Sté­phane Zag­dans­ki

Art Press - - EXPOSITIONS - Do­mi­nique Ba­qué

Ga­le­rie Éric Du­pont / 3 - 24 sep­tembre 2016 À l’ère du mul­ti­mé­dia, des ré­seaux so­ciaux et des ta­blettes nu­mé­riques, qu’est-ce en­core qu’un livre ? Un livre sur pa­pier fait-il en­core sens ? Et qu’est-ce, in fine, que la littérature ? C’est à ces ques­tions que ré­pond, à sa fa­çon, l’ex­po­si­tion de l’écri­vain Sté­phane Zag­dans­ki, au­teur d’une ving­taine de livres pu­bliés no­tam­ment chez Gal­li­mard, par­mi les­quels De l’an­ti­sé­mi­tisme (1995), une charge vio­lente contre Jean-Luc Go­dard, la Mort dans l’oeil (2004), ou en­core d’un ro­man, Chaos brû­lant (2012). À ce jour, Zag­dans­ki a choi­si de ne plus pu­blier. D’où son ex­po­si­tion conçue à par­tir d’un livre, RARE, qui ne se­ra ja­mais pu­blié, mais don­né à chaque ac­qué­reur de l’une de ses « pages-oeuvres ». RARE, ro­man au­to­bio­gra­phique, narre au jour le jour la vie et les pensées d’un homme de lettres ha­bi­té par la ques­tion : qu’estce qu’écrire ? Il in­ter­roge aus­si le rap­port entre texte et image : à par­tir de quand la lettre fait-elle image, la gra­phie de­vient des­sin ? On pense aux cal­li­grammes d’Apollinaire, à « Ja­mais un coup de dés n’abo­li­ra le ha­sard », de Mal­lar­mé, mais aus­si, et plus loin­tai­ne­ment, à Twom­bly. Mais c’est sans nul doute de la pen­sée juive que l’au­teur/ar­tiste est le plus proche. L’ex­po­si­tion pré­sente en ef­fet, sur des sup­ports, des formes, des ca­drages di­ver­si­fiés, chaque page ma­nus­crite – d’une écri­ture as­sez mal­adroite, spon­ta­née – de ce que se­rait le livre RARE. Chaque page de­vient ain­si oeuvre plas­tique, les 50 pre­mières pages, plus in­times, étant ré­di­gées en an­glais, puis bas­cu­lant en fran­çais pour la se­conde moi­tié de l’ou­vrage. Si Zag­dans­ki ne se re­ven­dique ja­mais peintre, il in­vente une nou­velle forme d’écri­ture plas­tique, pro­fon­dé­ment at­ta­chée à ce qu’il nomme la « Vé­ri­té », re­non­çant ain­si à ses an­ciens livres, qua­li­fiés de « pe­tits cer­cueils » dis­po­sés sur les tables des li­brai­ries… Zag­dans­ki in­vite le lec­teur/spec­ta­teur à ou­vrir les yeux sur une ex­po­si­tion qui peut se lire comme le Tal­mud – un texte cen­tral au­tour du­quel se nouent de mul­tiples com­men­taires. Or, on sait que, dans le ju­daïsme, l’in­ter­pré­ta­tion du texte peut se faire de fa­çon lit­té­rale, ou al­lu­sive, ou sa­crée. C’est ce point vers le­quel tend Zag­dans­ki, qui veut « sor­tir » de ce qui est écrit pour faire bou­ger les lignes. « Tra­ver­ser » le sens sa­cré, dans une quête per­pé­tuelle, qui per­met de por­ter le pré­sent vers le fu­tur, sans quoi l’on meurt – du moins sym­bo­li­que­ment. Ce dont té­moignent ces cent pages ex­po­sées comme un hom­mage à l’Écri­ture, de l’épure à la sa­tu­ra­tion po­ly­chrome des signes, avec, à chaque fois, tel un ré­si­du du pro­ces­sus, l’ob­jet « sa­cri­fié » : simple crayon, Sta­bi­lo fluo, pâtes Pan­za­ni, le corps nu de Svet­la­na re­cou­vert de signes mais ja­mais réi­fié, ou en­core, su­blime, cette ta­blette Sam­sung, ob­jet em­blé­ma­tique de notre monde contem­po­rain, où l’on voit se consu­mer par les flammes les pages d’un livre, qui re­naî­tra de ses cendres. In the mul­ti­me­dia age of so­cial net­works and di­gi­tal ta­blets, what is a book worth? Does pa­per still mean any­thing? And what, now we’re on the sub­ject, is li­te­ra­ture? This ex­hi­bi­tion by wri­ter Sté­phane Zag­dans­ki is one man’s ans­wer to such ques­tions. The au­thor of some twen­ty no­vels and es­says pu­bli­shed, among others, by Gal­li­mard, in­clu­ding De l’an­ti­sé­mi­tisme (1995), a violent at­tack on Jean-Luc Go­dard, La Mort dans l’oeil (2004), and the no­vel Chaos brû­lant (2012). But no more: Zag­dans­ki has de­ci­ded to stop publishing. Hence this show, concei­ved around a book, RARE, that will ne­ver hit the presses, but is gi­ven to eve­ryone who ac­quires one of its page/art­works. RARE is an au­to­bio­gra­phi­cal no­vel which re­lates the dai­ly life and­mu­sings of a li­te­ra­ry man ob­ses­sed with the na­ture of wri­ting. What is it? He ques­tions the re­la­tion bet­ween text and image: when do let­ters be­come images, when does wri­ting be­come dra­wing? One thinks of Apollinaire’s cal­li­grammes, and al­so of Mal­lar­mé’s “Ja­mais un coup de dés n’abo­li­ra le ha­sard,” but al­so, in more dis­tant mode, of Cy Twom­bly. But it is no doubt Je­wish thought that Zag­dans­ki feels clo­sest to. This ex­hi­bi­tion fea­tures in­di­vi­dual pages from RARE, writ­ten in a spon­ta­neous, ra­ther clum­sy hand, on a va­rie­ty of sup­ports and in di­verse forms and frames. Each page is thus a visual work of art. The first fif­ty pages, which are more in­ti­mate, are writ­ten in En­glish, while the book switches to French in its se­cond half. While Zag­dans­ki ne­ver claims to be a pain­ter, here he has in­ven­ted a new form of plas­tic wri­ting, dee­ply at­ta­ched to what he calls the “Truth.” He has ab­ju­red his old books, which he now des­cribes as “lit­tle cof­fins” laid out on the book­shop tables. Zag­dans­ki in­vites vie­wers to open their eyes on an ex­hi­bi­tion that can be read like the Tal­mud, like a cen­tral text sur­roun­ded by a tangle of mul­tiple com­men­ta­ries. And just as that Je­wish scrip­ture can be sub­jec­ted to li­te­ral, al­lu­sive or ho­ly rea­dings, so Zag­dans­ki is trying to get away from a simple in­ter­pre­ta­tion and create a dy­na­mic: to tra­verse the sa­cred mea­ning in a per­pe­tual quest mo­ving the present in­to the fu­ture, wi­thout which the sub­ject dies—at least sym­bo­li­cal­ly. Hence these hun­dred pages ex­hi­bi­ted like a ho­mage to scrip­ture/wri­ting, going from the mi­ni­mal to a po­ly­chrome sa­tu­ra­tion of si­gns with, on each oc­ca­sion, like the re­si­due of the pro­cess, the “sa­cri­fi­ced” ob­ject: a simple pen­cil, a fluo­res­cent marker, Pan­za­ni pas­ta, Svet­la­na’s naked bo­dy co­ve­red with si­gns but ne­ver rei­fied, or again, that Sam­sung ta­blet, em­ble­ma­tic of our contem­po­ra­ry world, on which, in a su­blime vi­sion, the page of a book is consu­med by flames. It will rise from its ashes.

Trans­la­tion, C. Pen­war­den

« RARE 62 ». 2016. Pa­pier co­ton Moulin à bord fran­gés fait main 440 g/m². Plume Brause Ci­to-fein, porte-plume en bois Stan­dard­graph, encre Sen­ne­lier Or 03. 38 x 56 cm. Mixed me­dia Ci-contre/ left: Vue de l’ex­po­si­tion Ex­hi­bi­tion view

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