Ve­nise corps et âme

Art Press - - ART PRESS 434 -

Fruit d’une col­la­bo­ra­tion d’uni­ver­si­taires fran­çais et ita­liens, en­ri­chie d’une an­tho­lo­gie cos­mo­po­lite, cette somme mul­ti­plie les points de vue sur « l’un des se­crets les plus poé­tiques qui aient ja­mais exis­té sur cette terre » (Di­no Buz­za­ti).

Ve­nise au prin­temps est une fête. Ima­gi­nons que vous soyez ar­ri­vé il y a quelques jours dans la Sé­ré­nis­sime par le pre­mier vol du ma­tin, mo­tos­ca­fo di­rect de­puis l’aé­ro­port jus­qu’à San Ba­si­lio, à fond sur la la­gune, bap­tême. Tou­jours le même ri­tuel, l’eau, la vi­tesse, l’ac­cé­lé­ra­tion, la brume sur fond bleu, l’ho­ri­zon rose. Vous avez beau­coup ra­mé avant, dans l’autre monde, épui­se­ment, dé­cou­ra­ge­ment, mau­vais ver­tiges, désar­roi, dé­pit, se­cousses, et puis voi­là, le temps ou­vert. C’est la fin d’une splen­dide jour­née de juin, le der­nier so­leil est orange, c’est le même que ce­lui que Vi­val­di, Mon­te­ver­di, Ca­sa­no­va, Ti­tien, Tie­po­lo, Pal­la­dio, Vé­ro­nèse ont connu. De­main, vous de­vi­nez (in­tui­tion), que la pre­mière ro­sée se­ra tiède et sa­lée. Vous at­ten­dez l’Oc­ca­sion : cette déesse des coïn­ci­dences et des si­tua­tions a tou­jours rai­son. Soit vous consi­dé­rez que ce vieux monde est fi­ni, rui­né, usé. Soit, a contra­rio, vous consi­dé­rez que sans cesse il est pas­sion­nant et re­nou­ve­lé. En somme, qu’il n’a pas tout dit. C’est le pa­ri. Le vent tourne. Bon temps à bord. Oc­ca­sion est une di­vi­ni­té al­lé­go­rique qui pré­side au mo­ment op­por­tun pour réus­sir dans une en­tre­prise. On la re­pré­sente sous la fi­gure d’une jeune femme nue et chauve par der­rière avec une longue tresse de che­veux par de­vant, un pied en l’air, l’autre sur une roue, te­nant un ra­soir d’une main et une voile ten­due au vent de l’autre, et quel­que­fois mar­chant ra­pi­de­ment sur le fil du ra­soir sans se bles­ser. Sai­sir le mo­ment fa­vo­rable, donc, tient à un che­veu. À un fil. Il s’agit d’être lé­ger. Buo­na for­tu­na. À Ve­nise, la déesse a sa sta­tue à la Pointe de la Douane. Pas­sez-y le soir tard. Sa­luez-la : « Mer­ci, jus­qu’ici je m’en suis sor­ti ! » Il faut, en dé­fi­ni­tive, un cer­tain corps pour abor­der Ve­nise. Voyez, par exemple, ce­lui de Jo­seph Brod­sky : « Dans cette ville, l’oeil ac­quiert une au­to­no­mie sem­blable à celle d’une larme. L’unique dif­fé­rence est qu’il ne se dé­tache pas du corps, mais le su­bor­donne to­ta­le­ment. Au bout d’un mo­ment – le troi­sième ou qua­trième jour après l’ar­ri­vée –, le corps com­mence à se consi­dé­rer sim­ple­ment comme le vé­hi­cule de l’oeil, presque la re­la­tion d’un sous-ma­rin à son pé­ri­scope qui par- fois se dé­plie et par­fois se ré­tracte. Certes, il y au­rait de nom­breuses cibles, mais tous les coups re­tombent sur le sous-ma­rin lui-même : il est le coeur qui coule, ou l’es­prit, si on veut, alors que l’oeil re­vient tou­jours à la sur­face. » Autre exemple, ce­lui de Phi­lippe Sol­lers : « Ve­nise est un en­tre­la­ce­ment de che­mins qui ne mènent nulle part et qui se suf­fisent à eux­mêmes; une hor­loge où toutes les heures sont égales. Le pro­jet s’y dis­sout, l’ho­ri­zon est ren­voyé, la psy­cho­lo­gie y se­rait abu­sive, le masque et le vi­sage coïn­cident, et, pour ce­la, nul be­soin de car­na­val. Bref, si l’on y consent, le corps s’y trouve dé­jà res­sus­ci­té, sauf pour les aveugles et les sourds vo­lon­taires, les agi­tés du bouillon so­cial, c’est-à-dire ceux qui ne veulent pas être là, ici, main­te­nant, à ja­mais, tout de suite. Être là est un art, et Ve­nise exige un pa­ri sur soi : si­non, ex­clu­sion, dé­cor. » En somme, et pour in­sis­ter, car ce point est cen­tral, cer­tains corps sont vé­ni­tiens, d’autres pas. Cer­tains donc, aptes à Ve­nise, d’autres non. Il faut en­tendre ici aptes au plai­sir. C’est

même si, évi­dem­ment, il ne pré­tend pas à l’ex­haus­ti­vi­té. On peut tout de même s’éton­ner d’y trou­ver un ex­trait du Contre Ve­nise de De­bray entre des textes de Ju­lien Gracq et Do­mi­nique Ro­lin, sur­tout dans une sous-par­tie in­ti­tu­lée « Pas­sion li­quide dans la ville de l’âme ». De pas­sion, il n’est pas ques­tion dans les pages du phi­lo­sophe. Bref, l’ou­vrage s’ouvre sur une par­tie his­to­rique pla­cée dans une double pers­pec­tive : ver­ti­cale (chro­no­lo­gie), puis ho­ri­zon­tale (struc­ture ur­baine de la ville). Viennent en­suite les pro­me­nades que les au­teurs ont vou­lu sub­jec­tives – elles sont éten­dues à Mestre et à l’es­tuaire, ce qui ne se jus­ti­fie que peu car le reste du vo­lume est consa­cré aux en­trailles de la Sé­ré­nis­sime. En­fin, une an­tho­lo­gie et un dic­tion­naire. Tout l’in­té­rêt de ce gros livre ré­side dans le foi­son­ne­ment des textes – ceux des écri­vains se can­tonnent à la prose cos­mo­po­lite d’au­teurs nés après 1870, c’est un par­ti pris. Il four­mille d’in­for­ma­tions. C’est, au vrai, un guide do­cu­men­té – même s’il ne laisse pas de faire la part belle aux cli­chés. No­tons, au ha­sard, que n’y fi­gure pas le nom de Ber­nar­do Fal­cone, créa­teur de la sta­tue de la For­tune au som­met de la Pointe de la Douane. À n’en pas dou­ter, les pas­sion­nés de Ve­nise au­ront ce vo­lume dans leur bi­blio­thèque. Ils pas­se­ront sur ses dé­fauts (des ex­traits un peu faibles de Phi­lippe De­lerm, Fré­dé­ric Dard, Iain Pears ou Alain Vir­con­de­let) et ap­pré­cie­ront les pro­me­nades his­to­riques qui sont riches.

Vincent Roy

Ber­nar­do Fal­cone. « La For­tune ». Ve­nise

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