GEORGES BERNANOS une ré­sur­rec­tion

Art Press - - LIVRES -

Pa­trick Ké­chi­chian in­ter­view de Guillaume Louet

Georges Bernanos OEuvres ro­ma­nesques com­plètes Gal­li­mard, « Bi­blio­thèque de la Pléiade » Après une pre­mière pu­bli­ca­tion en 1961, les OEuvres ro­ma­nesques de Georges Bernanos, com­plé­tées de Dia­logues des car­mé­lites, furent ré­cem­ment ré­édi­tées dans la col­lec­tion de « La Pléiade ». Pa­trick Ké­chi­chian re­vient sur l’oeuvre du ro­man­cier et po­lé­miste et in­ter­roge Guillaume Louet, un des édi­teurs, sur le tra­vail cri­tique qui a été me­né.

Georges Bernanos n’y va ja­mais par quatre che­mins. Ain­si quand il dé­crète : « J’ai la voix juste quand je parle en ch­ré­tien… » Avec cette simple af­fir­ma­tion, il des­sine un pay­sage lit­té­raire, le sien, avec sa li­mite et son ho­ri­zon. Si l’on ne par­tage pas ses convic­tions, si l’in­to­lé­rance qu’elles sus­citent prend un tour sar­cas­tique, on ju­ge­ra ce pay­sage bien aride, cette li­mite trop proche, cet ho­ri­zon illu­soire. En réa­li­té, l’au­teur de la Nou­velle His­toire de Mou­chette fixe, à l’écri­vain qu’il est, avec une la­pi­daire pré­ci­sion, sa « vo­ca­tion » – le mot est de lui, as­so­cié, dans sa pensée, à la no­tion d’ap­pel. Dans le même mou­ve­ment, il dit aus­si une éthique et une mis­sion. En avril 1926, ré­pon­dant à Fré­dé­ric Le­fèvre, il avance un ju­ge­ment au­da­cieux sur Mar­cel Proust… « La ter­rible in­tros­pec­tion de Proust ne va nulle part. […] Je ne dis pas seule­ment que Dieu est ab­sent de l’oeuvre de Proust, je dis qu’il est im­pos­sible d’y trou­ver même sa trace. Je crois qu’il se­rait im­pos­sible de l’y nom­mer. » Et un peu plus loin, en­fon­çant le clou : « Certes ! Proust a cru pou­voir se pla­cer du point de vue de l’ob­ser­va­tion pure. L’état de grâce in­tel­lec­tuel se­rait une in­dif­fé­rence au Bien et au Mal. Cette pré­ten­tion pa­raî­trait sou­te­nable si la loi mo­rale nous était im­po­sée du de­hors, mais il n’en est rien. Elle est en nous, elle est nous-mêmes. » Au lieu de se scan­da­li­ser d’un tel ju­ge­ment, il faut le rap­por­ter à ce­lui qui l’émet et à la vo­ca­tion dont nous par­lions. Là, on peut fort bien l’en­tendre. C’est donc en tant qu’homme de foi que Georges Bernanos est ro­man­cier et po­lé­miste, les deux in­sé­pa­ra­ble­ment, mais suc­ces­si­ve­ment, se­lon la dic­tée du temps. À par­tir de 1938, date de pu­bli­ca­tion des Grands Ci­me­tières sous la lune, l’ur­gence de ce temps de­vient im­pé­ra­tive, fait loi et obli­ga­tion. L’ins­pi­ra­tion ro­ma­nesque – à l’exception no­table de Mon­sieur Ouine, com­men­cé en 1931 – est mise en veille, et le res­te­ra jus­qu’à la mort, en juillet 1948. La cé­lèbre et ad­mi­rable en­vo­lée de la pré­face des Grands Ci­me­tières (« Je ne suis pas un écri­vain… ») ré­sonne alors comme un adieu, no­tam­ment à ses per­son­nages in­ter­pel­lés comme des êtres de chair et de sang. Mais le mo­teur de cette ins­pi­ra­tion n’ar­rête pas de tour­ner et, avec lui, toute la ca­pa­ci­té de ré- volte qui op­pose la pa­role vraie à celle des lit­té­ra­teurs, des pu­bli­cistes de la presse ou de la po­li­tique, de tous ceux qui dé­tournent le lan­gage, les mots, au pro­fit de la pro­pa­gande. Ain­si, l’em­por­te­ment sou­vent ma­gni­fique des « écrits de com­bat » n’entre pas en concur­rence avec les drames in­times que les romans mettent en scène. Dans l’en­tre­tien de 1926 dé­jà ci­té, évo­quant la ré­dac­tion, dans les an­nées d’après la Pre­mière Guerre mon­diale, du Jour­nal d’un cu­ré de cam­pagne, Bernanos af­firme : « Oui ! Qui­conque te­nait une plume à ce mo­ment-là s’est trou­vé dans l’obli­ga­tion de re­con­qué­rir sa propre langue, de la re­je­ter à la forge. Les mots les plus sûrs étaient pi­pés. Les plus grands étaient vides, cla­quaient dans la main… » « Je me vante de n’être ni mo­ra­liste, ni théo­lo­gien, ni phi­lo­sophe […] Je ne suis pas psy­cho­logue, et en­core moins mo­ra­liste, étant ch­ré­tien », di­sait-il dans une lettre. Tou­jours le même clou. La ques­tion n’est pas de col­ler sur le front de Bernanos l’éti­quette « écri­vain ca­tho­lique » qu’il ar­ra­che­rait d’ailleurs aus­si­tôt ! Il suf­fit de consta­ter que son oeuvre n’entre ja­mais dans le car­can étroit d’une mo­rale étri­quée, ex­té­rieure à la conscience, elle-même mise en abîme. Mais il est clair, et no­tam­ment dans cha­cun des romans, que la ques­tion spi­ri­tuelle de­meure cen­trale. C’est elle, dans toutes ses di­men­sions – jus­qu’aux pires, en di­rec­tion du Mal – qui anime et fait agir les per­son­nages. La dra­ma­tur­gie de Bernanos n’a pas pour but d’être édi­fiante. Elle tente sim­ple­ment d’ap­pro­cher le mys­tère du sa­lut. Ce que Gilles Phi­lippe, dans la pré­face de

Georges Bernanos (Ph. DR)

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