Jacques hen­ric

Le feuilleton

Art Press - - LIVRES -

Ar­thur Drey­fus, Do­mi­nique Fer­nan­dez Cor­res­pon­dance in­dis­crète Gras­set

« Dans la nou­velle science, chaque chose vient à son tour, telle est son ex­cel­lence. » Il faut croire que la nou­velle science qu’évo­quait Isi­dore Du­casse dans ses Poé­sies ne cesse de ma­ni­fes­ter ses bien­faits, et dans les lieux les plus im­pro­bables. Par exemple, en Suisse, à plus de 1500 mètres d’al­ti­tude, un wee­kend de fé­vrier 2015. Il faut dire que le dy­na­mique Ro­bert Kopp avait don­né à la­dite nou­velle science un sé­rieux coup de pouce en réunis­sant à Crans-Mon­ta­na huit per­son­na­li­tés du monde de la lit­té­ra­ture et de l’art pour une ren­contre au­tour du thème « Art, sexe et lit­té­ra­ture ». Ce mi­ni-col­loque, outre les riches échanges aux­quels il a don­né lieu, est au­jourd’hui à l’ori­gine d’un livre, Cor­res­pon­dance in­dis­crète, dont je ne sau­rais trop re­com­man­der la lec­ture. Les au­teurs ? Deux des in­vi­tés : Do­mi­nique Fer­nan­dez, Ar­thur Drey­fus. Deux ro­man­ciers que l’âge sé­pare, et qui ne s’étaient ja­mais ren­con­trés.

QUEL BON­HEUR…!

Des liens de sym­pa­thie et de com­pli­ci­té in­tel­lec­tuelle se sont aus­si­tôt noués entre eux (Ca­the­rine Millet et moi, pré­sents à ce col­loque en avons été té­moins). Do­mi­nique Fer­nan­dez a pro­po­sé à son ca­det, pour pro­lon­ger leur dia­logue sous la neige, de l’en­ri­chir par un échange épis­to­laire. Je n’ai pas à rap­pe­ler qui est Do­mi­nique Fer­nan­dez aux lec­teurs d’art­press, j’ai suf­fi­sam­ment ma­ni­fes­té dans la re­vue l’im­por­tance qu’avait à mes yeux son oeuvre lit­té­raire. Du jeune au­teur, Ar­thur Drey­fus (il pu­blie son pre­mier livre à 23 ans), je ne sa­vais rien, si­non que la pa­ru­tion chez Gal­li­mard en 2014 de son ré­cit His­toire de ma sexua­li­té avait fait un cer­tain bruit. Pre­mier ef­fet de la lec­ture de ses lettres à Do­mi­nique Fer­nan­dez : me pro­cu­rer au plus vite ses livres. Qu’ont donc en com­mun, ex­pli­quant la nais­sance de leur ami­tié, ces deux écri­vains que sé­parent deux gé­né­ra­tions, une guerre mon­diale, Mai 68, de pro­fonds bou­le­ver­se­ments dans l es moeurs ? Leur ho­mo­sexua­li­té, une ho­mo­sexua­li­té af­fir­mée, re­ven­di­quée, et le fait qu’elle consti­tue pour une large part la ma­tière de leurs écrits. Ce qui les dif­fé­ren­cie ? Il en est fré­quem­ment q u e s t i o n a u c o u r s de l e u r s échanges. L’âge, bien sûr (Do­mi­nique Fer­nan­dez a 87 ans, Ar­thur Drey­fus en a 30), leurs ori­gines fa­mi­liales, leurs bio­gra­phies res­pec­tives dont Do­mi­nique Fer­nan­dez si­gnale d’en­trée la sin­gu­la­ri­té en lan­çant ces mots à l’adresse de son ca­det : « Quel bon­heur de vivre au­jourd’hui ! » Cri de li­bé­ra­tion des­ti­né à faire en­tendre à son jeune cor­res­pon­dant quelle « mi­sère » a été sa vie sen­ti­men­tale et sexuelle d’ado­les­cent, puis d’homme mûr. Des « pa­rias » , lui et les ho­mo­sexuels de sa gé­né­ra­tion, contraints, écrit-il, de mas­quer leur « mons­truo­si­té » à l’en­semble de la so­cié­té d’alors et, en pre­mier, à leur fa­mille. L’ex­cla­ma­tion de Do­mi­nique Fer­nan­dez, pas dé­nuée d’une pointe de pro­vo­ca­tion, était pro­ba­ble­ment des­ti­née à faire ré­agir le jeune Ar­thur dont il pré­voyait d’in­évi­tables ob­jec­tions à ses ana­lyses. Ce fut en ef­fet le cas et la meilleure fa­çon d’en­ta­mer un pas­sion­nant échange épis­to­laire.

TOUT DIRE ?

La ques­tion cen­trale dé­bat­tue au cours du col­loque de Crans-Mon­ta­na était : « Un écri­vain peut-il “tout dire” de sa vie, de son in­ti­mi­té, de sa sexua­li­té ? » En di­rect ou via ses hé­ros. Dans leur cor­res­pon­dance « in­dis­crète », l’oc­ca­sion est don­née aux deux écri­vains de confron­ter plus lon­gue­ment leurs points de vue, en fai­sant ap­pel à l’his­toire, à la lit­té­ra­ture, au théâtre, au ci­né­ma, à la pein­ture. Leurs mis­sives, cer­taines de près de trente pages, consti­tuent de vé­ri­tables es­sais où sont convo­qués les Grecs, les li­ber­tins, les ro­man­tiques, Bal­zac, Flau­bert, Sten­dhal, Bau­de­laire, Ba­taille, Ca­mus, Ge­net, Barthes, Fou­cault, Bour­dieu, Du­vert, Gui­bert… Les échanges sont par­fois vifs. Tout ad­mi­ra­tif que soit le jeune Ar­thur pour son aî­né, il n’hé­site pas à s’op­po­ser à lui, no­tam­ment à pro­pos de Ba­taille, Freud, Mon­ther­lant, Coc­teau, Barthes ; tout com­pré­hen­sif, et res­pec­tueux, que Do­mi­nique Fer­nan­dez soit à l’en­droit de son fou­gueux cor­res­pon­dant, lui aus­si maintes fois re­gimbe, mais sans ja­mais ma­ni­fes­ter le moindre sen­ti­ment de su­pé­rio­ri­té qui s’au­to­ri­se­rait de son âge, de son ex­pé­rience et de l’am­pleur de son oeuvre. Ils sont par­fois tou­chants, l’un et l’autre, dans leur fa­çon de ma­ni­fes­ter leurs désac­cords. Pas d’in­di­gna­tion, mais un : « Tu me fais rire. » On se rend compte très vite que les di­ver­gences entre eux tiennent (ques­tion de gé­né­ra­tion) à une culture lit­té­raire et phi­lo­so­phique hé­té­ro­gène, plus clas­sique chez Fer­nan­dez, plus at­ten­tive aux au­teurs contem­po­rains chez Drey­fus (sont ci­tés par lui La­can, le psy­cha­na­lyste Jean Al­louch, le théo­ri­cien du trans­genre Leo Ber­sa­ni…). Là où les ju­ge­ments contra­dic­toires sont les plus mar­qués entre les deux ro­man­ciers, mais ils sont l’oc­ca­sion des échanges les plus riches, c’est quand est abor­dé le thème de l’in­time. Peut-on, doit-on, tout dé­voi­ler de sa vie sexuelle ? Et le faire crû­ment, sans ta­bous, sans in­ter­dits, sans consi­dé­ra­tions mo­rales, sans au­to­cen­sure ? Il ar­rive alors à Do­mi­nique Fer­nan­dez de se lais­ser al­ler à un bel em­por­te­ment, sus­ci­té par l’exis­tence de cer­tains écrits et pro­duc­tions d’art contem­po­rain par­ti­cu­liè­re­ment vul­gaires et obs­cènes. Mais, de nuan­cer aus­si­tôt sa phi­lip­pique – et pou­vant ain­si ren­con­trer l’ap­pro­ba­tion d’Ar­thur Drey­fus : « Dé­si­gnez cor­rec­te­ment les choses, et il n’y au­ra plus ni pré­ju­gés ni in­ter­dits, la li­ber­té ré­gne­ra. C’est notre tra­vail d’écri­vains, cher Ar­thur : di­sons tout pour­vu que nous di­sions bien. »

IN­VI­TA­TION

Et la preuve est aus­si­tôt don­née. La confiance, l’es­time, la tendre af­fec­tion nées entre le vieil homme tou­jours in­croya­ble­ment jeune et le jeune homme doué d’une im­pres­sion­nante ma­tu­ri­té, les conduisent l’un et l’autre à ré­vé­ler, et avec les mots les plus crus, des pans de leur vie sexuelle. Si ce­la ne coûte guère au jeune Ar­thur, gran­di dans un cli­mat de (re­la­tive) li­ber­té sexuelle, on ne peut que sa­luer, à nou­veau, le cran dont fait preuve Do­mi­nique Fer­nan­dez dans sa contri­bu­tion au « com­bat ja­mais ga­gné contre le si­lence et l’hy­po­cri­sie ». Ayant ou­blié de si­gna­ler que les deux épis­to­liers ne man­quaient pas d’hu­mour et d’un es­prit lu­dique, voi­ci les der­nières lignes de leur cor­res­pon­dance. D.F. : « Nous avons évo­qué nos fa­çons de faire l’amour » ; A.D. : « Nous n’avons qu’évo­qué, nous n’avons em­ployé que des mots – et j’in­vite nos lec­teurs à ve­nir confron­ter le mot à la chose ; à ve­nir vivre avec nous. » In­vi­ta­tion trans­mise aux lec­teurs d’art­press qui se­raient in­té­res­sés par la pro­po­si­tion.

D. Fer­nan­dez (Ph. JF Pa­ga/Gras­set)

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