Farideh Cadot un autre re­gard.

Ano­ther gaze.

Art Press - - ART PRESS 434 - 88 Har­ry Bel­let

Une ex­po­si­tion pré­sen­tée dans sa ga­le­rie de la rue No­tre­Dame-de-Na­za­reth, à Pa­ris, et in­ti­tu­lée fête ac­tuel­le­ment l’an­ni­ver­saire de la ga­le­rie Farideh Cadot. De nom­breux ar­tistes y sont conviés, fai­sant re­vivre la pro­gram­ma­tion au­da­cieuse de la ga­le­riste. Har­ry Bel­let re­trace son par­cours, de Té­hé­ran à Pa­ris, de sa pre­mière et éphé­mère ga­le­rie à son der­nier es­pace, ou­vert en 2010.

Il était une fois une pe­tite fille ira­nienne à la­quelle ses pa­rents vou­laient faire don­ner une bonne éducation. Dans l’es­prit des riches fa­milles de Té­hé­ran à l’époque du Shah, ce­la vou­lait dire : en Eu­rope. La France leur pa­rais­sait un peu trop per­mis­sive, Pa­ris avait une ré­pu­ta­tion un brin sul­fu­reuse. On pré­fé­ra la Grande-Bre­tagne, aux écoles plus ri­gou­reuses, si­non ri­go­ristes : « Ils n’avaient pas ima­gi­né la mi­ni­jupe ni les Beatles », sou­rit ré­tros­pec­ti­ve­ment Farideh Cadot, qui dé­bar­qua dans le Londres éche­ve­lé des swin­ging six­ties, une formation in­at­ten­due, mais qui en vaut bien une autre. Vers 1968, elle tombe amou­reuse d’un Fran­çais, un avia­teur, in­gé­nieur et pi­lote d’es­sai, Ch­ris­tian Cadot. Ils se ma­rient. L’homme lais­se­ra plus tard un sou­ve­nir im­pé­ris­sable à ceux qui fré­quen­tèrent les dî­ners qu’or­ga­ni­sait Farideh Cadot. Ca­the­rine Millet par exemple : « Le cô­té exo­tique de Farideh, c’était moins son ori­gine ira­nienne que son ma­ri, un type ado­rable, qui n’avait rien à voir avec le mi­lieu de l’art, qui nous re­ce­vait chez lui et y to­lé­rait des dî­ners à n’en plus fi­nir où on re­fai­sait le monde et que ça amu­sait. Lui, les pieds sur terre, ra­tion­nel ; elle, af­fec­tive. C’était un couple as­sez étrange et qui nous fas­ci­nait. » Avant d’or­ga­ni­ser ces re­pas de­ve­nus my­thiques – on dit que Ber­nard Blis­tène s’y dis­tin­guait en en­ton­nant des airs d’opé­ra – Farideh Cadot était pas­sée par la case New York. Au dé­but des an­nées 1970, la chose était moins fré­quente qu’au­jourd’hui. À Man­hat­tan, en 1973, elle fait une ren­contre qui se­ra pour elle dé­ter­mi­nante, celle de Mar­cia Tu­cker. Celle-ci était à l’époque conser­va­trice au Whit­ney Mu­seum. Elle y mon­tra no­tam­ment Joan Mit­chell – qui n’avait pas la cé­lé­bri­té dont elle jouit au­jourd’hui –, Bruce Nau­man, ou Ri­chard Tut­tle, dont l’ex­po­si­tion fut as­sas­si­née par la cri­tique à un point qui la contrai­gnit à la dé­mis­sion. Celle qui avait pour de­vise : « Act first, think la­ter. That way you have so­me­thing to think about ! » re­bon­dit en créant le New Mu­seum qu’elle vou­lait être « un lieu d’in­no­va­tion et de ré­sis­tance ». Elle ai­mait l’art dif­fi­cile, hors de la mode, in­ven­dable, ce­lui des mi­no­ri­tés, ce­lui des femmes. Pour Farideh Cadot, Mar­cia Tu­cker, jus­qu’à sa mort en 2006, au­ra le rôle d’un mentor. C’est à tra­vers elle qu’elle fe­ra la ren­contre des fé­mi­nistes amé­ri­caines, mais aus­si d’ar­tistes alors dé­bu­tants, ou presque, comme Sol LeWitt, Brice Mar­den, Ri­chard Ser­ra, qu’elle as­siste aux concerts de Lou Reed, de Phi­lip Glass ou de Lau­rie An­der­son, qu’elle voit les pre­mières per­for­mances de Ma­ri­na Abra­mo­vic’ ou de Gil­bert & George. Elle ren­contre aus­si les pro­prié­taires de la ga­le­rie Doyle, à Chi­ca­go, qui lui pro­posent d’ou­vrir une an­tenne à Pa­ris, ce qu’elle fait en 1974, dans un an­cien han­gar à pa­tates du 14e ar­ron­dis­se­ment : toute sa vie, elle sau­ra dé­ni­cher des en­droits im­pro­bables. Le lieu a une exis­tence brève, un an à peine, mais la ga­le­rie au­ra, dans ce court laps de temps, par­ti­ci­pé à la toute pre­mière Fiac, or­ga­ni­sée à la Bas­tille, à la foire de Co­logne, et à celle de Bâle. Le 30 avril 1976, Farideh Cadot dé­cide de vo­ler de ses propres ailes et ouvre sa pre­mière ga­le­rie dans une an­cienne usine phar­ma­ceu­tique si­tuée rue du Ju­ra, dans le 13e ar­ron­dis­se­ment. « J’étais très éton­née par le lieu, se sou­vient Ca­the­rine Millet. Un en­tre­pôt gi­gan­tesque. À l’époque, à Pa­ris, on n’était pas en­core ha­bi­tué à cet es­prit de loft qu’elle ra­me­nait de New York. Et puis, dans ce quar­tier, il n’y avait per­sonne ». Iso­lée, mais pas seule : le pro­gramme ébou­rif­fant qu’elle pro­pose (Ni­co­las Afri­ca­no, Ron Gor­chov, Pat Steir, Mi­chelle Stuart, entre autres) sus­cite l’in­té­rêt du cri­tique Georges Bou­daille, qui vient en 1971 de se voir pro­po­ser l’or­ga­ni­sa­tion de la biennale de Pa­ris. Si l’homme connaît fort bien l’art des an­nées 1950 et 1960, il est moins au fait des nou­velles ten­dances et pro­pose à Farideh Cadot de se char­ger de cette par­tie-là, ce qu’elle re­fuse… Elle y or­ga­ni­se­ra tou­te­fois quelques évé­ne­ments mar­quants, une sé­rie de per­for­mances de Con­nie Be­ck­ley, qui ve­nait de chan­ter dans Ein­stein on the Beach de Phi­lip Glass, ou les Lon­do­niens dé­jan­tés du Thea­ter of Mis­takes, et mon­tre­ra les ins­tal­la­tions d’un ar­tiste au­jourd’hui un peu né­gli­gé, mais qui fas­ci­na cette gé­né­ra­tion, Jean Cla­re­boudt. Cet es­prit d’ou­ver­ture, d’aven­ture, lui vau­dra une autre ami­tié du­rable, celle du cri­tique et com­mis­saire d’ex­po­si­tion Ha­rald Szee­mann, qui était dé­jà une lé­gende dans le mi­lieu. Elle en re­tire le goût des ex­po­si­tions hors-les-murs. C’est ain­si qu’elle co-or­ga­nise en 1985, avec Li­sa Den­ni­son, un ac­cro­chage de jeunes ar­tistes fran­çais au mu­sée Gug­gen­heim de New York ou, en 1988, et avec Mar­cia Tu­cker, la pre­mière ex­po­si­tion de Mar­kus Raetz à New York, au New Mu­seum alors ins­tal­lé à SoHo. Elle y ve­nait dé­sor­mais presque en voi­sine, ayant ou­vert, en plus de sa ga­le­rie pa­ri­sienne, un es­pace de 500m2 à l’angle de Green et Broome Street, l’épi­centre du monde de l’art contem­po­rain du Man­hat­tan de cette époque. Une aven­ture qui prit fin en 1995, quatre ans après la pre­mière guerre du Golfe, et l’écrou­le­ment du mar­ché qui s’en­sui­vit. Ce qui ca­rac­té­ri­sait Farideh Cadot dans ces an­nées-là, aux dires de ceux qui fré­quen­taient ses ga­le­ries, c’est un éclec­tisme de bon aloi : « Elle avait un goût très per­son­nel, ex­plique Ca­the­rine Millet, sur­tout si on le com­pare à ses ho­mo­logues, Jean Four­nier, Da­niel Tem­plon, Yvon Lam­bert ou les Durand-Des­sert, qui avaient eux une cer­taine po­li­tique, une ligne. Sa pro­gram­ma­tion était plus ins­tinc­tive, plus im­pul­sive, plus sen­ti­men­tale, mais avec des choix souvent as­sez ris­qués, comme ce­lui de Gün­ter Brus : la scène des ac­tion­nistes vien­nois fai­sait peur aux Pa­ri­siens, ce n’était pas du tout le goût fran­çais… » Outre l’art contem­po­rain au­tri­chien dans ce qu’il peut avoir de plus ra­di­cal, Farideh Cadot fait dé­cou­vrir aux

(Ph. An­dré Mo­rain, 2016)

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