New York

Ro­bert Storr

Art Press - - ÉDITO -

Le prin­temps der­nier a vu une quan­ti­té in­ha­bi­tuelle d’ex­po­si­tions, dont une seule par­mi les meilleures – celle consa­crée à l’ar­tiste in­dienne Nas­reen Mo­ha­me­di, que j’évo­quais dans ma chro­nique pré­cé­dente – a eu lieu dans un grand mu­sée, le Met Breuer. Ce­la ne si­gni­fie pas que les ex­po­si­tions du Met, du MoMA, du Whit­ney, du Brook­lyn Mu­seum et du Je­wish Mu­seum n’étaient pas in­té­res­santes – toutes l’étaient –, mais que le buzz dans le monde de l’art contem­po­rain a plu­tôt en­tou­ré des ex­po­si­tions « type mu­sée » or­ga­ni­sées par des ga­le­ries. Ce phé­no­mène ne date évi­dem­ment pas d’hier. Le vé­né­rable Sid­ney Ja­nis (2) n’avait na­guère qu’à al­ler dans ses ré­serves pour en res­sor­tir avec un en­semble d’oeuvres de Mon­drian, Arp ou Gia­co­met­ti à faire pâ­lir d’en­vie tout conser­va­teur de mu­sée de­vant la ri­chesse et la pro­fon­deur de sa collection, et la lon­gueur de son bras lors­qu’il s’agis­sait d’ob­te­nir des prêts sup­plé­men­taires. L’im­pres­sion­nante ré­tros­pec­tive consa­crée par la ga­le­rie Ac­qua­vel­la à la pé­riode la plus fer­tile de Jean Du­buf­fet, des an­nées 1940 aux an­nées 1960, rap­pe­lait ain­si la ma­nière qu’avait Ja­nis de pré­sen­ter des clas­siques en pro­fon­deur. L’élé­gance et le luxe de la ga­le­rie, dans le style d’un « hô­tel par­ti­cu­lier » à la fran­çaise, sou­li­gnaient iro­ni­que­ment les prises de po­si­tion « an­ti­cul­tu­relles » de Du­buf­fet en fa­veur de l’art brut. Il y a long­temps que les ama­teurs sen­sibles à l’in­tui­tion dé­co­ra­tive et à la fan­tai­sie très ur­baine de Du­buf­fet ont ces­sé de prendre au sé­rieux sa pos­ture, mé­lange de voyou et de fils à pa­pa. L’ex­po­si­tion de Da­vid Ham­mons à la Mnu­chin Gal­le­ry ( 15- 27 mai) té­moi­gnait d’une at­ti­tude si­mi­laire. Ru­sé out­si­der pas­sé maître dans l’art de battre le monde de l’art à son propre jeu, Ham­mons s’af­firme clai­re­ment comme l’un de ses par­ti­ci­pants les plus pers­pi­caces et les plus de­man­dés. Le montrent non seule­ment l’élé­gance et l’au­then­tique ra­di­ca­li­té de son es­thé­tique néo-néo-Da­da à la très chic Mnu­chin, mais aus­si sa pré­sence cet été dans le white cube de trois étages de la Collection George Eco­no­mou, dans la ban­lieue d’Athènes. La « mon­dia­li­sa­tion » semble ain­si sou­vent consis­ter es­sen­tiel­le­ment en in­vi­ta­tions dans cer­taines des plus belles de­meures et des plus beaux jar­dins de la jet-set in­ter­na­tio­nale. Des éloges aus­si abon­dants que jus­ti­fiés ont ac­cueilli les ta­bleaux abs­traits mé­con­nus, peints par Phi­lip Gus­ton dans la se­conde moi­tié des an­nées 1960 – avant qu’il ne se trans­forme en al­lé­go­riste tra­gi-co­mique – et pré­sen­tés par Paul Schim­mel dans l’an­tenne new-yor­kaise de l’im­pé­riale Hau­ser & Wirth (26 avril-29 juillet). Cette ex­po­si­tion ne re­le­vait pas seule­ment du mu­sée par son échelle, son am­pleur, sa pré­sen­ta­tion et son sé­rieux, mais aus­si par son com­mis­saire, l’un des conser­va­teurs de mu­sée les plus ta­len­tueux et les plus am­bi­tieux de sa gé­né­ra­tion. Le dé­bar­que­ment de Schim­mel du Mu­seum of Con­tem­po­ra­ry Art de Los An­geles – où il avait mon­té ses ex­po­si­tions les plus si­gni­fi­ca­tives – par son di­rec­teur Jef­frey Deitch, sur­tout connu comme consul­tant en art haut de gamme, a en­core dé­mon­tré com­bien ce genre d’hommes d’af­faires op­por­tu­nistes, ha­bi­tués à une vie ar­tis­tique tré­pi­dante et re­torse, se font dif­fi­ci­le­ment au monde plus lent et plus exi­geant des mu­sées, et à ses at­tentes en termes de sa­voirs, d’éthique et de res­pon­sa­bi­li­té so­ciale.

EX­PO­SER OU VENDRE

On ne peut qu’être dé­con­cer­té par la pro­pen­sion, aus­si mé­ga­lo­ma­niaque que dé­sas­treuse, de Deitch à se vou­loir in­dis­pen­sable, qu’en­cou­ragent des ad­mi­nis­tra­teurs vi­si­ble­ment in­ca­pables de com­prendre que les qua­li­tés né­ces­saires à la consti­tu­tion de leur collection pri­vée ne sont pas les mêmes que celles que re­quiert la construc­tion d’une ins­ti­tu­tion. Le cas de Schim­mel n’en est que plus aga­çant. Voi­là en ef­fet un homme qui avait dé­mon­tré son in­con­tes­table ca­pa­ci­té à créer du sens au­tour de pro­blèmes ar­tis­tiques com­plexes dans un contexte pu­blic, sans autres clients qu’une struc­ture à but non lu­cra­tif et le pu­blic. Non sans à-pro­pos, mon unique ex­po­si­tion dans une ga­le­rie com­mé- mo­rait le cen­te­naire d’Ad Rein­hardt (en 2013), grand pour­fen­deur des com­pro­mis­sions du monde de l’art avec le mar­ché. J’y avais mis pour condi­tion, à la­quelle se sont bien vo­lon­tiers prê­tés la suc­ces­sion et son mar­chand Da­vid Zwir­ner, que rien n’y soit à vendre. De telles op­por­tu­ni­tés ne se pré­sentent pas sou­vent, et je sais quelles pres­sions su­bissent mes col­lègues lors de telles ex­po­si­tions afin qu’un ma­té­riel se­con­daire, mais ven­dable, y trouve une place. Bien sûr, les ga­le­ries sont faites pour ce­la. Mais vendre n’est pas l’af­faire des com­mis­saires, pas plus que l’« ex­per­tise » ne consiste à sé­lec­tion­ner les fu­turs « ga­gnants » à l’usage d’ache­teurs im­pa­tients mais fri­leux, n’en dé­plaise à l’al­tier four­nis­seur en maîtres an­ciens Ber­nard Be­ren­son et à l’in­vrai­sem­blable ma­que­reau de l’art mo­derne Cle­ment Green­berg. Tant pis si ça a l’air pu­ri­tain. Rein­hardt était pu­ri­tain. Quant à moi, j’ai payé le prix qu’il fal­lait pour pou­voir crier ce que je sais vrai ; en ma­tière es­thé­tique, un juge « dés­in­té­res­sé » ne sau­rait ser­vir deux maîtres. Ceux qui jouent aux chaises mu­si­cales entre mu­sées et mar­ché

Da­vid Ham­mons. Vue de l’ex­po­si­tion à la Mnu­chin Gal­le­ry, New York, mai 2016. Ex­hi­bi­tion view

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