Théâtre : l’obs­cu­ri­té, vé­ri­té double, so­li­tude par­ta­gée

At the Heart of Dark­ness.

Art Press - - ART PRESS 434 - Georges Ba­nu

L’obs­cu­ri­té to­tale : c’est à cette ex­pé­rience que, ré­cem­ment, plu­sieurs met­teurs en scène ont convié les spec­ta­teurs, res­ti­tuant ain­si au théâtre sa voix, ses si­lences, sa res­pi­ra­tion. Une ex­pé­rience trou­blante, sen­so­rielle et oni­rique, tel un voyage ima­gi­naire, qui plonge le spec­ta­teur so­li­taire dans une com­mu­nau­té de fan­tômes ras­sem­blée dans la nuit.

L’obs­cu­ri­té, au théâtre, est une ex­pé­rience unique, et, en ce sens, res­semble à la mu­sique qui est, ain­si que le for­mu­lait ré­cem­ment le phi­lo­sophe Fran­cis Wolff (1), « ex­pé­rience ». Comme la mu­sique, l’obs­cu­ri­té ne dit rien, n’a pas de dis­cours, mais, mal­gré cette ab­sence, elle donne le contexte d’un mo­ment « ar­tis­tique ». De­puis peu, l’obs­cu­ri­té a en­va­hi les scènes de l’Eu­rope comme si, après l’heure de gloire des lu­mières et des images, nous étions confron­tés à cette so­lu­tion ul­time, ex­ces­sive, à ce face-à-face avec la nuit au­quel la scène nous convie, la nuit du théâtre. UNE EX­PÉ­RIENCE PAR­TA­GÉE Au­jourd’hui, alors que la ville a ap­pri­voi­sé la nuit, que la lu­mière la do­mine et que la pu­bli­ci­té la pol­lue, la re­con­quête de l’obs­cu­ri­té ne prend-elle pas un sens po­lé­mique ? Elle in­vite à un ren­dez-vous avec soi-même sur fond d’ou­bli de la « so­cié­té du spec­tacle ». Elle est un ap­pel, elle convie au mo­no­logue du spec­ta­teur, so­li­taire par­mi le nombre, mais ré­con­for­té par la « vé­ri­té » de l’ex­pé­rience : elle n’est ni jeu, ni dis­si­mu­la­tion, mais com­mu­nau­taire. L’obs­cu­ri­té réunit sur fond d’inquiétude aus­si bien que de plai­sir noc­turne, vé­cu, et non pas dé­crit comme le fe­rait un roman ou ex­po­sé comme dans la pein­ture. La nuit ins­ti­tue un pré­sent com­mun, pour les ac­teurs et les spec­ta­teurs. Vé­ri­té double, ex­pé­rience par­ta­gée. Les ré­cents spec­tacles qui ont pri­vi­lé­gié l’obs­cu­ri­té confirment la convic­tion de Ri­chard Wa­gner (2), re­prise quelques an­nées plus tard, quand le ci­né­ma­to­graphe s’est ap­puyé sur une loi de la per­cep­tion : dans le noir, toute source lu­mi­neuse, si pe­tite soit-elle, cap­tive l’oeil. L’obs­cu­ri­té fo­ca­lise le re­gard sur la moindre éclair­cie. Elle in­vite à la concen­tra­tion, ap­pelle au dé­chif­fre­ment du se­cret mal­gré les dif­fi­cul­tés. C’est la rai­son pour la­quelle le spec­ta­teur soit s’en­dort, soit se conver­tit en veilleur de la scène, plus vi­gi­lant que ja­mais. Au théâtre de l’Athé­née (3), j’ai dé­cou­vert un spec­tacle hors-norme, conçu à par­tir des textes de Be­ckett et si­gné par l’un de ses an­ciens as­sis­tants, Wal­ter As­mus. Il en connais­sait les exi­gences et a tout mis en oeuvre pour les sa­tis­faire plei­ne­ment. Une ac­trice ex­cel­lente, l’Ir­lan­daise Li­sa Dwan, in­ter­prète trois textes : Not I, Foot­falls, Ro­cka­by. Ici, le théâtre tout en­tier est plon­gé dans le noir : nulle lu­mière, même pour si­gna­ler les sor­ties de se­cours, point d’écran pour in­di­quer les sur­titres. Nuit ab­so­lue, nuit de ré­con­ci­lia­tion avec la so­li­tude et en même temps plon­gée au coeur de la com­mu­nau­té obs­cure : à cô­té de moi, un être ano­nyme res­pire, fré­mit. Sur la scène sur­gissent ici ou là des frag­ments de corps qui semblent être sculp­tés : la cé­lèbre « bouche » qui dé­cline le texte de Not I, une sil­houette fan­to­male dans Foot­falls, une dame as­sise dans un fau­teuil à bas­cule dans Ro­cka­by. Des éclats dis­pa­rates du monde. Et, du pla­teau cer­né de nuit, nous par­viennent les mots de Be­ckett avec une in­ouïe pré­ci­sion mu­si­cale, en al­ter­nant les rythmes, en jouant sur les tem­pos. On

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