ES­SAYISTE? ÉCRI­VAIN!

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prend que l’exis­tence du mal au sein de l’es­pèce hu­maine, l’af­fais­se­ment de la rai­son ou ses ex­cès aient été les in­ter­ro­ga­tions constantes de cet homme des Lu­mières, si for­te­ment an­cré dans le 18e siècle. En té­moignent ses es­sais sur Rous­seau, Di­de­rot, Bau­de­laire, la Ré­vo­lu­tion fran­çaise ( la Trans­pa­rence et l’Obs­tacle ; 1789, les Em­blèmes de la Rai­son ; Trois Fu­reurs ; la Mé­lan­co­lie au mi­roir), ain­si que ses ma­gis­trales études sur An­dré Ché­nier, Pierre Jean Jouve, Kaf­ka, Goya, Mo­zart…, ras­sem­blées dans ce vo­lume. La puis­sance et la sin­gu­la­ri­té de l’oeuvre de Sta­ro­bins­ki, c’est qu’à la fois elle parle du monde et elle parle au monde, à notre monde, notre monde d’au­jourd’hui. La littérature, oui, elle est sa pas­sion, mais elle n’a de sens pour lui qu’en ré­pon­dant à une som­ma­tion du réel. Le diag­nos­tic qu’il a por­té sur les suites ca­tas­tro­phiques de la Ré­vo­lu­tion de 1789, dues à la « coa­li­tion im­pré­vue des Lu­mières » et de « l’obs­cure pous­sée des foules ir­ri­tées », va­lait, hé­las, comme pro­nos­tic de ce que l’Eu­rope a connu au 20e siècle, et conti­nue de connaître. « Le mythe so­laire de la Ré­vo­lu­tion s’était com­plu dans l’idée de l’in­con­sis­tance des té­nèbres. » L’ido­lâ­trie de la Rai­son avait fait ou­blier l’exis­tence de la Fo­lie (la­quelle ne pou­vait échap­per à l’at­ten­tion du mé­de­cin fé­ru de psychiatrie qu’était Sta­ro­bins­ki).

L’EU­ROPE, PA­TRIE DE L’ES­PRIT ?

Les uto­pies des Lu­mières, les idéo­lo­gies du pro­grès, ne pré­pa­raient guère à ré­agir aux pos­ses­sions et aux fu­reurs mas­sa­creuses des foules, à la « bes­tia­li­té dé­mo­niaque » et à ce fond de nuit qui ha­bitent l’hu­main et que seuls des peintres comme Füss­li et Goya, des écri­vains comme Sade, Bau­de­laire, Lau­tréa­mont ou Dos­toïevs­ki, des mu­si­ciens comme Mo­zart et Stra­vins­ky, ont su mettre en lu­mière. Les mas­sacres de la Ter­reur ré­vo­lu­tion­naire, la dé­ca­pi­ta­tion de ce ma­gni­fique poète qu’était An­dré Ché­nier, la mons­truo­si­té na­zie, la Shoah, les gé­no­cides du siècle pas­sé et de l’ac­tuel (Bos­nie, Rwan­da, chré­tiens d’Orient, Yé­zi­dis), la fo­lie meur­trière des is­la­mistes, n’étaient pas ins­crits dans le « lo­gi­ciel », comme disent nos po­li­tiques, des hu­ma­nistes d’an­tan, des idéa­listes de tous les temps, et moins en­core des doux rê­veurs de notre temps. S’il fal­lait don­ner une idée de la fa­çon dont Sta­ro­bins­ki a sou­vent fait preuve, dans un élan de co­lère et d’in­di­gna­tion, de son re­fus des pos­tures idéa­listes des in­tel­lec­tuels et des po­li­tiques de son époque, il suf­fi­rait de ci­ter son in­ter­ven­tion sur l’Eu­rope du 12 sep­tembre 1946, aux Ren­contres in­ter­na­tio­nales de Ge­nève. Que d’échos elle pour­rait au­jourd’hui avoir pour nous, Eu­ro­péens ! « Que l’Eu­rope soit la pa­trie de l’es­prit, ou le siège de l’âme du monde, on peut être ten­té de le croire. Je n’en suis pas as­su­ré. Elle n’est qu’un lieu de pas­sage de l’es­prit, comme elle vient d’être aus­si le lieu de pas­sage de la plus fé­roce né­ga­tion de l’es­prit […] C’est pour­quoi je me re­fuse à sé­pa­rer ou à iso­ler une idée pure de l’Eu­rope, qui de­meu­re­rait in­tacte, in­demne, in­al­té­rable, iden­tique à elle-même, et dé­fi­nis­sable de la même ma­nière en 1936 et en 1946. » Sta­ro­bins­ki rap­pelle que Hit­ler a pré­ten­du se battre pour l’Eu­rope. « Mais les rai­sons de la jus­tice ont vou­lu qu’une telle Eu­rope ne fût pas, et je pré­fère la rai­son de la jus­tice », ajou­tant que, par cette pré­fé­rence, il obéit « à l’un des im­pé­ra­tifs constants du ju­daïsme ».

RES­TER MIEUX VI­VANTS

Par­ler du monde, c’est aus­si pour un écri­vain, pour un ar­tiste, par­ler de son monde. Sta­ro­bins­ki pose la ques­tion (la même que Ba­taille dans sa pré­face au Bleu du ciel) : « Sous quelle né­ces­si­té – chez un grand écri­vain – une oeuvre s’est-elle dé­ve­lop­pée ? À quel ap­pel vou­lait ré­pondre cette oeuvre ? » L’ap­pel peut être ce­lui du monde, il peut être un ap­pel in­té­rieur. Dans son très beau texte sur Kaf­ka, Sta­ro­bins­ki évoque le com­bat que l’au­teur du Pro­cès a dû me­ner contre lui-même, contre les forces de des­truc­tion qui le mi­naient, contre cet état de pri­va­tion de l’être au­quel le condui­sirent l’an­goisse, le poids du pé­ché et de la culpa­bi­li­té, la me­nace de la dis­pa­ri­tion du sens et de l’en­glou­tis­se­ment dans le Rien. Dans sa post­face, « Pour tout l’amour du monde », Mar­tin Rueff – après avoir en­fon­cé le clou : « Et puis, Jean Sta­ro­bins­ki est un très grand écri­vain » (je n’avais osé qu’en po­ser la pointe au dé­but de cette chro­nique) – a cette belle conclu­sion : « Quand nous se­rions pri­vés du monde que les oeuvres ont chan­té, ber­cé, choyé, et quand le dé­sert au­rait ga­gné et que les re­la­tions entre les hommes et les sym­boles se se­raient ra­ré­fiés au point d’ajou­ter au dé­sert […], nous au­rions be­soin de Jean Sta­ro­bins­ki pour avoir l’oeil. Et res­ter mieux vi­vants. » Qui nie­rait que le dé­sert croît ? Qui, pour mieux res­ter vi­vant, n’au­rait au­jourd’hui be­soin du re­gard, des écrits de Jean Sta­ro­bins­ki ?

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