi­lippe Noble, fin tra­duc­teur et connais­seur de cette oeuvre, c’est l’écri­ture si par­ti­cu­lière, aus­si­tôt re­con­nais­sable, de Noo­te­boom, « qui dit dans son souffle la ca­dence de la pensée ». Écri­ture de ful­gu­rances, sans com­plai­sance, qui est « une fa­çon de re­cher­cher, de mettre de l’ordre, et une forme de mé­di­ta­tion, de mé­di­ta­tion ac­tive ». À pro­pos de Ver­meer, qu’il place au­des­sus de tous l es autres peintres, Noo­te­boom af­firme que « ses ta­bleaux ne veulent ab­so­lu­ment pas de l’écrin d’un mu­sée : ils sont bien trop forts pour ce­la ». Ses livres aus­si veulent ex­plo­ser les cadres, à leur fa­çon. Ils veulent « du si­lence, du mys­tère, de l’in­ti­mi­té », ils veulent être pen­sés plus en­core qu’être lus. Le pre­mier thème que nous re­tien­drons dans ce livre-por­trait est ce­lui du voyage, qui ca­rac­té­rise à lui seul Cees Noo­te­boom, écri­vain no­made. « Toute forme de voyage contient un élé­ment d’in­so­lence, de cu­rio­si­té, d’in­con­ve­nance », écrit ce­lui qui n’a pas ces­sé, dès son plus jeune âge, de voya­ger dans le monde en­tier. Et de pré­ci­ser qu’il ne s’agit pas de fuir mais de pou­voir dis­pa­raître, de « de­ve­nir autre, ailleurs et ab­sent » . Pour Noo­te­boom, l e voyage s’ap­prend. C’est une conti­nuelle tran­sac­tion avec d’autres êtres, dans la­quelle nous sommes ce­pen­dant tou­jours seuls. Noo­te­boom parle d’un lent ap­pren­tis­sage car, au dé­but, il ne sa­vait pas voya­ger, comme il ne sa­vait pas écrire. Il re­gar­dait. Il écou­tait, aus­si, le nom de cer­taines villes – Flo­rence, Kyo­to, Is­pa­han – et les lé­gendes qui les en­tourent. Et la Hol­lande ? Un pays plat où tout est vi­sible. Au­cune ca­chette n’est pos­sible. « Les Hol­lan­dais ne se fré­quentent pas, ils se confrontent », ré­sume Noo­te­boom. Lui pré­fère ces villes au pas­sé char­gé, qui de­viennent des livres d’his­toire. Ve­nise, qui se­rait comme une forme tan­gible d’éter­ni­té, où, dit Noo­te­boom, l’ana­chro­nisme est l’es­sence même des choses, où nous sommes constam­ment en com­pa­gnie des vi­vants et des morts. Noo­te­boom évoque aus­si­tôt après – comment s’en éton­ner ? – Lis­bonne, une ville qui n’est qu’un adieu, une ville qui n’ap­par­tient pas au pré­sent mais à la dou­ceur du dé­clin, du sou­ve­nir. À Kyo­to, Noo­te­boom a re­te­nu, à part la ville el­le­même, une image de rien et une image de tout.

AR­RI­VÉ À DES­TI­NA­TION ?

Au cours de ces voyages, le temps se confond avec l’His­toire. Le 1er no­vembre 1956, Noo­te­boom entre en Hon­grie, pays qui vient d’être étran­glé et qui vi­vait sous la me­nace. Mais, peu avant, on pou­vait en­core croire à la paix. Pa­ris : Noo­te­boom y sé­journe sou­vent, no­tam­ment en 1961 et en 1968, où il est ébloui par « les con­tacts hu­mains » et cette conver­sa­tion de tous avec tous qui semble de­voir du­rer long­temps. À Ber­lin, en no­vembre 1989, quand le mur tombe, il éprouve de la joie bien sûr, mais pressent dé­jà que, même dé­truit, le Mur se­ra tou­jours là, « in­vi­sible mais réel dans la pensée ». À l’image de l’His­toire elle-même, qui est in­vi­sible parce qu’elle est très, très lente. Autre thème pas très éloi­gné : la mé­moire. Noo­te­boom l’ad­met : il a tou­jours en­tre­te­nu avec sa mé­moire des re­la­tions ten­dues. Il pré­tend ne pas en avoir, tout en sa­chant que c’est faux. Mais, pour re­trou­ver un sou­ve­nir exact, il est obli­gé de se li­vrer à un dou­lou­reux exer­cice d’im­mer­sion, en­viant ceux pour qui le pas­sé est « là », dé­ployé avec pré­ci­sion. S’ils ont sou­vent un rap­port in­tense avec leur pas­sé, dit Noo­te­boom, les écri­vains parlent de pays ima­gi­naires et ne font que tra­hir, sub­ver­tir, bous­cu­ler ou in­ten­si­fier la réa­li­té. Ils ont le sen­ti­ment de ne pas faire com­plè­te­ment par­tie du monde. Pour Noo­te­boom, écrire, pro­duire un livre est fi­na­le­ment une ques­tion d’or­ga­ni­sa­tion, de dé­ci­sions à prendre. Et re­gar­der, écou­ter, lire, comme écrire, reste un tra­vail, tra­vail pour dé­bus­quer ce « se­cret » qui est en nous et qui nous dé­fi­nit. Ce tra­vail s’ins­crit dans la du­rée. Images, fan­tômes, ombres ; le temps qui a exis­té jaillit à pré­sent sur la page blanche. Chez Noo­te­boom, l’écri­ture comme l’amour prennent leur sens plein dans l’exer­cice de la pa­tience et de la construc­tion de la to­ta­li­té. Or, ces der­nières sont au­jourd’hui bous­cu­lées, l’in­at­ten­tion règne, le chaos est par­tout. Seules l’ex­tase et l’ima­gi­na­tion, qui agit comme une force sub­ver­sive, peuvent nous ai­der à dé­voi­ler ce « se­cret » qui nous rend sou­ve­rains et nous donne l’im­pres­sion, écrit Noo­te­boom, « d’être en­fin ar­ri­vés à des­ti­na­tion ».

Fran­çois Poi­rié

Cees Noo­te­boom (Ph. Si­mone Sas­sen)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.