Éric Laurrent jeu­nesse de Ni­cole Sauxi­lange

Art Press - - ÉDITO - Ri­chard Ley­dier

Pour son dou­zième ro­man chez Mi­nuit, Éric Laurrent se re­nou­velle en re­ve­nant à Na­na et Ma­dame Bo­va­ry, des ro­mans qui dé­crivent la vie d’un per­son­nage.

C’est ef­fec­ti­ve­ment un beau dé­but. Le ré­cit com­mence, dans une cel­lule de pri­son, par la longue et mi­nu­tieuse des­crip­tion, dans les moindres dé­tails, d’une ana­to­mie fé­mi­nine, celle de Ni­cole Sauxi­lange (nom d’ar­tiste : Ni­cky Soxy), po­sant pour la re­vue de charmes Dream­girls, dont le pos­ter cen­tral a été pu­nai­sé au mur. Un beau

dé­but ra­conte l’émou­vante des­ti­née de cette star­lette, de son en­fance au­ver­gnate dans les fau­bourgs de Cler­mont-Fer­rand, jus­qu’au dé­but de sa car­rière dans la ca­pi­tale. Mais l’his­toire com­mence en fait bien avant, car c’est là un vé­ri­table ro­man fa­mi­lial. Un ro­man par­ti­cu­liè­re­ment noir, tant le mi­lieu dans le­quel l’hé­roïne vient au monde est glauque. Vio­lée par son beau-père aux portes de l’ado­les­cence, la mère de Ni­cole a la bonne idée, pour échap­per à l’en­fer de sa fa­mille, de se je­ter dans les bras d’un voyou mi­nable, pas très dé­li­cat avec les femmes : « Il n’ai­mait rien tant que les saillir par der­rière, po­si­tion qui non seule­ment l’em­plis­sait du sen­ti­ment de les do­mi­ner, mais, d’un point de vue plus pra­tique, lui per­met­tait de res­ter en par­tie ha­billé (puis­qu’il n’avait somme toute, qu’à dé­bou­ton­ner son pan­ta­lon, comme s’il se fut sim­ple­ment agi d’uri­ner – au reste, il ne dis­cri­mi­nait guère ce be­soin-là de ce­lui d’éja­cu­ler, tous les deux, outre leur même lo­ca­li­sa­tion, outre leur même is­sue, ré­cla­mant, par leur im­pé­rio­si­té, d’être sa­tis­faits au plus vite. » Évi­dem­ment, le lou­bard se sé­pare sans mé­na­ge­ment de la jeune fille lors­qu’elle tombe en­ceinte. En cette fin des an­nées 1960, elle part alors sur la route des hauts lieux de la cul­ture hip­pie, aban­don­nant à sa mère et son beau-père l’en­fant dont, mal­gré tous ses ef­forts – re­cours à une rebouteuse au­ver­gnate, à l’eau de ja­vel, à une ai­guille à tri­co­ter aus­si –, elle n’est pas par­ve­nue à avor­ter. La pe­tite Ni­cole se dis­tingue d’em­blée par sa can­deur et une grande ca­pa­ci­té à char­mer. Il est beau­coup ques­tion de re­li­gion et d’élec­tion dans Comme les deux chré­tiens fon­da­men­ta­listes qui l’ont re­cueillie, Ni­cole tombe vite dans la bi­go­te­rie, celle-ci se muant à l’ado­les­cence, dans un rap­port d’in­ver­sion, en lu­bri­ci­té. Elle fait ses armes en po­sant pour un amou­reux pho­to­graphe, fu­tur étu­diant aux Beaux-arts de Pa­ris, qui fi­ni­ra par l’écon­duire bru­ta­le­ment – la jeune fille re­pro­duit alors, sans doute in­cons­ciem­ment, le sché­ma fa­mi­lial ini­tié au même âge par sa mère. C’est là qu’elle dé­cide de mon­ter à Pa­ris afin de ten­ter sa chance.

PHÉNOMANIE

Dou­zième ro­man d’Éric Laurrent pu­blié aux édi­tions de Mi­nuit, Un beau dé­but dif­fère de ses pré­cé­dents ou­vrages. Son écri­ture, si par­ti­cu­lière, n’a pas vrai­ment chan­gé. Elle se dis­tingue tou­jours par la maî­trise de la langue, la construc­tion com­plexe des phrases, l’im­bri­ca­tion qua­si hor­lo­gère des in­serts qui, loin de rendre la lec­ture ar­due, sus­cite au contraire un rythme et le sen­ti­ment que le ré­cit coule comme une source claire. Cette écri­ture, par ses ef­fets de dis­tan­cia­tion, at­té­nue, al­lège la noir­ceur des faits dé­crits. C’est bien plu­tôt la ma­nière d’en­vi­sa­ger la nar­ra­tion qui a évo­lué. Quelques ar­ti­fices per­mettent en ef­fet à l’au­teur d’im­po­ser une im­pres­sion de vé­ra­ci­té. Le re­cours, par exemple, à quelques notes de bas de page, qui ren­voient à des ar­ticles de presse et à des ou­vrages consa­crés à la vie de Ni­cole Sauxi­lange, à la « phénomanie » (ce be­soin ir­ré­pres­sible d’être re­gar­dé et de de­ve­nir cé­lèbre, quand bien même on n’au­rait au­cun ta­lent), toutes in­for­ma­tions qui nous pro­pulsent dans un après du ré­cit – évo­quant no­tam­ment la dis­pa­ri­tion de Ni­cole/Ni­cky –, le­quel de­meure suf­fi­sam­ment mys­té­rieux pour créer un sus­pense. Autre mé­ca­nisme, l’ir­rup­tion de l’écri­vain dans le ré­cit, ex­trê­me­ment brève, au dé­tour d’une phrase, sous la forme d’une nar­ra­tion à la pre­mière per­sonne. Ni­cole vit en ef­fet dans le vil­lage de Cour­bourg, où a aus­si gran­di Éric Laurrent, et il est fort plau­sible qu’ils aient été ca­ma­rades de classe (tous deux sont par ailleurs nés en 1966). Le texte voit ain­si ad­ve­nir quelques mo­ments de dis­jonc­tion, qui créent au­tant de courts-cir­cuits, les­quels ont pour ef­fet de déso­rien­ter : nous ne sa­vons plus ce qui re­lève de la fic­tion ou de l’his­toire réelle. D’au­tant que, en grande par­tie concen­trée sur un huis clos fa­mi­lial étouf­fant, l’his­toire par­ti­cu­lière s’ouvre à l’His­toire, car la vie des pro­ta­go­nistes n’en est pas moins tra­ver­sée par l’époque, des an­nées 1960 – pas très pop en Au­vergne, on l’au­ra com­pris –, jusque sous l’ère Mit­ter­rand. Nous avons aus­si gran­di du­rant cette pé­riode, et nous nous re­con­nais­sons dans maintes des­crip­tions d’ob­jets, d’évé­ne­ments cultu­rels et po­li­tiques, dans la ma­nière dont Ni­cole les vit. C’est ain­si que nous en­trons dans cette grande fresque his­to­rique. Jus­qu’ici, les ré­cits d’Éric Laurrent ne se dé­ve­lop­paient pas sur un temps aus­si long. Les in­trigues s’éti­raient sur quelques mois, tout au plus. « Je vou­lais me re­nou­ve­ler, sor­tir de l’au­to­fic­tion qui ca­rac­té­rise mes livres de­puis quelques an­nées, nous dit l’au­teur. Re­nouer avec la fic­tion mais pas sur le mode iro­nique de mes pre­miers ro­mans. Avec Un

beau dé­but, j’ai dé­si­ré me confron­ter au ro­man clas­sique du 19e siècle, en dé­cri­vant la vie d’un per­son­nage – voire des gé­né­ra­tions qui l’ont pré­cé­dé –, de sa nais­sance à sa mort. Les mo­dèles, ce sont Na­na de Zo­la et

Ma­dame Bo­va­ry de Flau­bert. » La vie tour­men­tée de Ni­cky Soxy, Éric Laurrent y tra­vaille­rait dé­jà. À suivre…

Éric Laurrent (Ph. Ro­land Al­lard)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.