Ch­ris­toph von Weyhe

Art Press - - ÉDITO - Gio­van­ni Ca­re­ri

Ga­le­rie Éric Du­pont et Ga­le­rie Az­ze­dine Alaïa / 21 mai - 21 juillet et 23 juin - 7 août 2016 De­puis qua­rante ans, Ch­ris­toph von Weyhe peint le port de Ham­bourg la nuit, d’abord sur le mo­tif à la gouache, en­suite sur toile dans son ate­lier. Ins­tal­lé à Pa­ris de­puis 1958, il a gar­dé dans sa mé­moire le port vu du train de nuit, quand il quit­tait la pro­prié­té pa­ter­nelle dans le Schles­wig-Hol­stein en di­rec­tion de la France. Weyhe dit re­trou­ver quelque chose de cette ex­pé­rience mê­lée d’émer­veille­ment et de dé­ta­che­ment chaque fois que, dans l’obs­cu­ri­té, il pose ses car­tons aux abords de la clô­ture qui em­pêche l’ac­cès aux Docks. Ses gouaches, soi­gneu­se­ment da­tées et si­gnées, sont peintes sur un fond par­fois noir, par­fois gris, bleu ou vert fon­cé, nuances de la lueur noc­turne qui ne laisse pa­raître que des éclats de phares, des pro­fils de grues et autres gi­gan­tesques ma­chines au re­pos. Les traces du pin­ceau en­re­gistrent la pres­tez­za et l’ex­ci­ta­tion du mo­ment de leur réa­li­sa­tion ra­pide. Le port in­té­resse Weyhe en rai­son du tra­vail énorme qu’on y dé­ploie le jour et dont ses gouaches semblent re­te­nir l’éner­gie ré­si­duelle. Ren­tré à Pa­ris, l’ar­tiste a choi­si les aqua­relles qu’il sou­haite trans­po­ser à l’acry­lique dans des toiles de grand for­mat, dont il au­ra en­tiè­re­ment cou­vert le fond au pin­ceau par de fines lignes pa­tiem­ment tra­cées. Tra­vail long, épui­sant, comme l’éla­bo­ra­tion sou­te­nue d’un sou­ve­nir fra­gile, mais es­sen­tiel, et qu’il s’agit de faire ad­ve­nir au seuil de la conscience. Les toiles ont des qua­li­tés pic­tu­rales re­mar­quables, pro­fon­deurs des couches, stra­ti­fi­ca­tions, émer­gence du fond en sur­face. « Les cou­leurs et les fi­gures – écrit Ta­tia­na Trou­vé dans sa re­mar­quable in­ter­view avec Weyhe – sont ain­si ta­mi­sées, comme si une brume les re­cou­vrait, alors que c’est la trame qui se des­serre pour les faire ap­pa­raître dans la nuit. » Ce texte fait par­tie du livre qui ac­com­pagne l’ex­po­si­tion à la ga­le­rie Az­ze­dine Alaïa. Pa­trick Mo­dia­no y ra­conte avoir connu le peintre au dé­but des an­nées 1970 ; il rap­pelle que le port de Ham­bourg a su­bi une des­truc­tion presque to­tale alors que l’ar­tiste était en­fant. « On di­rait qu’il guette à chaque fois son ap­pa­ri­tion fan­to­ma­tique, et dans la nuit, ses lu­mières, comme celles qui nous par­vien­draient d’étoiles mortes. » Je vois dans ces lueurs les fan­tômes de la des­truc­tion de Ham­bourg dont W. G. Se­bald a si bien mon­tré comment les Al­le­mands l’ont re­fou­lée en construi­sant vite une ville nou­velle et un nou­veau port. Tels des géants à plu­sieurs yeux, les corps noir­cis des Docks hyp­no­tisent le spec­ta­teur de leurs yeux creux. Les gouaches, dit Weyhe, « sont l’in­verse d’une ré­mi­nis­cence : elles sont une image pour la ré­mi­nis­cence ». Lors­qu’il dé­cide d’en­ga­ger le tra­vail de pein­ture, l’ar­tiste n’est plus là où l’image a été prise, le chan­ge­ment de lieu in­ter­fère avec le chan­ge­ment du temps, l’image est ex­po­sée à la mé­moire une fois de plus, mais elle est aus­si con­fron­tée à la perte, dé­for­mée par la dis­tance, mal­gré la trace en­re­gis­trée sur la gouache. Entre cel­le­ci et la toile qui la « re­prend », des dé­for­ma­tions et des dif­fé­rences s’in­si­nuent, le for­mat change, la pein­ture à l’eau se mue en pig­ments et ré­sines syn­thé­tiques, à l’image de l’al­chi­mie mé­mo­rielle qui consti­tue la sub­stance du tra­vail de Ch­ris­toph von Weyhe. Ch­ris­toph von Weyhe paints the port of Ham­burg at night. He has been doing so for for­ty years. The gouaches he makes on-site are wor­ked up on can­vas in his Pa­ris stu­dio. He came here in 1958 but has ne­ver for­got­ten that view from the train of the har­bor at night when he left his fa­ther’s pro­per­ty in Schles­wig-Hol­stein for France. Weyhe says he re­cap­tures so­me­thing of that ex­pe­rience with its mix­ture of won­der and de­tach­ment whe­ne­ver he sets down his equip­ment by the fence pre­ven­ting ac­cess to the docks. Me­ti­cu­lous­ly da­ted and si­gned, his gouaches are painted on grounds of black, gray, blue or dark green, all shades of noc­tur­nal light that al­low on­ly glimpses of light and out­lines of cranes and other giant ma­chines at rest. The brushs­trokes re­cord the pres­tez­za and ex­ci­te­ment of their swift exe­cu­tion. What in­ter­ests Weyhe about the port is the amount of work that goes on there, and his gouaches seem to cap­ture its re­si­dual ener­gy. Back in Pa­ris, he chooses which of these wa­ter­co­lors he will trans­pose in­to lar­ge­for­mat acry­lic on can­vas pain­tings. He be­gins by co­ve­ring the sur­face with fine, pa­tient­ly drawn lines. This long, ti­ring pro­cess is like a dog­ged ela­bo­ra­tion of a fra­gile but es­sen­tial me­mo­ry, brin­ging it to the sur­face of conscious­ness. The pic­to­rial qua­li­ties of the re­sult— the depth of the layers, the stra­ti­fi­ca­tions—are re­mar­kable. “The co­lors and fi­gures,” writes Ta­tia­na Trou­vé in her re­mar­kable in­ter­view with Weyhe for the ca­ta­logue to these two shows, “are fil­te­red, as if shrou­ded in mist, whe­reas in fact it is the tex­ture that loo­sens and thus makes them ap­pear in the night.” In ano­ther text, Pa­trick Mo­dia­no re­calls mee­ting the pain­ter in the 1970s and re­minds us that the port in Ham­burg was al­most to­tal­ly des­troyed when the ar­tist was a child. “It’s as if each time he is wat­ching out for it to make its ghost­ly ap­pea­rance in the night, its light rea­ching us like that of dead stars.” I see these glints as phan­toms from the des­truc­tion of Ham­burg whose me­mo­ry, as W. G. Se­bald has so elo­quent­ly shown, the Ger­mans re­pres­sed by buil­ding a new town and a new port. Like giants, the bla­cke­ned bo­dies of the docks hyp­no­tize the vie­wer with their mul­tiple eyes. The gouaches, says Weyhe, “are the op­po­site of a re­mi­nis­cence; they an image for re­mi­nis­cence.” When he starts painting, the ar­tist is no lon­ger in the place where the image was re­cor­ded. The change of lo­ca­tion in­ter­acts with the change of time frame; the image is ex­po­sed to me­mo­ry once again, but it is al­so confron­ted with loss, de­for­med by dis­tance in spite of the dis­tance re­cor­ded in the gouache. Bet­ween this and the can­vas that “re­prises” it, de­for­ma­tions and dif­fe­rences in­sert them­selves; the for­mat changes, wa­ter-ba­sed paint gives way to pig­ments and syn­the­tic re­sins, like an image of the wor­kings of me­mo­ry, wh­cih is what consti­tutes the sub­stance of Weyhe’s work.

Trans­la­tion, C. Pen­war­den

« Ham­bur­ger Ha­fen in der Nacht des 23. 07. 2009 ». 2014. Gouache sur pa­pier. 200 x 140 cm. (© D. Bou­chard) Gouache on pa­per

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